Il y a des moments où l’histoire fiscale d’un pays prend un tournant inattendu. Celui-ci s’est produit mercredi 7 octobre, lorsque la commission des finances a validé une mesure qui touche directement des millions de détenteurs de cryptomonnaies. Une taxe sur les échanges entre cryptos et stablecoins, portée par un député communiste, mais dont les racines remontent à une tribune signée au printemps par trois dirigeants d’entreprises du secteur. L’oie à plumer détient désormais des bitcoins, et une partie de la basse-cour a tendu le couteau. Reste à comprendre qui tire réellement les fils de cette réforme et ce qu’elle change concrètement pour ceux qui détiennent leurs clés.
Une Mesure Née Dans Les Coulisses De L’Industrie
Le 18 mai 2026, une tribune publiée dans un grand quotidien national a posé les bases de ce qui allait devenir un amendement budgétaire. Trois noms y figuraient : Jean Meyer, cofondateur et dirigeant de Deblock, la néobanque qui combine compte courant et portefeuille crypto ; Pierre Morizot, à la tête de Waltio, l’outil qui calcule chaque année l’impôt crypto de nombreux contribuables ; et Damien Patureaux, cofondateur de Lyzi, solution permettant de régler des achats en cryptomonnaies chez les commerçants. Ces trois acteurs, connus et respectés dans l’écosystème français, demandaient deux évolutions majeures.
La première concernait directement l’imposition des plus-values. Ils souhaitaient que la conversion d’une crypto en stablecoin déclenche immédiatement l’impôt, tout en rendant neutre le retour vers l’euro. La seconde proposait de calculer l’impôt actif par actif plutôt que sur l’ensemble du portefeuille. À l’époque, le texte est passé presque inaperçu. Moins de cinq mois plus tard, l’amendement I-CF1826, signé par Nicolas Sansu et seize députés de son groupe, reprenait l’essentiel de la première demande. Le gouvernement n’avait pas inscrit cette mesure dans son projet initial. C’est donc bien une initiative parlementaire, nourrie par des voix du secteur privé, qui a franchi le cap de la commission.
L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris.
Colbert (formule qui lui est attribuée)
Cette citation, souvent reprise, prend un sens particulier aujourd’hui. L’oie détient des bitcoins, et une fraction de ceux qui la côtoient a choisi de faciliter le travail du plumeur. L’industrie née d’un protocole qui affichait en 2009 une manchette sur le sauvetage des banques se présente désormais à Bercy avec un chiffrage de recettes sous le bras. L’argument est simple et redoutablement efficace : il existe une assiette fiscale qui dort hors du circuit bancaire français, estimée entre un et trois milliards d’euros par an.
Comprendre L’Assiette Fiscale Qui Dort
Aujourd’hui, la plus-value d’un particulier n’est taxée que lorsque ses cryptomonnaies sont converties en monnaie ayant cours légal, comme l’euro, ou lorsqu’elles servent à acquérir un bien ou un service. Prenons un exemple concret. Vous achetez un bitcoin à 30 000 euros. Vous le convertissez en stablecoins lorsqu’il atteint 100 000 euros. Vos 70 000 euros de gain restent hors de portée du fisc tant qu’ils ne sont ni convertis en euros ni dépensés. Ils peuvent séjourner des années en stablecoins, ou servir à racheter plus bas. C’est précisément cette situation que les trois signataires de la tribune décrivent comme une assiette qui dort.
Avec la réforme adoptée en commission, ce même gain de 70 000 euros serait imposé dès la conversion en stablecoin, au taux actuel de 31,4 %. Cela représenterait environ 21 980 euros à régler, sans avoir touché un seul euro. L’épargne immobile en stablecoin ne rapporte rien à l’État. Une fois convertie en euros, elle retrouve le circuit bancaire. Dépensée chez un commerçant, elle génère de la TVA et une commission pour le prestataire de paiement. L’État encaisserait donc potentiellement deux fois : d’abord sur la plus-value, ensuite sur la consommation.
Ce que change concrètement l’amendement :
- Conversion crypto vers stablecoin : imposition immédiate à partir du 1er janvier 2027
- Retour vers l’euro : neutralisé fiscalement selon le texte
- Calcul du prix d’acquisition : règles réécrites, plus de globalisation pure du portefeuille
- Exonération maintenue sous le seuil de 305 euros de cessions
Royaume-Uni Et Italie : Des Voisins Cités Mais Pas Copiés
La tribune et l’amendement s’appuient sur les mêmes exemples européens. Le Royaume-Uni taxe effectivement la conversion en stablecoin, mais à un taux de 18 ou 24 % selon les revenus, après un abattement annuel de 3 000 livres. L’Italie, plus proche du projet français, a porté son taux à 33 % au 1er janvier 2026. Le contribuable français hériterait donc de la règle italienne, au taux de 31,4 %, sans bénéficier de l’abattement britannique. La comparaison n’est donc pas neutre. Elle met en lumière un choix politique : aligner la France sur le modèle le plus strict tout en maintenant un taux déjà élevé.
