Imaginez un instant que près de neuf grandes entreprises sur dix aient déjà commencé à transformer leur façon de gérer l’argent. Pas dans cinq ans. Pas dans un projet pilote isolé. Mais dès aujourd’hui. C’est exactement ce que révèle une enquête massive menée auprès de 422 dirigeants financiers de groupes qui pèsent chacun plus de 500 millions de dollars de chiffre d’affaires. Publiée ce mercredi 28 octobre par la banque singapourienne DBS, l’étude « The Great Rewiring: Money in a new order » dresse un constat sans appel : la monnaie tokenisée n’est plus une expérience de laboratoire, elle est devenue un outil de gestion courant pour les trésoriers du monde entier.

La révolution silencieuse des trésoreries mondiales

Pendant que l’Assemblée nationale française discutait d’une taxe sur les conversions en stablecoins, les directions financières d’Asie et d’Amérique en faisaient déjà un instrument du quotidien. L’enquête, réalisée par EY pour DBS entre juin et juillet 2026 dans onze pays, offre une photographie précise de cette bascule. Allemagne, Royaume-Uni, Chine, Indonésie, Australie, Hong Kong, Inde, Singapour, Corée du Sud, Taïwan et États-Unis : le panel est large et représentatif. La moitié des répondants siège au comité exécutif, l’autre moitié juste en dessous. Autant dire que l’on parle ici de décideurs qui engagent réellement leur entreprise.

Le chiffre qui claque est sans ambiguïté. 88 % des entreprises déploient ou pilotent déjà de la monnaie tokenisée. Environ deux tiers l’utilisent déjà à l’échelle ou sur certains sites. Seules 2 % n’envisagent aucune devise de règlement supplémentaire. On est loin des expérimentations marginales. On est dans un mouvement de fond qui redessine en silence les flux de trésorerie internationaux.

Les stablecoins en tête des préférences

Parmi les instruments choisis, les stablecoins arrivent largement en tête avec 63 % des réponses. Les dépôts bancaires tokenisés suivent à 53 %, et les fonds monétaires sur blockchain à 52 %. Ces trois outils se ressemblent à l’écran, mais diffèrent profondément dans leur nature juridique et opérationnelle.

Le stablecoin est émis par une société privée, comme Tether ou Circle. L’émetteur conserve en réserve des bons du Trésor et du cash pour garantir la parité. L’utilisateur détient une créance sur l’émetteur, pas un dépôt bancaire garanti. L’USDT et l’USDC représentent l’essentiel d’un marché qui atteint aujourd’hui environ 304 milliards de dollars, en hausse de 129 % depuis le début de 2024 selon Galaxy Research.

Le dépôt tokenisé est une tout autre affaire. Il s’agit littéralement de votre compte en banque inscrit sur une blockchain. JPMorgan a lancé son JPMD sur le réseau Base. Le jeton reste un passif de la banque, avec la garantie des dépôts et la supervision prudentielle qui l’accompagnent. En revanche, il ne circule qu’entre clients autorisés.

Quant au fonds monétaire tokenisé, il s’agit d’une part de fonds qui rapporte un rendement. Le MONY de JPMorgan sur Ethereum en est un exemple. Les trésoriers l’utilisent pour faire travailler leur cash, puis le convertissent en stablecoin le jour où ils doivent régler un fournisseur à Jakarta ou à Shanghai.

Les stablecoins offrent une meilleure fongibilité entre les intermédiaires de paiement, pas seulement entre les banques.

Lim Soon Chong, responsable des services de transaction de DBS

Cette phrase résume parfaitement l’avantage compétitif des stablecoins. Un USDC peut passer d’un prestataire de paiement à un autre sans attendre que deux banques se réconcilient. C’est cette fluidité qui séduit les trésoriers confrontés quotidiennement à la complexité des règlements internationaux.

Les bénéfices attendus sous deux ans

Les gains espérés ne relèvent pas du pari spéculatif. Ils concernent la plomberie financière, celle qui fait réellement tourner les entreprises. 72 % des répondants attendent une meilleure traçabilité des flux. 71 % visent des paiements transfrontaliers en temps réel. 66 % souhaitent de meilleurs contrôles internes. 65 % cherchent une liquidité mieux pilotée.

