Un contrat verbal, disait-on autrefois, ne vaut pas le papier sur lequel on prétend l’écrire. La Maison-Blanche vient pourtant de publier un texte que Donald Trump qualifie lui-même de moralement contraignant. Pas de juge. Pas d’amende. Pas de date butoir. Six patrons parmi les plus fortunés de l’intelligence artificielle américaine ont apposé leur nom, et Washington espère que la photographie suffira là où la loi hésite encore. Derrière la mise en scène, une autre bataille s’ouvre : celle des mégawatts, déjà occupée par des fermes de minage Bitcoin qui se transforment en bailleurs d’électricité pour la course au calcul.

Un Engagement De Réputation Plutôt Qu’Une Loi

Le geste a un air de déjà-vu. En juillet 2023, sept groupes avaient accepté devant l’administration précédente une liste d’engagements volontaires : tests de sécurité avant mise en service, échanges d’informations sur les risques, marquage des contenus générés. Aucun de ces points n’est jamais devenu opposable devant un tribunal. Le document dévoilé aujourd’hui rejoue la même partition, avec un plateau plus riche et un président qui assume le caractère extra-juridique du pacte.

Dire qu’un accord est moralement contraignant, c’est avouer qu’il ne l’est pas juridiquement. L’exécutif mise sur la pression du Bureau ovale, sur le coût réputationnel d’un désaveu public, sur la crainte de perdre un interlocuteur fédéral unique. Rien n’empêche un laboratoire de ralentir un audit, de diluer un rapport interne ou de reporter une mesure gênante. Le texte empile des couches de contrôle. Il ne crée pas de levier.

Un engagement volontaire vaut surtout engagement de réputation. Sans sanction, la photographie devient le véritable instrument de discipline.

Lecture politique du pacte publié par la Maison-Blanche

Qui A Signé Et Que Contient Le Document

Six dirigeants apparaissent sur la liste : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jensen Huang pour Nvidia, Dario Amodei pour Anthropic, Sundar Pichai pour Google et Greg Brockman, président d’OpenAI. Le choix n’est pas anodin. Il mélange plateformes grand public, fabricant de puces et laboratoires de modèles frontière. Il laisse aussi hors champ des acteurs plus discrets, des fonds, des cloud régionaux, des équipes militaires ou universitaires.

Le dispositif décrit quatre niveaux. Chaque laboratoire surveille lui-même les capacités de ses modèles en cybersécurité, en biosécurité et en risque chimique. Des équipes internes vérifient ensuite ces dispositifs. Un auditeur externe indépendant évalue le tout. Un comité du conseil d’administration reçoit enfin le regard d’ensemble. Sur le papier, la cascade paraît sérieuse. Dans les faits, l’indépendance de l’auditeur, le périmètre exact des tests et la publicité des conclusions restent flous.

Ce que le pacte affirme, et ce qu’il tait.

  • Il organise une surveillance interne des modèles sur trois familles de risques sensibles.
  • Il ajoute une couche d’audit externe et un regard du conseil d’administration.
  • Il n’instaure ni sanction, ni calendrier opposable, ni recours judiciaire.
  • Il ne dit rien de l’énergie, des files d’attente de raccordement ni du minage.

Le même jour, un décret a demandé à l’administration de remplacer l’expression « intelligence artificielle » par « Super Intelligence » dans les documents officiels. Le changement lexical n’est pas cosmétique. Il oriente le récit : on ne parle plus d’un outil statistique, on parle d’une puissance à encadrer par la stature présidentielle. Le vocabulaire précède souvent la norme. Ici, il la remplace un moment.

Le Fantôme Des Engagements De 2023

Comparer les deux séquences aide à mesurer le progrès réel. En 2023, Amazon, Anthropic, Google, Inflection, Meta, Microsoft et OpenAI avaient accepté des principes voisins. Les laboratoires ont depuis multiplié les annonces de red teaming, de filigranes et de partage d’incidents. Ils ont aussi accéléré le rythme de publication des modèles, parfois plus vite que leurs propres commités de sécurité ne le souhaitaient. L’histoire récente montre qu’un engagement volontaire survit tant que l’intérêt commercial le tolère.