Il est intéressant de noter que l’Italie applique un taux réduit de 26 % sur les stablecoins en euros conformes à MiCA. La France, elle, ne prévoit pas pour l’instant de différenciation de ce type. Le débat porte d’ailleurs précisément sur le périmètre de la taxe. L’amendement cible les jetons de monnaie électronique au sens du règlement européen MiCA, c’est-à-dire les stablecoins régulés, adossés à une monnaie officielle, émis par un établissement agréé et remboursables à tout moment à leur valeur faciale.
Qui Gagne Vraiment À Cette Réforme
Le raisonnement des défenseurs de la mesure tient en une phrase : un stablecoin régulé est juridiquement de la monnaie électronique. Le gain serait donc réalisé le jour où l’on quitte le bitcoin pour un jeton qui vaut un euro. Ils peuvent aussi s’appuyer sur la Cour des comptes, qui jugeait dès décembre 2023 le régime français inadapté à l’utilisation des crypto-actifs comme moyens de paiement. Seulement, la réforme déplace l’avantage d’un profil de détenteur vers un autre.
Celui qui vend ses bitcoins au sommet et patiente en stablecoin paierait désormais 31,4 % au moment de se mettre à l’abri. Le gagnant serait celui qui dépense ses stablecoins chez un commerçant ou les convertit en euros. Dans les deux cas, l’argent rentre dans le rang. Regardez maintenant quels métiers gagnent à ce que l’argent circule. Une néobanque crypto, qui vit des allers-retours entre la blockchain et le compte courant. Une infrastructure de paiement, qui installe le règlement en crypto chez les commerçants et prélève sa commission à chaque passage en caisse. Un logiciel de calcul de plus-values, car un impôt plus fréquent, calculé ligne par ligne, n’a jamais nui à celui qui vend la calculette.
Ajoutez-y l’émetteur de cartes de paiement adossées à des cryptos et le cabinet qui remplit les déclarations, et la liste des bénéficiaires s’allonge. Rien de tout cela ne rend l’argument faux. On peut défendre de bonne foi une réforme qui vous arrange. Mais il est sain de regarder ce que l’on vend avant d’écouter ce que l’on dit sur la fiscalité des autres.
Le Silence De L’Adan Et La Fracture De L’Industrie
Depuis le vote en commission, le silence est presque total du côté de l’Association pour le développement des actifs numériques. Aucun communiqué officiel, ni du président Stanislas Barthelemi ni de Claire Balva, sa directrice générale. Pour comprendre ce mutisme, il faut ouvrir l’annuaire. L’Adan compte une centaine de membres, dont deux émetteurs de stablecoins en euros : Circle et Société Générale Forge. Or l’amendement ne vise que les jetons de monnaie électronique au sens de MiCA, c’est-à-dire très exactement le produit de ces deux adhérents.
Le non le plus argumenté est venu d’un avocat. Dans un édito publié fin septembre, Alexandre Lourimi a rappelé que l’association s’oppose à la mesure. Il y dénonce une discrimination entre stablecoins conformes et non conformes. Limitée aux jetons régulés, la réforme offrirait une prime aux stablecoins dollar non conformes à MiCA. Plutôt que de taxer la conversion, il propose de revoir le calcul du prix d’acquisition. Seulement, l’industrie est divisée, et la fracture passe au beau milieu de l’association.
Deux des trois sociétés dont les patrons ont signé la tribune figurent parmi les membres de l’Adan. Claire Balva dirige l’association depuis septembre 2025, après avoir occupé des fonctions stratégiques au sein de l’une d’elles. Le oui et le non sortent donc de la même maison, ce qui n’aide pas à rédiger un communiqué clair. La crypto française tient dans un annuaire d’une centaine de noms, face à un État qui attend 375,7 milliards d’euros de recettes fiscales en 2027. Les un à trois milliards promis par la tribune pèsent moins de un pour cent de cette somme.
Le Particulier Absente De La Pièce
Reste la question du mandat. À l’Adan, seuls votent les membres actifs, des entreprises natives du secteur. Le particulier n’a pas voix au chapitre, il sert pourtant d’argument. Le baromètre publié en avril 2026 avec Ipsos compte onze pour cent de Français détenteurs de cryptos, soit près de six millions d’adultes. Ce sondage est financé par dix entreprises du secteur, dont Circle et SG-Forge. Devant un député, six millions de Français pèsent plus lourd qu’une centaine d’entreprises. Les particuliers font le nombre, mais ce sont les adhérents qui décident de la ligne.
