Imaginez un instant que des dizaines de milliards de dollars, actuellement immobilisés dans des systèmes financiers rigides, puissent circuler librement d’une institution à l’autre en quelques secondes. Ce n’est plus de la science-fiction. C’est exactement ce qu’Adena Friedman, la dirigeante de Nasdaq, a décrit lors d’une interview donnée le 8 octobre à TOKEN2049 à Singapour. Selon elle, la tokenisation sur blockchain des titres du Trésor, des actions et des fonds monétaires pourrait transformer radicalement la façon dont les banques et les acteurs de marché gèrent leurs garanties. Et les conséquences pourraient être immenses.
Pourquoi La Tokenisation Change Tout Pour Les Marchés Financiers
Pendant des décennies, le collatéral a été le nerf de la guerre dans la finance mondiale. Les banques, les courtiers et les fonds placent des titres du Trésor américain, des actions ou des parts de fonds monétaires en garantie pour sécuriser des transactions, des prêts ou des positions de trading. Le problème ? Ces actifs restent souvent bloqués pendant des jours, voire des semaines, à cause de procédures de règlement complexes, de multiples intermédiaires et de systèmes de conservation fragmentés.
Adena Friedman a résumé la situation avec une phrase qui résonne déjà dans les salles de marché : « Si vous tokenisez tous ces instruments ainsi que le flux monétaire, alors le collatéral devient extrêmement fluide. » Cette fluidité pourrait libérer des dizaines de milliards de dollars de capital actuellement immobilisé. Il ne s’agit pas d’un chiffre officiel vérifié, mais d’une estimation personnelle de la PDG de l’une des plus grandes places boursières du monde. Et quand quelqu’un à ce niveau parle de « tens of billions », le marché tend l’oreille.
Si vous tokenisez tous ces instruments ainsi que le flux monétaire, alors le collatéral devient extrêmement fluide.
Adena Friedman, PDG de Nasdaq
La tokenisation consiste à créer une représentation numérique d’un actif réel sur une blockchain. Chaque jeton porte les droits économiques et de propriété de l’actif sous-jacent, tout en permettant des transferts quasi instantanés, traçables et programmables. Pour les institutions, cela signifie pouvoir déplacer des garanties d’un compte à un autre en temps réel, sans passer par des chaînes de conservation lourdes.
Les Actifs Qui Pourraient Être Tokenisés En Premier
Friedman a clairement identifié trois catégories prioritaires : les titres du Trésor américain, les actions cotées et les fonds monétaires. Ces instruments représentent une part colossale du collatéral utilisé quotidiennement dans le système financier international. Les Treasuries, en particulier, sont considérés comme l’actif le plus sûr au monde. Les transformer en jetons numériques permettrait de les mobiliser beaucoup plus rapidement lors de stress de liquidité ou de besoins de financement urgents.
Les actions, quant à elles, ouvrent la porte à une nouvelle façon de détenir et d’échanger des titres. Un jeton représentant une action Apple ou Nvidia peut être transféré 24 heures sur 24, tout en conservant les droits économiques attachés à l’action sous-jacente. Les fonds monétaires, très utilisés pour la gestion de trésorerie, gagneraient également en agilité.
Ce que la tokenisation pourrait concrètement améliorer :
- Réduction drastique des délais de règlement des garanties
- Diminution du capital immobilisé inutilement
- Possibilité de transférer collatéral et cash en même temps
- Meilleure gestion des risques en temps réel
- Ouverture progressive vers des marchés ouverts en continu
Le Rôle Clé Du GENIUS Act Et Des Stablecoins
Friedman a souligné que l’intérêt institutionnel pour la tokenisation s’était nettement accentué au cours de la dernière année. Une partie de cet engouement est liée à l’adoption de la loi américaine GENIUS Act, qui a posé un cadre réglementaire fédéral pour les stablecoins de paiement. Pour la dirigeante de Nasdaq, disposer d’une monnaie tokenisée fiable change la donne : elle permet de régler les transactions de titres tokenisés sans sortir de l’écosystème numérique.