Ce que les trésoriers attendent réellement de la monnaie tokenisée

  • Traçabilité complète des flux financiers de bout en bout
  • Règlements transfrontaliers instantanés, sept jours sur sept
  • Renforcement des contrôles internes et de la conformité
  • Optimisation fine de la liquidité groupe
  • Réduction des coûts de change et de compensation

Ces attentes sont concrètes. Elles correspondent à des points de douleur identifiés depuis des années dans les départements trésorerie : délais de règlement trop longs, manque de visibilité en temps réel, coûts de change élevés, complexité des rapprochements bancaires. La tokenisation répond directement à ces frictions.

Les banques au centre du jeu

Les entreprises interrogées ne veulent pas gérer seules cette complexité. 64 % réclament un point d’intégration unique. 63 % demandent un accompagnement pour leurs pilotes. Pour DBS, qui a commandé l’étude, le message est clair : les banques doivent devenir le guichet unique de la monnaie tokenisée. Sinon, leurs clients risquent de partir directement chez les émetteurs de stablecoins.

C’est un enjeu stratégique majeur. Les établissements qui sauront orchestrer stablecoins, dépôts tokenisés et fonds monétaires sur blockchain conserveront la relation client. Les autres risquent de voir leur rôle se réduire à celui de simple fournisseur de liquidité, voire d’être contournés.

L’Europe en retrait, le renminbi qui s’impose

La France est totalement absente de l’échantillon. L’Europe n’est représentée que par l’Allemagne (49 répondants) et le Royaume-Uni (41 répondants), soit 90 personnes sur 422. Le reste du monde avance sans attendre le Vieux Continent. Dans la zone euro, la dépendance aux stablecoins libellés en dollar inquiète la Banque centrale européenne, tandis que les dépôts tokenisés en euro restent pour l’instant des projets de laboratoire.

Aux États-Unis, le ton est différent. Le 26 octobre, l’OCC, le régulateur des banques nationales américaines, a explicitement appelé les banques communautaires à entrer sur le marché des paiements en stablecoins. Quelques jours plus tôt, les règles d’application du GENIUS Act avaient été finalisées. Elles entreront en vigueur en janvier 2027. Scott Bessent, secrétaire au Trésor, rappelait récemment que plus de 90 % des stablecoins sont adossés au dollar.

Pourtant, l’enquête DBS glisse un caillou dans la chaussure américaine. 78 % des entreprises ont déjà diversifié leurs devises de règlement. Le renminbi progresse nettement comme monnaie de commerce. Plus de la moitié des répondants britanniques et australiens envisagent de l’utiliser d’ici un à deux ans. « Les autorités chinoises poussent clairement l’internationalisation du renminbi, nous nous attendons donc à ce que cela augmente », commente Lim Soon Chong.

Parmi les groupes interrogés, 55 % ont une exposition sélective à plusieurs devises et 23 % règlent déjà des échanges hors des monnaies de réserve traditionnelles. La domination du dollar n’est pas remise en cause du jour au lendemain, mais le mouvement de diversification est engagé.

Trois instruments, trois logiques différentes

Il est essentiel de bien distinguer les trois formes de monnaie tokenisée qui coexistent aujourd’hui. Le stablecoin reste un actif émis par le secteur privé, avec les risques de contrepartie associés. Le dépôt tokenisé est un passif bancaire, donc soumis à la réglementation prudentielle et, dans la plupart des cas, à la garantie des dépôts. Le fonds monétaire tokenisé est un instrument de placement qui combine rendement et liquidité.

Les trésoriers ne les utilisent pas de la même façon. Les stablecoins servent surtout aux paiements transfrontaliers rapides et aux règlements avec des partenaires non bancaires. Les dépôts tokenisés permettent de conserver la relation bancaire tout en gagnant en efficacité opérationnelle. Les fonds monétaires tokenisés servent à optimiser le rendement du cash inoccupé tout en gardant une liquidité quasi immédiate.

Cette complémentarité explique pourquoi les entreprises demandent à leur banque de piloter l’ensemble. Elles ne veulent pas gérer trois écosystèmes séparés. Elles veulent une interface unique capable d’orchestrer les conversions, les règlements et les placements de manière fluide.

Le cas français et le décalage européen

Côté français, la taxation des conversions vers des stablecoins votée le 16 octobre attend encore le vote des recettes du budget 2027. Pendant ce temps, les 422 trésoriers de l’enquête DBS ont déjà passé leurs écritures. Wall Street tokenise ses propres dépôts pour éviter de les voir filer vers des solutions concurrentes. L’écart de rythme entre l’Europe continentale et le reste du monde devient de plus en plus visible.