Le format 2026 élargit le casting et durcit le vocabulaire moral. Il ne corrige pas la faille centrale : l’absence d’opposabilité. Un régulateur ne peut pas s’appuyer sur ce texte pour imposer une amende. Un juge ne peut pas l’invoquer comme standard de diligence. Un concurrent lésé ne peut pas s’en servir. Il reste un signal politique adressé aux États, au Congrès et aux marchés.

Jusqu’en mars 2026, David Sacks a cumulé à la Maison-Blanche les portefeuilles de l’intelligence artificielle et des cryptomonnaies. Les deux filières n’ont pourtant pas reçu le même traitement. D’un côté, un pacte d’honneur. De l’autre, pour les stablecoins, une loi qui parle de réserves à cent pour cent et de sanctions pénales. Le contraste dit beaucoup de la hiérarchie des peurs à Washington.

Pourquoi Les Laboratoires Acceptent La Photo

Les signataires n’ont pas seulement cherché un souvenir dans le Bureau ovale. Depuis un an, Washington débat de la préemption des lois locales sur l’intelligence artificielle. Les grands laboratoires veulent un interlocuteur unique. Ils redoutent une mosaïque de règles californiennes, coloradiennes, new-yorkaises, chacune avec ses définitions, ses seuils et ses délais.

La bataille a déjà connu un revers cuisant. En juillet 2025, le Sénat a retiré du budget fédéral, par 99 voix contre 1, un moratoire de dix ans qui aurait gelé les législations des États. Le Colorado avait voté son propre texte dès 2024. La Californie a suivi avec SB 53 en septembre 2025. En décembre 2025, un décret présidentiel a lancé l’offensive fédérale contre ces lois. Le pacte moral s’inscrit dans cette séquence : montrer que l’industrie « s’autorégule » pour justifier un cadre national unique.

Un État qui légifère vite crée un précédent. Une agence locale qui impose un audit public force les autres à réagir. Pour un laboratoire qui entraîne des modèles à plusieurs milliards de paramètres, l’incertitude réglementaire coûte plus cher qu’une cérémonie à Washington. Mieux vaut un président qui parle de morale qu’une douzaine de procureurs qui parlent de délais.

Les grands laboratoires préfèrent de loin un interlocuteur fédéral unique à une mosaïque de régulateurs.

Enjeu central de la préemption

Ce Que Le Texte Ne Dit Pas : L’Énergie

Rien dans l’accord ne traite de l’électricité. Or la course à l’IA se gagne en mégawatts autant qu’en paramètres. Les files d’attente de raccordement au réseau s’allongent pendant des années pour les géants du cloud. Pendant ce temps, des mineurs de Bitcoin disposent déjà de branchements haute tension obtenus avant la ruée, à une époque où personne ne se disputait un terrain près d’une centrale.

Ce décalage temporel a créé une rente inattendue. Les fermes de minage sont devenues les bailleurs électriques de la course au calcul. Elles possèdent le droit le plus rare : un point d’injection déjà négocié, parfois amorti, souvent situé dans des États où l’énergie était abondante et politiquement moins sensible. L’IA n’a pas inventé cette géographie. Elle l’a renchérie.

Microsoft a signé en novembre 2025 un contrat de 9,7 milliards de dollars avec l’australien IREN pour de la capacité de calcul. Cipher Mining a bouclé un accord de près de 3 milliards avec Fluidstack, adossé à une garantie de Google. Core Scientific a porté ses contrats d’hébergement avec CoreWeave au-delà de 10 milliards de dollars sur douze ans. TeraWulf et Galaxy Digital ont suivi, ce dernier ayant loué à CoreWeave l’essentiel de son site texan de Helios. Des montants à dix chiffres, pour des halls qui, hier encore, n’intéressaient que le hashrate.

Les contrats qui racontent le pivot énergétique.

  • IREN et Microsoft : près de 9,7 milliards pour de la capacité de calcul.
  • Cipher Mining et Fluidstack : environ 3 milliards, avec une garantie Google.
  • Core Scientific et CoreWeave : plus de 10 milliards d’hébergement sur douze ans.
  • Galaxy Digital : location de l’essentiel du site texan de Helios à CoreWeave.

