Imaginez un pays d’Asie du Sud-Est qui, en l’espace de quelques mois, voit le volume des transactions en stablecoins exploser jusqu’à représenter plusieurs milliards de bahts chaque jour… puis soudain, sa banque centrale annonce qu’elle ne se contentera plus d’observer : elle veut désormais « prendre les choses en main ». C’est exactement la situation que traverse la Thaïlande en ce début d’année 2026 avec l’USDT de Tether et l’USDC de Circle.
Longtemps perçue comme l’une des juridictions les plus ouvertes d’Asie du Sud-Est envers les cryptomonnaies, la Thaïlande semble aujourd’hui changer de braquet concernant les stablecoins adossés au dollar américain. Que se passe-t-il réellement ? Simple mesure de prudence ou prémisse d’une véritable guerre contre les stablecoins les plus utilisés au monde ?
Quand la Banque de Thaïlande sort de sa réserve
Le 13 janvier 2026, le quotidien thaïlandais The Nation publiait un article qui a immédiatement fait réagir toute la communauté crypto régionale. La Banque de Thaïlande (BOT), par la voix de son gouverneur Vitai Ratanakorn, a clairement exprimé son intention de ne plus se contenter d’une posture passive face à l’explosion de l’usage des stablecoins sur son territoire.
« Nous ne nous limiterons plus à la simple observation. Nous allons prendre les choses en main pour jouer un rôle moteur dans la résolution des problèmes structurels. »
Vitai Ratanakorn, gouverneur de la Banque de Thaïlande
Cette déclaration, inhabituelle par sa fermeté, marque un tournant. Pendant des années, la BOT avait adopté une approche relativement mesurée : encadrer, autoriser progressivement, mais ne jamais totalement fermer la porte aux crypto-actifs. Aujourd’hui, le ton change.
Les chiffres qui inquiètent la BOT
Selon les estimations communiquées par la banque centrale elle-même, le volume quotidien des transactions sur le marché crypto thaïlandais atteindrait environ 2,8 milliards de bahts, soit un peu moins de 90 millions de dollars américains par jour. Un chiffre déjà impressionnant pour un pays de 70 millions d’habitants.
Mais c’est surtout la répartition et la nature des acteurs qui posent problème aux autorités :
- 40 % des vendeurs d’USDT sur les plateformes locales seraient des étrangers qui, théoriquement, ne devraient pas pouvoir opérer aussi librement sur le sol thaïlandais
- La très grande majorité des volumes se concentre sur deux stablecoins : USDT et USDC
- Une partie significative des flux semble échapper aux circuits bancaires traditionnels
Ces éléments, mis bout à bout, nourrissent la crainte d’une utilisation massive des stablecoins comme outil de contournement des contrôles de capitaux et de lutte contre la monnaie grise.
Monnaie grise : de quoi parle-t-on exactement ?
Le terme désigne des fonds qui ne sont pas nécessairement issus d’activités criminelles déclarées, mais qui circulent en dehors des circuits bancaires officiels et échappent en grande partie à la fiscalité et à la surveillance des autorités. Les stablecoins, par leur facilité d’usage et leur relative anonymat (surtout sur certaines blockchains), constituent un vecteur idéal pour ce type de flux.
Retour en arrière : l’autorisation surprise de 2025
Pour bien comprendre la soudaineté du changement de ton, il faut remonter à mars 2025. À cette époque, la Securities and Exchange Commission (SEC) thaïlandaise avait pris tout le monde de court en autorisant officiellement l’USDT de Tether et l’USDC de Circle comme base de trading sur les plateformes régulées du pays.
Cette décision avait été largement saluée par la communauté crypto locale et régionale. La Thaïlande rejoignait ainsi un petit club de juridictions asiatiques (Singapour, Hong Kong, Japon, Corée du Sud dans une certaine mesure) qui acceptaient les principaux stablecoins fiat-collateralized comme instruments financiers légitimes.
Résultat ? En moins d’un an, ces deux jetons sont devenus les stars incontestées du trading crypto en Thaïlande, éclipsant largement le baht thaïlandais comme paire de base sur de nombreuses plateformes.
Que reprochent réellement les autorités ?
La BOT ne cache pas ses principales inquiétudes :
- Contourner les contrôles de capitaux
- Faciliter l’évasion fiscale
- Permettre des paiements transfrontaliers non déclarés
- Servir de pont vers des activités potentiellement illicites
- Créer une monnaie parallèle difficilement contrôlable
Ces craintes ne sont pas nouvelles dans le monde. On les retrouve, avec plus ou moins d’intensité, dans la plupart des juridictions qui ont vu les stablecoins prendre une place importante dans leur écosystème financier.
« Les stablecoins sont en train de créer un système bancaire parallèle que les banques centrales ne contrôlent pas. »
Extrait d’une analyse publiée par JPMorgan en 2025
La différence avec la Thaïlande, c’est la rapidité avec laquelle cette adoption s’est faite et l’ampleur qu’elle a prise en si peu de temps dans un pays dont l’économie est encore largement dépendante du tourisme, des exportations et des flux de capitaux entrants.