La plupart du temps, cela ne pose aucun problème, car les deux intérêts vont dans le même sens. Fin 2025, quand l’Adan combattait la déclaration des wallets dès 5 000 euros, elle défendait à la fois ses membres et les portefeuilles des détenteurs. Sur la taxe des stablecoins, c’est encore le cas, mais par accident. L’opposition de l’association protège d’abord les jetons en euros de ses adhérents, et l’épargnant en profite par ricochet, sans que personne l’ait consulté. Or un ricochet ne vaut pas mandat.
Imaginez un compromis qui épargnerait les émetteurs régulés tout en taxant le reste des conversions : les adhérents seraient servis, et le particulier paierait quand même. Ce jour-là, six millions de détenteurs découvriraient qu’ils n’ont ni siège ni bulletin de vote dans la maison qui cite leur nombre.
De L’Industrie Sans Permission À L’Industrie D’Autorisation
Voilà le cœur du sujet. La crypto française, qui rêvait de se passer de permission, est devenue une industrie d’autorisation. Il faut un agrément MiCA pour opérer et un compte bancaire pour exister. Depuis le 1er janvier 2026, la directive DAC8 oblige en outre les plateformes à collecter les opérations pour le fisc, avec une première transmission au plus tard le 15 juin 2027. Les cypherpunks voulaient supprimer le tiers de confiance. Leurs héritiers tiennent désormais le guichet.
Quand la licence dépend de l’État, la recette fiscale devient le meilleur argument, et le moins coûteux, puisqu’un autre règle la note. Une filière qui promet des milliards à Bercy obtient plus facilement l’oreille d’un ministre qu’une filière qui réclame des exonérations. Les députés y trouvent chacun leur compte. Nicolas Sansu bouche un trou dans la législation, et un élu du camp présidentiel a fait adopter le même soir le report des moins-values sur dix ans. L’impôt du client sert de droit d’entrée.
La Crypto Devient La Marotte De L’Hémicycle
Car la crypto n’est plus l’affaire d’un seul camp. Sur les dix amendements crypto de ce budget, les communistes signent une exit tax, le centriste Charles de Courson une déclaration des wallets, et Paul Midy, pour le camp présidentiel, une franchise sur les paiements en crypto. À droite, le groupe d’Éric Ciotti proposait dès octobre 2025 une réserve nationale de 420 000 bitcoins. Aucun de ces textes ne propose d’interdire quoi que ce soit. La gauche taxe, le centre aménage et la droite thésaurise.
Faites le compte des voix entendues sur cette taxe. Trois patrons ont dit oui. Une association d’entreprises s’y oppose sans le dire tout haut. Des députés ont voté. Le particulier, premier concerné, n’avait personne dans la pièce. C’est le moment de se rappeler pourquoi nous sommes là. Bitcoin n’a ni agrément à défendre ni tribune à signer, et son protocole tourne depuis le 3 janvier 2009 sans demander l’autorisation de quiconque. L’industrie née autour de lui a besoin de licences et de comptes bancaires, ce qui la rend minuscule face à l’État. Le détenteur qui garde ses clés n’a besoin de rien de tout cela. Il lui reste à payer ses impôts, et à savoir qui les négocie à sa place.
Ce Qui Peut Encore Changer D’Ici Le Vote
Que chacun respire : rien de cela n’a encore force de loi. L’hémicycle repart du texte du gouvernement à partir du 13 octobre. Une autre mesure adoptée en commission, la déclaration des wallets dès 5 000 euros, avait fini par sauter en commission mixte paritaire le 28 avril 2026. Le vote solennel sur les recettes est fixé au 20 octobre. D’ici là, les débats en séance publique peuvent tout modifier. Les amendements de suppression ou de réécriture sont possibles. Les lobbies, visibles ou discrets, continueront de travailler.
Il sera intéressant d’observer si l’Adan rompt enfin le silence, et dans quel sens. Il sera tout aussi instructif de voir si les trois signataires de la tribune de mai maintiennent leur position ou nuancent leur propos une fois confrontés aux réactions des détenteurs. Car les six millions de Français qui détiennent des cryptos ne sont pas seulement un chiffre dans un baromètre. Ce sont des électeurs, des contribuables, et des personnes qui commencent à comprendre que leur fiscalité se négocie parfois sans eux.
Les Implications Pour Les Stratégies De Détention
Si la mesure passe en l’état, les comportements changeront. Garder des stablecoins pendant des mois ou des années pour attendre un meilleur point d’entrée deviendra fiscalement coûteux. Certains opteront pour une conversion plus rapide vers l’euro, acceptant de rentrer dans le circuit bancaire. D’autres privilégieront les stablecoins non conformes à MiCA, si la discrimination pointée par certains avocats se confirme. D’autres encore accéléreront l’usage des cryptos comme moyen de paiement, pour transformer la plus-value en consommation et récupérer au moins de la TVA déductible ou des points de fidélité.