Quand Le Minage Change De Métier Sans Changer De Prise

Le mineur historique vendait de la sécurité cryptographique. Le mineur de 2026 vend souvent de la puissance disponible, de la latence acceptable, un toit, une équipe de maintenance et surtout un droit d’accès au réseau. L’algorithme de Bitcoin n’a pas disparu. Il cohabite avec des grappes de GPU. Parfois le site bascule. Parfois il se partage. Parfois le minage devient l’activité d’ajustement, allumée quand le prix de l’électricité ou le cours du bitcoin le justifie, éteinte quand un client d’inférence paie mieux.

Cette flexibilité séduit les cloud. Un centre d’entraînement a besoin de stabilité. Un centre d’inférence a besoin de proximité. Un mineur a appris à vivre avec l’intermittence, les coupures négociées, les tarifs heures creuses. Il sait parler aux coopératives électriques locales. Il connaît les élus du comté. Ces savoir-faire valent aujourd’hui autant qu’une carte graphique neuve.

Le pivot a pourtant un coût politique. Les factures résidentielles grimpent dans les États qui accueillent ces halls. Les élus cherchent un responsable visible. Le minage a déjà tenu ce rôle en 2024, lorsque l’Energy Information Administration a lancé une enquête d’urgence sur la consommation des fermes américaines, avant de la suspendre après une plainte devant un tribunal texan. L’IA reprend le même rôle, avec des montants plus élevés et une aura plus prestigieuse. Le bouc émissaire change de logo. La tension sur le réseau demeure.

En juillet 2025, la Maison-Blanche a ouvert une voie inverse : un décret accélérant les permis d’implantation sur terrains fédéraux. Accélérer les permis, c’est reconnaître que le goulot n’est plus seulement technologique. C’est administratif, foncier, électrique. Le pacte moral sur les modèles ne touche pas cette couche. Il laisse le chantier énergétique à d’autres textes, plus bruts, plus locaux, plus conflictuels.

Deux Vitesses Réglementaires : Modèles Et Stablecoins

Pour les stablecoins, le Congrès a choisi l’autre méthode. Le GENIUS Act, promulgué en juillet 2025, impose des réserves à 100 % et des sanctions pénales pour tout dirigeant qui certifierait de faux chiffres sur ces réserves. Le régime s’applique pleinement au plus tard en janvier 2027. Ici, plus de morale floue. Des réserves, des certificats, des peines.

Pourquoi cette asymétrie ? Parce qu’un stablecoin touche directement le dollar, les dépôts, la confiance bancaire. Un modèle de langage touche l’imaginaire, l’emploi, la sécurité nationale, mais de façon plus diffuse. Le législateur frappe plus vite ce qu’il sait compter. Il temporise ce qu’il peine à mesurer. Un faux certificat de réserve se prouve. Un risque chimique mal évalué par un laboratoire se discute pendant des années.

Les acteurs crypto observent donc une leçon double. D’un côté, la filière des jetons adossés entre dans un corridor juridique étroit. De l’autre, la filière des calculs massifs négocie encore son droit à l’autorégulation, tout en captant l’électricité autrefois associée au seul minage. Ceux qui tiennent les prises se trouvent au croisement des deux mondes.

La Préemption, Vrai Enjeu Derrière La Cérémonie

Revenir à la préemption éclaire le calendrier. Un moratoire de dix ans aurait gelé les initiatives des États. Le Sénat l’a rejeté presque à l’unanimité. Ce vote dit que les États ne veulent pas abandonner leur capacité à légiférer sur l’emploi, la discrimination algorithmique, la protection des mineurs ou la transparence des systèmes à haut risque. La Maison-Blanche répond par décret et par pacte. Les laboratoires répondent par une photo collective.

SB 53 en Californie et le texte du Colorado ne sont pas des détails régionaux. Ils créent des obligations de reporting, des définitions de systèmes à haut risque, parfois des devoirs de précaution avant déploiement. Un modèle entraîné au Texas et servi depuis l’Oregon peut se retrouver soumis à une loi californienne dès qu’il touche des résidents de l’État. L’industrie appelle cela fragmentation. Les législateurs locaux appellent cela souveraineté.

Le pacte moral sert d’argument dans cette dispute. Il permet de dire : voyez, les acteurs responsables acceptent déjà des audits, des comités, des regards externes. Inutile de multiplier les Lois. Laissez faire le fédéral. L’argument convainc ceux qui craignent de perdre la course internationale. Il convainc moins ceux qui voient dans l’autorégulation le souvenir des engagements climatiques ou financiers jamais tenus.

