Imaginez un futur où les obligations, les actions, l’immobilier ou même les œuvres d’art s’échangent en quelques secondes sur une blockchain, avec des coûts dérisoires et une transparence totale. Ce futur, porté par la tokenisation des actifs du monde réel (RWA), est déjà en train de se dessiner… mais pas partout au même rythme. Alors que les États-Unis semblent enclencher la vitesse supérieure, l’Europe, pourtant pionnière sur le papier, commence à paniquer.

Le 5 février 2026, huit entreprises européennes parmi les plus actives dans ce domaine ont adressé une lettre ouverte aux instances européennes. Leur message est clair et presque alarmiste : si rien ne change rapidement, le continent risque de perdre définitivement la course à la tokenisation. Pourquoi un tel sentiment d’urgence ? Et surtout, que se passe-t-il réellement de l’autre côté de l’Atlantique ?

La tokenisation RWA : une révolution financière déjà en marche

La tokenisation consiste à représenter un actif traditionnel (immobilier, obligations, fonds d’investissement, œuvres d’art…) sous forme de jetons numériques sur une blockchain. Ces jetons, fractionnables à l’infini, permettent des échanges quasi instantanés, 24h/24, avec une traçabilité complète et des intermédiaires réduits au minimum.

Les avantages sont nombreux : liquidité accrue pour des classes d’actifs historiquement illiquides, accès démocratisé aux investisseurs particuliers, réduction drastique des coûts de règlement et de garde, et possibilité de combiner finance traditionnelle et finance décentralisée. Pour beaucoup d’observateurs, c’est l’un des cas d’usage blockchain les plus concrets et les plus prometteurs pour les années à venir.

Pourquoi la tokenisation RWA pourrait transformer les marchés financiers

  • Fractionnement des actifs : investir 100 € dans un immeuble de luxe devient possible
  • Règlement instantané T+0 au lieu de T+2 ou T+3
  • Réduction massive des coûts de middle et back-office
  • Transparence et traçabilité intégrées grâce à la blockchain
  • Ouverture 24/7 des marchés financiers
  • Nouvelles opportunités de yield pour les détenteurs de stablecoins

Malgré ces promesses, le déploiement à grande échelle reste freiné par un point central : la régulation. Et c’est précisément sur ce terrain que les trajectoires américaine et européenne divergent de manière spectaculaire en ce début d’année 2026.

L’Europe avait pris une longueur d’avance… sur le papier

En 2022-2023, l’Union européenne a été l’une des premières juridictions au monde à créer un cadre dédié à la finance distribuée : le régime pilote DLT (Distributed Ledger Technology). Ce « bac à sable réglementaire » permet aux acteurs autorisés de tester la tenue de registres dématérialisés pour certains instruments financiers.

À l’époque, beaucoup voyaient dans ce régime un signe fort de l’avance européenne. Mais trois ans plus tard, le constat est cruel : les volumes restent anecdotiques et les contraintes sont jugées beaucoup trop lourdes par les acteurs du secteur.

« Alors que l’Europe délibère, les États-Unis ont déjà agi et sont en passe de s’approprier les rails numériques de la future économie mondiale. »

Lettre ouverte des 8 entreprises européennes – 5 février 2026

Les huit signataires – Securitize, 21X, Boerse Stuttgart Digital (Seturion), un grand dépositaire central européen, ainsi que Lise, OpenBrick, STX et Axiology – ne mâchent pas leurs mots. Pour eux, le régime actuel crée un goulot d’étranglement fatal à long terme.

Les principales limitations du régime pilote DLT selon les acteurs

Dans leur courrier, les entreprises listent plusieurs freins majeurs :

  • Plafond de volume de transactions fixé à seulement 6 milliards d’euros (certains proposent 100 à 150 milliards)
  • Durée maximale des licences limitée à six ans
  • Liste très restreinte des actifs éligibles à la tokenisation
  • Exigences administratives et de reporting jugées excessives
  • Absence de reconnaissance mutuelle claire entre États membres

Ces contraintes, ajoutées à la lourdeur générale du cadre MiCA pour les crypto-actifs, créent selon eux un environnement peu attractif pour les projets ambitieux. Résultat : beaucoup d’acteurs européens envisagent de délocaliser une partie de leurs activités ou de chercher des partenaires outre-Atlantique.

Aux États-Unis, l’accélérateur est enclenché

De l’autre côté de l’Atlantique, la dynamique est radicalement différente. Depuis l’arrivée de l’administration Trump en 2025 et la nomination de Paul Atkins à la tête de la SEC, le ton a nettement changé. L’approche pro-innovation et anti-bureaucratie se traduit par des décisions concrètes.

Parmi les signaux forts :

  • Lettre de non-intervention de la SEC adressée à la DTCC (Depository Trust & Clearing Corporation)
  • Projet de tokenisation à grande échelle de multiples classes d’actifs par la DTCC
  • Objectif affiché de règlement T+0 entièrement numérique dès 2026
  • Discussions avancées autour d’une potentielle « exemption à l’innovation » pour le secteur crypto

Ces éléments permettent déjà à plusieurs acteurs américains de déployer des solutions de tokenisation à une échelle industrielle, avec des volumes et des cas d’usage qui dépassent largement ce qui est observable en Europe.