Le calcul actif par actif, s’il est maintenu dans la version finale, modifiera aussi la paperasse. Aujourd’hui, le régime français globalise le portefeuille. Demain, chaque ligne pourrait avoir son propre prix de revient. Cela simplifie la logique, mais complexifie la déclaration. Les outils de calcul automatisé y trouveront un marché élargi. Les cabinets spécialisés aussi. Le particulier qui gère seul ses opérations devra redoubler de rigueur.
Points de vigilance pour les détenteurs :
- Surveiller le texte final après le débat en séance publique
- Anticiper un éventuel changement de comportement sur les conversions en stablecoins
- Vérifier si les stablecoins non MiCA restent hors du champ de la taxe
- Préparer des outils de suivi plus précis en cas de calcul ligne par ligne
Une Industrie Qui A Changé De Nature
Cette affaire révèle une transformation profonde. L’industrie crypto française a quitté le stade de la contestation pure pour entrer dans celui de la négociation permanente. Elle a besoin de l’État pour exister légalement. L’État a besoin de recettes. Les deux parties se rencontrent sur le terrain de la fiscalité. Le détenteur individuel, lui, reste le grand absent des discussions. Il est cité comme argument de masse, mais rarement consulté sur le fond.
Bitcoin continue de tourner sans demander d’autorisation. Les entreprises qui gravitent autour de lui, en revanche, demandent des agréments, des comptes bancaires et des audiences à Bercy. Cette asymétrie est structurelle. Elle explique pourquoi trois chefs d’entreprise peuvent influencer un amendement porté par un député communiste, tandis que six millions de détenteurs n’ont pas de siège à la table. Ce n’est ni une conspiration ni une trahison. C’est simplement la logique d’une filière qui a choisi de jouer le jeu des institutions.
Le détenteur qui conserve ses clés privées et gère ses opérations hors des plateformes centralisées reste, dans une certaine mesure, en dehors de ce jeu. Il devra toujours déclarer ses plus-values lorsqu’elles se réalisent. Mais il n’a pas de licence à défendre, ni de compte bancaire professionnel à préserver. Sa position est plus libre, et paradoxalement plus fragile, car elle dépend uniquement de la solidité du protocole et de sa propre discipline fiscale.
Les Prochaines Étapes À Surveiller De Près
Le calendrier est désormais serré. À partir du 13 octobre, l’Assemblée nationale reprend le texte du gouvernement. Les amendements adoptés en commission peuvent être confirmés, modifiés ou purement et simplement écartés. Le vote solennel sur les recettes est prévu le 20 octobre. Entre ces deux dates, les discussions en commission mixte éventuelle et les négociations de couloir joueront un rôle déterminant.
Il faudra également surveiller les positions des autres associations et des grands acteurs internationaux. Circle et Société Générale Forge, directement concernés par le périmètre MiCA de la taxe, pourraient faire entendre leur voix. Les plateformes d’échange, quant à elles, devront anticiper les évolutions de leurs outils de reporting, déjà sous pression avec DAC8.
Enfin, le débat public autour de cette mesure pourrait forcer l’Adan à clarifier sa ligne. Un silence prolongé serait interprété comme un aveu de division interne. Une prise de position claire, quel qu’en soit le sens, permettrait au moins de savoir où se situent les intérêts des entreprises face à ceux des détenteurs individuels.
Conclusion Provisoire : Rien N’Est Encore Gravé Dans Le Marbre
Cette taxe sur les échanges contre des stablecoins n’est pour l’instant qu’un amendement adopté en commission. Elle peut encore disparaître, être amendée ou être confirmée. Ce qui ne disparaîtra pas, en revanche, c’est la leçon qu’elle délivre. L’industrie crypto française a intégré le jeu institutionnel. Elle négocie, elle chiffre, elle propose des recettes. Elle le fait avec les outils et les codes de Bercy. Le détenteur individuel, lui, découvre que sa fiscalité se discute parfois dans des pièces où il n’est pas invité.
Quand une entreprise crypto explique votre fiscalité, regardez d’abord ce qu’elle vend. Quand une association parle au nom de six millions de Français, vérifiez qui vote réellement en son sein. Et quand un amendement porte la signature d’un député communiste, n’oubliez pas de remonter à la tribune qui l’a inspiré. L’oie détient des bitcoins. Certains dans la basse-cour ont choisi de faciliter le travail du cuisinier. Les autres feront bien de rester attentifs jusqu’au vote du 20 octobre.
Le protocole Bitcoin, lui, continuera de tourner, indifférent aux commissions des finances et aux tribunes. C’est peut-être la seule constante dans une affaire où presque tout le reste a changé de camp.