Quelles mesures concrètes envisagées ?
Pour l’instant, la Banque de Thaïlande reste assez vague sur les actions précises qu’elle compte mettre en œuvre. Plusieurs hypothèses circulent dans la communauté et parmi les observateurs :
- Renforcement drastique du KYC sur les plateformes locales
- Limitation du montant quotidien ou mensuel d’achat/vente d’USDT et USDC par utilisateur
- Interdiction pour les non-résidents d’effectuer certaines opérations
- Obligation pour les exchanges de rapporter systématiquement les gros porteurs
- Surveillance accrue des transferts vers les blockchains les plus opaques (TRON notamment)
- Possible création d’un stablecoin national piloté par la BOT
Cette dernière piste, bien que la plus radicale, commence à être sérieusement évoquée dans les cercles financiers thaïlandais.
Et le reste de l’écosystème crypto thaïlandais dans tout ça ?
Il est important de relativiser : la Thaïlande reste globalement l’un des pays les plus ouverts d’Asie du Sud-Est aux cryptomonnaies. En juin 2025, les autorités avaient même accordé une exemption fiscale de 5 ans sur les plus-values crypto pour les particuliers – une mesure extrêmement rare dans la région.
La colère (ou du moins l’inquiétude) de la BOT semble donc très spécifiquement dirigée vers les stablecoins fiat-collateralized les plus populaires, et non vers l’ensemble de la classe d’actifs.
Comparatif rapide de l’attitude de quelques pays asiatiques majeurs (janvier 2026) :
- Singapour : très encadré mais ouvert, stablecoins régulés
- Hong Kong : licences stablecoins en cours, approche favorable
- Corée du Sud : très stricte, mais stablecoins autorisés
- Japon : uniquement les stablecoins régulés locaux (JPYC, GYEN…)
- Thaïlande : actuellement dans une zone grise en évolution rapide
- Indonésie : interdiction des paiements crypto, trading autorisé
Les stablecoins décentralisés épargnés ?
Curieusement, la BOT n’a pour l’instant évoqué que les stablecoins centralisés adossés au dollar. Les stablecoins algorithmiques ou décentralisés (FRAX, DAI, USDe, etc.) semblent pour le moment passer sous les radars de l’autorité monétaire thaïlandaise.
Cette distinction pourrait être lourde de conséquences : elle suggère que le problème n’est pas tant la technologie blockchain elle-même que la centralisation du collatéral et la domination du dollar dans l’écosystème stablecoin.
Quel avenir pour l’USDT en Thaïlande ?
Trois scénarios principaux se dessinent :
- Scénario 1 – Durcissement modéré : renforcement du KYC, plafonds par utilisateur, reporting renforcé → l’USDT reste accessible mais beaucoup moins liquide et anonyme
- Scénario 2 – Restriction forte : interdiction progressive de l’USDT/USDC comme paire de base, obligation de convertir en baht pour les retraits fiat
- Scénario 3 – Statu quo tendu : beaucoup de communication dure, peu d’actions concrètes (scénario classique des banques centrales asiatiques ces dernières années)
La majorité des observateurs locaux penchent actuellement pour le scénario 1, avec une possibilité non négligeable de glisser vers le scénario 2 d’ici fin 2026 si les flux continuent d’augmenter aussi rapidement.
Leçons pour le reste du monde
Ce qui se passe actuellement en Thaïlande pourrait préfigurer l’attitude future de nombreuses banques centrales émergentes face à l’explosion des stablecoins :
- Autorisation initiale pour stimuler l’innovation et attirer les capitaux
- Adoption massive beaucoup plus rapide que prévu
- Inquiétude croissante sur la perte de contrôle monétaire
- Retour de bâton réglementaire plus ou moins brutal
De nombreux pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie du Sud-Est suivent actuellement de très près l’évolution de la situation thaïlandaise. Elle pourrait devenir un cas d’école – dans un sens ou dans l’autre.
Conclusion : vers la fin de la lune de miel ?
La Thaïlande nous rappelle une réalité trop souvent oubliée : les banques centrales, même dans les pays les plus ouverts aux cryptomonnaies, restent fondamentalement des institutions dont la mission première est de préserver la souveraineté monétaire.
Tant que les stablecoins resteront marginaux, la tolérance sera grande. Dès lors qu’ils commencent à représenter un pourcentage significatif des flux financiers d’un pays, la tolérance diminue très rapidement.
Reste maintenant à savoir jusqu’où ira la BOT et si elle choisira la voie de la restriction dure ou celle d’un encadrement plus sophistiqué. Les prochains mois seront déterminants, non seulement pour les utilisateurs thaïlandais, mais potentiellement pour l’ensemble des marchés émergents.
Une chose est sûre : l’époque où les stablecoins pouvaient s’installer massivement sans que les banques centrales ne réagissent est probablement révolue.
Et vous, comment jugez-vous cette évolution ? Trop de zèle réglementaire ou réaction légitime face à une perte de contrôle monétaire ?
(Article d’environ 5200 mots – janvier 2026)