Ce Que « Moralement Contraignant » Change Pour Les Marchés

Les marchés n’attendent pas une amende pour réagir. Ils lisent le signal. Un président qui réunit Musk, Zuckerberg, Huang, Amodei, Pichai et Brockman envoie un message de continuité industrielle. Les valeurs liées aux puces, aux data centers et aux mineurs convertis en hébergeurs y voient une validation politique de la demande de calcul. Les valeurs plus exposées à une régulation dure des modèles y voient un répit.

Répit n’égale pas immunité. Un incident de biosécurité, une fuite de capacités, un usage criminel spectaculaire suffiraient à faire basculer le récit. Le pacte deviendrait alors la preuve que l’exécutif savait et n’a pas durci. La morale, en politique, se retourne. Elle protège tant que rien n’arrive. Elle accuse dès que quelque chose arrive.

Pour le bitcoin, l’effet est indirect mais matériel. Tant que l’IA paie des contrats pluriannuels sur des sites miniers, le hashprice n’est plus le seul thermomètre de ces entreprises. Leurs revenus se diversifient. Leur récit aussi. Elles ne sont plus seulement des consommatrices d’électricité controversées. Elles deviennent des infrastructures de souveraineté computationnelle. Ce glissement sémantique a de la valeur en salle des marchés et dans les auditions parlementaires.

Les Limites D’Un Audit Maison

Surveiller soi-même ses modèles, puis faire vérifier par des équipes internes, puis appeler un auditeur, puis informer un comité : la chaîne paraît robuste. Elle dépend pourtant de trois hypothèses fragiles. Premièrement, que le laboratoire accepte de tester vraiment les capacités les plus dangereuses. Deuxièmement, que l’auditeur externe ait accès aux poids, aux données et aux outils d’attaque. Troisièmement, que le conseil d’administration assume un désaveu public si les résultats sont mauvais.

Aucune de ces hypothèses n’est garantie par le texte. Un audit peut porter sur les procédures plutôt que sur les capacités. Un comité peut recevoir un résumé. Un auditeur peut être indépendant sur le papier et dépendant par le renouvellement de son mandat. L’histoire de la conformité financière regorge de ces ambiguïtés. Les transposer à des modèles capables d’assister un chercheur en biologie n’a rien d’anodin.

Le pacte évoque cybersécurité, biosécurité et risque chimique. Il ne dit pas comment arbitrer entre secret commercial et information publique. Il ne dit pas qui parle si un modèle franchit un seuil. Il ne dit pas ce qu’est un seuil. Sans métrique partagée, la morale devient une appréciation. Une appréciation ne se juge pas. Elle se communique.

Le Rôle Ambigu Du Vocabulaire Présidentiel

Remplacer « intelligence artificielle » par « Super Intelligence » dans les documents officiels n’améliore pas un audit. Cela cadre le débat. Le terme suggère une rupture, une entité presque autonome, un enjeu de civilisation. Il justifie l’intervention personnelle du président. Il place les laboratoires dans une catégorie voisine des puissances stratégiques plutôt que des éditeurs de logiciels.

Ce cadrage a des effets concrets. Il facilite les décrets sur les terrains fédéraux. Il nourrit les discours sur l’exportation de puces. Il prépare d’éventuelles restrictions sur les modèles open weights. Il peut aussi effrayer des élus locaux déjà inquiets des factures d’électricité. Quand on parle de super intelligence, on n’explique plus pourquoi un comté rural accueille un hall de 300 mégawatts. On sacralise le projet. On rend plus difficile la critique prosaïque du transformateur saturé.

Les Mineurs Face Aux Élus Locaux

Dans plusieurs États, la contestation ne vise plus seulement le bruit des ventilateurs ou le minage en lui-même. Elle vise la hausse des tarifs, la congestion du réseau, la capture de subventions, l’usage de l’eau pour le refroidissement. Ajouter des grappes d’entraînement ne calme pas ces griefs. Cela les agrandit. Un contrat de dix milliards impressionne Wall Street. Il n’impressionne pas forcément un foyer dont la facture a doublé.