Autrement dit, on ne tokenise plus seulement les actifs, mais aussi l’argent qui sert à les échanger. Cette double tokenisation (actifs + monnaie) crée un circuit fermé beaucoup plus efficace. Les banques et les fonds peuvent alors imaginer des opérations de financing, de repo ou de settlement entièrement on-chain, avec une traçabilité totale et une réduction des risques de contrepartie.
Nasdaq Et Payward : Un Partenariat Stratégique De 100 Millions De Dollars
Les paroles de Friedman ne restent pas au niveau théorique. Nasdaq a déjà passé à l’acte. Le 10 septembre, la société a annoncé que son bras d’investissement s’engageait à injecter 100 millions de dollars dans Payward, la maison mère de la plateforme d’échange Kraken. Cette opération valorise Payward autour de 21 milliards de dollars et vient renforcer un partenariat déjà initié en mars 2026.
L’objectif est clair : construire une infrastructure d’actions tokenisées qui relie les marchés réglementés traditionnels aux réseaux blockchain, tout en préservant les droits des actionnaires et la transparence des marchés. Le projet inclut des outils de trading, de règlement sur blockchain et de surveillance des marchés. Nasdaq prévoit de lancer ses Nasdaq Equity Tokens au deuxième trimestre 2027.
Ce n’est pas la première fois que Nasdaq s’intéresse à ce sujet. Dès septembre 2025, la place de marché avait soumis une proposition à la Securities and Exchange Commission (SEC) pour pouvoir faciliter le trading de titres tokenisés sur sa plateforme. L’idée est de permettre à certaines actions et produits cotés d’être échangés sous forme de jetons tout en gardant les protections réglementaires habituelles.
Le Cadre Réglementaire Américain Évolue Rapidement
En septembre 2026, la SEC a mis en place un cadre temporaire qui autorise le trading de certaines actions américaines tokenisées via des plateformes approuvées. Ce dispositif impose que les jetons conservent intégralement les droits économiques et de propriété des actions sous-jacentes. La Commission se réserve le droit de modifier les conditions à tout moment, ce qui montre à quel point le régulateur avance avec prudence.
Ce cadre est crucial. Sans lui, les institutions traditionnelles resteraient sur la touche. Avec lui, elles disposent d’une voie d’accès réglementée pour tester la tokenisation à grande échelle. Nasdaq n’est d’ailleurs pas le seul acteur à se positionner. Le 5 octobre, une coentreprise entre OKX et Intercontinental Exchange a déposé un dossier auprès de la SEC pour créer une plateforme de trading de titres tokenisés baptisée OKXICE. L’ambition est de permettre le trading d’actions américaines tokenisées, y compris en dehors des horaires de marché classiques.
Securitize Lance 12 Actions Tokenisées Sur Solana
Le même jour où Friedman s’exprimait à Singapour, Securitize a annoncé le lancement de versions tokenisées de 12 actions américaines majeures. Au menu : Apple, Microsoft, Nvidia, Alphabet, Tesla, Amazon et d’autres valeurs phares. Ces produits sont disponibles via la plateforme de courtage réglementée de Securitize, d’abord sur la blockchain Solana, et accessibles aux investisseurs éligibles aux États-Unis, dans l’Union européenne et dans d’autres juridictions autorisées.
Chaque jeton est adossé à une action réelle conservée en dépôt. Securitize présente ces instruments comme des security entitlements : les détenteurs bénéficient des avantages économiques, mais ne sont pas automatiquement inscrits comme actionnaires directs dans les registres de l’émetteur. Pour l’instant, le trading est disponible 24 heures sur 24, cinq jours sur sept. L’objectif à moyen terme est d’ouvrir le trading 7 jours sur 7.
