Imaginez un monde où des trillions de dollars de collatéral – ces actifs garants des opérations financières quotidiennes – circulent en quelques secondes, sans friction, réutilisables à l’infini et programmables à volonté. Un monde où les Treasuries américains, les obligations corporate ou les stablecoins ne dorment plus dans des silos, mais deviennent des fluides ultra-liquides. Ce n’est pas de la science-fiction : c’est l’ambition réelle de la tokenisation. Pourtant, beaucoup se trompent sur son véritable impact.
Depuis des années, on nous vend la tokenisation comme la prochaine grande révolution crypto. Des actions Apple sur blockchain, des fonds immobiliers fractionnés, des œuvres d’art numériques… Tout cela est séduisant. Mais la vérité est plus prosaïque : les titres financiers sont déjà numériques depuis des décennies. Ce qui manque, ce n’est pas une nouvelle forme d’enregistrement, c’est une accélération radicale des flux. Et c’est précisément là que la tokenisation peut changer la donne.
La tokenisation ne sera disruptive que si elle déplace des trillions plus vite
Le dépôt de Nasdaq auprès de la SEC en septembre 2025, autorisant potentiellement le négoce d’actions et de produits cotés tokenisés, a fait grand bruit. Beaucoup y ont vu l’entrée officielle de la blockchain dans les marchés réglementés américains. Pourtant, cette avancée reste cosmétique tant que les gains opérationnels ne sont pas concrets.
Les titres sont déjà immatérialisés depuis les années 1970. Le Depository Trust & Clearing Corporation (DTCC) gère l’essentiel des règlements aux États-Unis via des écritures électroniques. Euroclear en Europe, CREST au Royaume-Uni ou JASDEC au Japon fonctionnent sur le même principe. Le problème n’est donc pas l’existence physique des certificats – elle a disparu depuis longtemps – mais la rigidité des rails traditionnels.
Les règlements en T+1, les silos institutionnels, les intermédiaires multiples freinent encore la fluidité. La tokenisation, elle, promet un registre distribué, programmable, ouvert 24/7. Mais cette promesse ne vaut quelque chose que si elle se traduit par une mobilité inédite du collatéral.
Retour sur l’histoire : de la crise du papier à l’immatérialisation
Dans les années 1960, Wall Street croulait sous les certificats papier. Les transactions explosaient, les back-offices n’arrivaient plus à suivre. La bourse de New York dut même réduire ses horaires de trading. La réponse fut la création du Depository Trust Company en 1973 : les certificats furent immobilisés dans des coffres, remplacés par des écritures électroniques.
Cette révolution a permis l’explosion des volumes. Aujourd’hui, pratiquement tous les titres naissent déjà numériques. La blockchain ne fait donc pas apparaître une nouvelle catégorie d’actifs : elle propose un nouveau mode de tenue de registre. La question cruciale devient : ce registre apporte-t-il des améliorations fonctionnelles que les systèmes centralisés actuels ne peuvent pas offrir ?
La tokenisation seule ne transforme pas le marché. Elle transforme le registre et ouvre des possibilités inédites pour la mobilité du capital.
La mobilité du collatéral : le vrai champ de bataille
Dans la finance moderne, le collatéral est roi. Marges sur dérivés, repo, refinancement : tout repose sur la capacité à mobiliser rapidement des actifs de qualité. Or, les systèmes traditionnels imposent des délais, des coûts et des silos. La tokenisation change cela radicalement.
Un Treasury tokenisé peut être transféré instantanément, réutilisé dans plusieurs protocoles DeFi, servir de collatéral sur une plateforme centralisée, puis revenir dans un portefeuille institutionnel – le tout sans attendre T+1 ni multiplier les intermédiaires. Cette fluidité libère des efficacités capitalistiques colossales.
Le marché obligataire mondial dépasse les 145 trillions de dollars. Les seuls Treasuries américains représentent plus de 22 trillions – huit fois la capitalisation totale du crypto-actif. Ces masses énormes forment la base de la liquidité à court terme mondiale. Si même une fraction migre vers des rails tokenisés, l’impact sera monumental.