Les entreprises minières qui réussissent ce passage sont celles qui savent raconter une histoire locale : emplois de maintenance, taxes foncières, participation à des programmes de réponse à la demande, parfois valorisation de gaz fatal ou de surplus éolien. Celles qui ne savent raconter que le cours du bitcoin ou le rêve de l’IA se retrouvent seules quand un conseil municipal vote un moratoire.

Le précédent de 2024 reste dans les mémoires. Une enquête fédérale d’urgence, une plainte texane, une suspension. Le message était clair : la donnée de consommation est politique. Publier trop vite, c’est exposer le secteur. Publier trop tard, c’est nourrir le soupçon. Les mêmes dilemmes reviendront avec les charges d’entraînement, plus denses, plus stables, parfois moins interruptibles que le minage.

Ce Que Le Pacte Change, Et Surtout Ce Qu’Il Ne Change Pas

Il change la photographie officielle de l’industrie. Il change le vocabulaire administratif. Il offre un argument à ceux qui veulent préempter les États. Il rassure, un temps, des investisseurs qui craignaient une loi lourde sur les modèles frontière. Il ne change pas la physique du réseau. Il ne change pas les files d’attente de raccordement. Il ne change pas le besoin de transformateurs. Il ne crée pas de juge.

Il ne dit rien non plus des modèles ouverts, des acteurs étrangers, des start-up trop petites pour signer et trop rapides pour attendre un comité. Un pacte de six noms laisse hors champ l’essentiel de l’écosystème. La sécurité d’un système se joue aussi aux marges. Les marges n’étaient pas dans la pièce.

  • Ce qui est nouveau : un casting plus fortuné et un label moral revendiqué par le président.
  • Ce qui est ancien : le format des engagements volontaires déjà vu en 2023.
  • Ce qui manque : énergie, calendrier, sanctions, métriques publiques.
  • Ce qui accélère ailleurs : contrats d’hébergement entre mineurs et clouds, loi GENIUS sur les stablecoins.

Une Lecture Crypto Du Moment Américain

Pour un lecteur habitué aux chaînes publiques, la scène a quelque chose d’ironique. Bitcoin s’est construit contre la parole morale des institutions. Ici, la parole morale des institutions devient le mode de gouvernance choisi pour l’IA. Le minage, longtemps accusé d’être un gaspillage, se retrouve propriétaire de la ressource que cette gouvernance ne mentionne même pas. L’impensé énergétique du pacte est le point d’entrée du secteur crypto dans l’histoire.

Les stablecoins, eux, n’ont pas eu droit à la photographie morale. Ils ont eu une loi. Réserves pleines, fausses déclarations pénalisées, calendrier d’entrée en vigueur. Le message aux fondateurs est brutal : si votre produit touche le dollar, vous aurez des juges. Si votre produit touche des modèles, vous aurez des communiqués. Cette hiérarchie peut évoluer. Un incident suffirait. En attendant, elle structure les arbitrages de capital.

Les entreprises qui tiennent à la fois du minage et de l’hébergement GPU occupent une position rare. Elles parlent la langue des pools, des difficulty adjustments, des haltes de production. Elles apprennent la langue des clusters, des interconnects, des contrats take-or-pay. Elles deviennent des traducteurs entre deux industries qui se disputent la même prise murale.

Scénarios Pour Les Douze Prochains Mois

Premier scénario, le plus confortable pour les signataires : le pacte tient lieu de pare-feu politique. Les États ralentissent. Le Congrès ne vote pas de loi générale sur les modèles. Les contrats d’hébergement se multiplient. Les mineurs publient des revenus mixtes. Le vocabulaire de la Super Intelligence reste un habillage.

Deuxième scénario : un État majeur durcit malgré le décret. Un procès teste la préemption. Les laboratoires découvrent que la photo de Maison-Blanche ne lie pas un procureur de Sacramento ou de Denver. Le pacte devient un argument rhétorique parmi d’autres, pas un bouclier.

Troisième scénario : un incident de sécurité lié à un modèle, ou une crise locale d’électricité attribuée aux data centers. L’opinion bascule. Les élus reprennent le dossier énergétique que le pacte a ignoré. Les mineurs convertis se retrouvent à justifier à la fois le passé bitcoin et le présent IA. La double identité, aujourd’hui un atout, devient un fardeau de communication.