Cette annonce illustre parfaitement le décalage entre les attentes des investisseurs particuliers et celles des institutions. Friedman l’a reconnu : les investisseurs individuels demandent l’accès aux marchés en dehors des horaires traditionnels depuis près de dix ans. Les institutions, elles, progressent plus lentement, car elles doivent gérer le risque en continu.
Les Défis Du Trading Continu 24/7
Passer à un marché ouvert en permanence n’est pas qu’une question de technologie de matching. Les banques et les courtiers doivent pouvoir surveiller les positions, calculer les expositions et gérer le collatéral en temps réel, sans interruption. Historiquement, les périodes de fermeture des marchés servaient précisément à mettre à jour les systèmes, réconcilier les opérations et effectuer les contrôles de risque.
Dans un environnement 24/7, ces fonctions doivent devenir permanentes. Friedman voit dans l’intelligence artificielle un outil indispensable pour y parvenir. Nasdaq a déjà déployé des agents numériques au sein de sa plateforme de gestion des risques. Pour l’instant, ces agents se contentent de formuler des recommandations. À terme, ils pourraient prendre des décisions automatisées, à condition que des garde-fous solides soient mis en place.
La PDG a toutefois tempéré l’enthousiasme : « Tous les actifs ne sont pas assez liquides pour supporter un environnement 24/7. » Cette remarque est essentielle. Un titre peu échangé ne pourra pas offrir un carnet d’ordres dense à 3 heures du matin un dimanche. La liquidité restera donc un critère déterminant pour décider quels actifs peuvent réellement passer en mode continu.
Tous les actifs ne sont pas assez liquides pour supporter un environnement 24/7.
Adena Friedman
L’Intérêt International Pour Les Marchés Américains Tokenisés
Lors du même événement TOKEN2049, Arjun Sethi, co-directeur général de Kraken, a évoqué une demande croissante de la part d’entreprises hors des États-Unis souhaitant accéder aux marchés de capitaux américains. Il a cité l’exemple d’une société générant environ 25 millions de dollars de revenus et cherchant des opportunités de levée de fonds via les marchés publics. Pour lui, la tokenisation pourrait offrir de nouvelles portes d’entrée aux acteurs internationaux.
Payward, la maison mère de Kraken, a d’ailleurs multiplié les initiatives dans ce sens : acquisitions, services de titres tokenisés et partenariats avec des institutions financières établies. Au deuxième trimestre, la société a affiché un chiffre d’affaires ajusté de 508 millions de dollars, signe que l’activité liée aux infrastructures de marché progresse rapidement.
Ce Que Cela Change Pour Les Institutions Financières
Pour les banques, les fonds de pension, les asset managers et les hedge funds, la tokenisation du collatéral n’est pas qu’une optimisation technique. C’est une transformation de la gestion du capital. Aujourd’hui, une institution peut être contrainte de immobiliser des montants importants simplement parce que le transfert d’une garantie prend plusieurs jours. Demain, si ce transfert devient instantané, le même capital peut être réutilisé plusieurs fois dans la journée.
Cette efficacité accrue pourrait réduire le coût du capital, améliorer les ratios réglementaires et offrir plus de flexibilité en période de stress. Elle pourrait aussi favoriser l’émergence de nouveaux produits de financing on-chain, où le collatéral et le cash circulent de façon synchronisée et programmable.
Points de vigilance pour les institutions :
- Nécessité de systèmes de risque fonctionnant en continu
- Adaptation des modèles de liquidité à un marché 24/7
- Conformité stricte aux exigences de la SEC sur les droits attachés aux jetons
- Gestion des aspects de conservation et de propriété réelle
- Formation des équipes aux nouveaux outils blockchain et IA
Les Prochaines Étapes Attendues
Plusieurs calendriers se dessinent déjà. Les Nasdaq Equity Tokens sont attendus pour le deuxième trimestre 2027. Securitize continue d’étendre sa gamme et d’explorer des venues supplémentaires, notamment la plateforme OKXICE et un éventuel système de trading alternatif de la New York Stock Exchange. Le cadre temporaire de la SEC pourrait être affiné ou élargi selon les retours d’expérience.