Signaux réglementaires positifs aux USA en 2025-2026

  • Non-intervention SEC pour la DTCC
  • Paul Atkins favorable à l’innovation
  • Objectif T+0 numérique généralisé
  • Exemption à l’innovation en discussion
  • Investissements massifs de BlackRock, Franklin Templeton, etc.

Pour les signataires européens, cette accélération crée une fenêtre d’arbitrage réglementaire de plusieurs années en faveur des États-Unis. Si rien ne change rapidement, ils craignent que les flux d’investissement, les talents et les projets les plus ambitieux ne traversent définitivement l’Atlantique.

Que demandent concrètement les 8 entreprises européennes ?

Leurs propositions sont précises et chiffrées :

  • Supprimer ou élargir considérablement la liste des actifs éligibles
  • Relever le plafond de volume de 6 milliards à 100-150 milliards d’euros
  • Supprimer la limitation à six ans des autorisations
  • Simplifier les exigences de gouvernance et de reporting
  • Permettre une reconnaissance mutuelle plus fluide entre États membres
  • Accélérer le processus d’autorisation pour les nouveaux entrants

Ces ajustements permettraient selon eux de rendre le régime pilote réellement compétitif et d’attirer à nouveau les projets les plus innovants sur le sol européen.

« Nous devons agir maintenant, avant que la fenêtre d’opportunité ne se referme définitivement. »

Extrait de la lettre ouverte

Derrière cette demande, on sent une réelle inquiétude : celle de voir l’Europe devenir un simple spectateur d’une révolution financière qu’elle a pourtant été l’une des premières à encadrer.

Les implications pour l’avenir de la finance européenne

Si les États-Unis parviennent effectivement à déployer une infrastructure de tokenisation massive et liquide dès 2026-2027, plusieurs conséquences sont à craindre pour l’Europe :

  • Fuite des talents et des entreprises les plus innovantes
  • Perte d’attractivité pour les investisseurs institutionnels
  • Délocalisation progressive des activités de règlement et de garde
  • Moindre contrôle sur les standards techniques et juridiques de demain
  • Risque de dépendance accrue vis-à-vis des infrastructures américaines

Cette dépendance pourrait s’avérer problématique à moyen terme, notamment en cas de tensions géopolitiques ou de divergences réglementaires futures.

Un retard est-il encore rattrapable ?

Certains observateurs restent optimistes. L’Europe dispose d’atouts indéniables : un marché unique de 450 millions de consommateurs, un cadre juridique harmonisé (MiCA), une expertise reconnue dans la finance traditionnelle et des acteurs de premier plan dans la blockchain (notamment français, allemands et nordiques).

Mais le temps presse. Chaque mois qui passe sans réforme significative du régime pilote DLT creuse un peu plus l’écart avec les États-Unis. Et dans le monde de la finance numérique, quelques mois peuvent représenter une éternité.

La balle est désormais dans le camp des décideurs européens : ESMA, Commission européenne, autorités nationales. Vont-ils entendre l’appel des huit entreprises et accélérer les réformes ? Ou vont-ils, comme par le passé, privilégier la prudence au détriment de la compétitivité ?

Les premiers signaux de réveil en Europe

Quelques initiatives récentes laissent espérer un sursaut :

  • Travaux en cours sur l’extension du régime pilote DLT
  • Discussions autour de la création d’un véritable « passeport européen » pour les infrastructures DLT
  • Intérêt croissant de grandes banques européennes pour la tokenisation
  • Lancement de plusieurs projets pilotes ambitieux (notamment en France et en Allemagne)

Reste à savoir si ces signaux se traduiront par des actes concrets et rapides, ou s’ils resteront lettre morte face à l’inertie bureaucratique.

Conclusion : l’Europe a-t-elle encore une carte à jouer ?

La course à la tokenisation des actifs réels ne fait que commencer, mais le peloton de tête s’étire déjà. Les États-Unis, portés par une volonté politique claire et une régulation qui semble (pour l’instant) accompagner plutôt qu’entraver l’innovation, ont pris une avance significative.

L’Europe n’a pas dit son dernier mot. Elle dispose encore d’atouts majeurs et d’une fenêtre d’opportunité – étroite mais réelle – pour se repositionner comme leader mondial de la finance tokenisée. Mais cela nécessitera des décisions courageuses et rapides.

La question n’est plus de savoir si la tokenisation va transformer la finance mondiale, mais qui écrira les règles du nouveau jeu. Pour l’instant, le vent souffle clairement de l’autre côté de l’Atlantique. À l’Europe de prouver qu’elle peut encore inverser la tendance.

Et vous, pensez-vous que l’Europe peut encore rattraper son retard dans la course à la tokenisation RWA ? Ou les États-Unis ont-ils déjà gagné la partie ?

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