Pourquoi le collatéral tokenisé change tout
- Transferts instantanés 24/7, sans jours fériés ni fuseaux horaires
- Réutilisation programmée (rehypothecation contrôlée et transparente)
- Intégration native avec les stablecoins pour des boucles de liquidité hybrides
- Réduction drastique des coûts d’intermédiation
- Accès fractionné pour des acteurs plus petits
Stablecoins : le pont entre deux mondes
Les stablecoins adossés à des Treasuries ou à des équivalents cash à rendement accélèrent cette transition. USDC, USDT et leurs équivalents institutionnels deviennent des outils de règlement rapide pour les banques. Un rapport EY estime qu’ils pourraient représenter 5 à 10 % des paiements mondiaux d’ici quelques années, soit 2 à 4 trillions de dollars de valeur transférée.
Aux États-Unis, la CFTC étudie l’autorisation des stablecoins comme collatéral éligible sur les marchés dérivés réglementés. S’ils rejoignent les Treasuries et obligations investment grade, la convergence TradFi/DeFi deviendra irréversible. L’infrastructure capable de transformer, gérer et mobiliser ces actifs à grande échelle deviendra alors le nouveau goulot stratégique.
À quoi ressemblera 2026-2030 ?
Les cinq prochaines années seront décisives. Dès 2026, on devrait voir des pilotes généralisés : banques et asset managers tokenisant des obligations haut de grade, utilisation croissante des stablecoins dans le clearing, premières captures d’efficacité capitalistique.
Vers 2030, le paysage pourrait être totalement différent. Les Treasuries et obligations corporate tokenisées pourraient représenter une part significative des marchés de liquidité et de réhypothécation. Les stablecoins institutionnels deviendraient un standard de règlement. Les institutions les plus avancées internaliseraient les flux de collatéral tokenisé, réduisant leur dépendance aux intermédiaires traditionnels.
- 2026 : Pilotes, adoption sélective, gains modestes
- 2028 : Standardisation, interopérabilité accrue, volumes significatifs
- 2030 : Intégration systémique, trillions en mouvement quotidien sur rails hybrides
Les gagnants ne seront pas ceux qui crient le plus fort
Le hype autour de la tokenisation est assourdissant. Mais les vrais vainqueurs seront ceux qui construiront l’infrastructure silencieuse : systèmes de transformation de collatéral, ponts sécurisés entre chaînes et systèmes legacy, gestion de risque on-chain, optimisation programmatique des flux.
Ce ne sont pas les projets qui tokenisent une action pour le symbole qui domineront. Ce seront les plateformes capables de faire circuler des milliards – puis des trillions – de collatéral avec une efficacité jamais atteinte. La maîtrise opérationnelle primera sur le marketing.
L’efficacité capitalistique n’est pas un gadget technique. C’est la liberté financière, la résilience face aux chocs, et la capacité à fixer ses propres règles du jeu.
Pourquoi l’efficacité capitalistique reste le cœur battant
Dans un monde financier de plus en plus compétitif, chaque point de base d’efficacité compte. Une institution capable de réutiliser son collatéral plusieurs fois dans la journée, de réduire ses besoins en liquidité inactive, de minimiser les coûts de financement gagne un avantage structurel.
Cet avantage se traduit par des marges plus élevées, une meilleure résilience en période de stress, une capacité à offrir des prix plus agressifs. La tokenisation, bien utilisée, n’est pas un jouet technologique : c’est un levier stratégique majeur.
Les institutions qui comprendront cela tôt – et qui investiront dans les systèmes robustes nécessaires – définiront les standards de demain. Les autres risquent de se retrouver coincées sur des rails obsolètes, regardant les flux trillions passer ailleurs.
Conclusion : au-delà du buzz, une transformation opérationnelle
La tokenisation ne manque pas de promesses spectaculaires. Mais son impact réel ne se mesurera pas au nombre d’actifs mis sur blockchain pour le symbole. Il se mesurera à la vitesse et à l’efficacité avec laquelle des trillions de dollars de collatéral pourront circuler, se transformer, se réutiliser.
Nous sommes à l’aube d’une convergence entre finance traditionnelle et finance décentralisée. Les stablecoins, les Treasuries tokenisés, les infrastructures hybrides en sont les premiers vecteurs. Ceux qui sauront orchestrer cette mobilité à grande échelle ne seront pas seulement plus efficaces : ils redéfiniront les règles de la finance moderne.
Le futur n’appartient pas à ceux qui tokenisent le plus, mais à ceux qui font bouger le capital le plus vite, le plus intelligemment, et avec le moins de friction. La course est lancée.