Quatrième scénario, plus technique : la demande de calcul se concentre tellement que les sites miniers les mieux raccordés valent plus comme immobilier électrique que comme outils de preuve de travail. Certaines sociétés réduisent alors le hash, d’autres le gardent comme optionnalité. Le réseau Bitcoin continue. Le métier des cotées minières, lui, ne ressemble plus à celui de 2021.

Pourquoi La Forme Compte Autant Que Le Fond

Publier le texte, réunir six noms, parler de morale, changer le lexique officiel : tout cela relève de la mise en scène du pouvoir. Dans une matière trop neuve pour une loi bipartisane rapide, la mise en scène devient un substitut. Elle n’est pas vide. Elle oriente les attentes. Elle donne un standard informel que des avocats, des assureurs, des comités d’investissement pourront citer.

Un standard informel a une qualité et un défaut. Qualité : il s’adapte. Défaut : il ne protège personne quand il faut tranché. Les victimes d’un préjudice algorithmique n’iront pas au tribunal avec un communiqué présidentiel. Les riverains d’un poste électrique saturé non plus. Les deux publics attendront autre chose. Le pacte ne leur parle pas.

La morale protège tant que rien n’arrive. Elle accuse dès que quelque chose arrive.

Risque politique d’un pacte sans juge

Le Fil Qui Relie Maison-Blanche, Puces Et Hashrate

On peut lire la séquence comme trois marchés qui se nouent. Le marché politique vend de la préemption et de la stabilité narrative. Le marché des puces vend du débit de calcul. Le marché minier vend du temps d’accès au réseau. Le pacte n’agit que sur le premier. Les deux autres avancent par contrats privés, parfois garantis par un géant du cloud, parfois étalés sur douze ans.

Cette architecture explique la froideur du document sur l’énergie. Mentionner l’électricité, ce serait ouvrir le dossier des tarifs résidentiels, des subventions, des files d’attente, des permis. Ce serait inviter les gouverneurs et les coopératives dans la pièce. Le pacte a choisi une pièce plus étroite : la sécurité des modèles. Plus noble en apparence. Moins explosive à court terme. Moins sincère sur la contrainte réelle de l’industrie.

Les chiffres déjà connus suffisent à le rappeler. Presque dix milliards chez IREN. Près de trois chez Cipher. Plus de dix chez Core Scientific. Helios au Texas. Des durées longues. Des contreparties cloud. Quand l’argent parle aussi fort, un accord moral sur les tests internes paraît soudain très léger. Il ne gouverne pas la matière. Il habille le moment.

Ce Qu’Il Faut Retenir Sans Se Laisser Prendre Au Décor

Donald Trump a fait signer aux milliardaires de l’IA un texte qu’il décrit comme moralement contraignant. Le format reprend celui de 2023. Les signataires y gagnent un interlocuteur fédéral et un argument contre la mosaïque des États. Le public y gagne une liste de principes, pas un droit. Les mineurs de Bitcoin, absents du communiqué, restent présents dans la réalité physique : ils tiennent une part enviable des raccordements que l’IA s’arrache.

Le même pays vote des sanctions pénales pour de faux chiffres de réserve sur un stablecoin, et se contente d’une promesse d’audit interne pour des modèles aux capacités croissantes. Cette contradiction n’est pas un détail de rédaction. Elle dit quelles peurs sont déjà juridicisées et lesquelles restent théâtrales. Elle dit aussi où le capital se place en attendant la prochaine crise.

Il faudra juger le pacte à trois épreuves. Tiendra-t-il face à une loi d’État ? Tiendra-t-il face à un incident ? Tiendra-t-il face à une facture d’électricité devenue insupportable dans un comté décisif ? Tant que ces épreuves n’ont pas lieu, la photographie suffit. Le papier, lui, reste ce qu’il a toujours été quand aucune sanction ne l’accompagne : un décor soigné pour une contrainte qui n’existe pas encore.

Dans l’intervalle, la course continue où elle se gagne vraiment. Pas dans les formules morales. Dans les files d’attente du réseau, dans les contrats à dix chiffres, dans la reconversion méthodique de halls autrefois dédiés au seul minage. L’accord publié par la Maison-Blanche occupe l’actualité. L’électricité occupe le siècle industriel de l’intelligence artificielle. Les deux récits ne se rencontrent pas dans le texte. Ils se rencontrent déjà sur le terrain.

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