Dans le même temps, d’autres acteurs traditionnels observent attentivement. Les dépôts de dossiers réglementaires se multiplient, signe que la tokenisation des titres n’est plus un sujet de niche réservé aux pure players crypto. Elle devient un chantier stratégique pour les grandes places de marché.
Une Transition Qui Prendra Du Temps
Il serait naïf de croire que des dizaines de milliards de dollars vont être libérés du jour au lendemain. La transformation des infrastructures de marché est un processus long, semé d’obstacles techniques, juridiques et organisationnels. Les systèmes existants de compensation, de règlement et de conservation ont été construits sur plusieurs décennies. Les remplacer ou les faire cohabiter avec des solutions blockchain demande du temps et des investissements massifs.
Pourtant, le signal envoyé par Adena Friedman est clair. L’une des figures les plus respectées de la finance traditionnelle estime que la tokenisation n’est plus une expérience marginale. C’est une opportunité concrète de rendre le collatéral plus fluide et d’ouvrir la voie à des marchés plus flexibles. Quand la dirigeante de Nasdaq parle de dizaines de milliards, les institutions financières écoutent. Et beaucoup commencent déjà à se préparer.
La tokenisation des actifs financiers traditionnels marque un point de bascule. Elle ne remplace pas les marchés existants du jour au lendemain, mais elle crée une couche supplémentaire d’efficacité et d’accessibilité. Entre le partenariat de 100 millions de dollars avec Payward, le lancement de titres tokenisés par Securitize et les avancées réglementaires de la SEC, les pièces du puzzle s’assemblent progressivement. Reste à savoir à quelle vitesse le collatéral deviendra réellement « très fluide », comme le souhaite Adena Friedman. Une chose est certaine : le mouvement est lancé, et il ne s’arrêtera plus.
Dans les mois et les années à venir, les observateurs suivront de près plusieurs indicateurs. Le volume réel de titres tokenisés échangés, le nombre d’institutions qui adoptent ces outils pour leur gestion de collatéral, la capacité des plateformes à offrir une liquidité solide en dehors des horaires classiques, et bien sûr l’évolution du cadre réglementaire américain. Chaque nouvelle annonce, chaque nouveau dépôt auprès de la SEC, chaque partenariat entre un acteur traditionnel et une société blockchain apportera un éclairage supplémentaire.
Pour l’instant, le message de la PDG de Nasdaq résonne comme une invitation. Une invitation à repenser la façon dont le capital circule dans le système financier mondial. Une invitation à imaginer des marchés plus agiles, plus ouverts et potentiellement plus résilients. Et surtout, une invitation à libérer des ressources jusqu’ici immobilisées, pour le bénéfice de l’ensemble de l’écosystème.
Les investisseurs particuliers, souvent en avance sur les institutions dans leurs attentes de disponibilité, pourraient y trouver leur compte. Les entreprises internationales cherchant un accès plus simple aux marchés de capitaux américains aussi. Les banques et les asset managers, quant à eux, disposent désormais d’un argument de poids pour accélérer leurs projets d’infrastructure numérique. Le collatéral fluidifié n’est plus seulement une promesse technologique. C’est devenu un objectif stratégique formulé au plus haut niveau de Wall Street.
La suite de l’histoire s’écrira dans les salles de marché, dans les bureaux des régulateurs et sur les blockchains qui accueilleront ces nouveaux jetons. Mais le point de départ est désormais clairement identifié. Le 8 octobre à Singapour, Adena Friedman a posé les bases d’une réflexion qui pourrait bien redessiner une partie importante de la finance mondiale. Et cette réflexion vient à peine de commencer.