Ce décalage n’est pas seulement réglementaire. Il est aussi culturel et opérationnel. Les entreprises asiatiques et américaines testent, déploient et scalent. Les entreprises européennes avancent avec davantage de prudence, souvent freinées par un cadre réglementaire encore en construction et par une certaine méfiance vis-à-vis des actifs numériques.

Pourtant, les enjeux sont les mêmes partout. Les chaînes d’approvisionnement sont mondiales. Les clients et les fournisseurs sont répartis sur plusieurs continents. La capacité à régler rapidement, de façon traçable et à moindre coût, devient un avantage concurrentiel réel. Les groupes qui maîtriseront ces outils gagneront en agilité face à ceux qui resteront dépendants des circuits traditionnels.

Ce que change réellement la tokenisation pour les entreprises

Au-delà des chiffres, il faut comprendre la transformation profonde qui s’opère. Jusqu’à présent, la trésorerie d’un grand groupe reposait sur un réseau de comptes bancaires locaux, des systèmes de cash pooling plus ou moins sophistiqués, et des processus de règlement souvent lents et coûteux. La tokenisation permet d’envisager une trésorerie véritablement globale, où les liquidités circulent en temps réel entre les filiales, les fournisseurs et les clients, avec une traçabilité totale.

La meilleure fongibilité évoquée par Lim Soon Chong est cruciale. Dans le monde traditionnel, un euro sur un compte en France n’est pas parfaitement interchangeable avec un euro sur un compte en Allemagne ou en Asie. Les délais, les frais et les frictions existent. Avec un stablecoin ou un dépôt tokenisé, cette friction diminue fortement. L’argent redevient véritablement liquide, au sens économique du terme.

Cette liquidité accrue a des conséquences concrètes. Les besoins en fonds de roulement peuvent être optimisés. Les risques de change peuvent être mieux gérés. Les délais de paiement fournisseurs peuvent être réduits, ce qui améliore les relations commerciales. Les contrôles internes gagnent en précision grâce à la traçabilité native des blockchains.

Les risques et les points de vigilance

Tout n’est pas rose pour autant. Les stablecoins portent un risque de contrepartie sur l’émetteur. Même si les réserves sont composées d’actifs de qualité, la confiance dans la capacité de l’émetteur à honorer les rachats reste essentielle. Les dépôts tokenisés restent liés à la solidité de la banque émettrice. Les fonds monétaires tokenisés, comme leurs homologues traditionnels, portent un risque de marché, même s’il est généralement faible.

La réglementation évolue rapidement. Le GENIUS Act aux États-Unis, les discussions autour de MiCA en Europe, les positions de la BCE et de la Fed : le cadre n’est pas encore stabilisé partout. Les entreprises doivent donc avancer avec prudence, en choisissant des partenaires solides et en restant attentives aux évolutions réglementaires.

La cybersécurité constitue un autre enjeu majeur. La tokenisation déplace une partie des risques vers le monde numérique. La protection des clés privées, la sécurisation des smart contracts et la prévention des fraudes deviennent des priorités absolues pour les directions financières et les DSI.

Vers une nouvelle architecture monétaire

L’étude DBS ne décrit pas seulement une tendance technologique. Elle révèle l’émergence progressive d’une nouvelle architecture monétaire. Dans ce nouveau monde, les monnaies traditionnelles coexistent avec des versions tokenisées, les banques traditionnelles cohabitent avec des émetteurs de stablecoins, et les systèmes de paiement historiques sont complétés par des rails blockchain.

Cette coexistence n’est pas temporaire. Elle est structurelle. Les entreprises les plus avancées l’ont déjà compris. Elles ne cherchent pas à remplacer totalement le système existant, mais à l’enrichir avec des outils plus efficaces pour certains usages. Les paiements transfrontaliers, la gestion de liquidité multi-devises et les placements de trésorerie à court terme sont les premiers terrains d’application.

Dans les années qui viennent, la frontière entre monnaie bancaire traditionnelle et monnaie tokenisée va continuer de s’estomper. Les banques qui sauront proposer les deux mondes de façon intégrée conserveront un rôle central. Celles qui resteront ancrées uniquement dans le modèle historique risquent de perdre progressivement du terrain.

Ce que les entreprises doivent retenir dès maintenant

Pour les directions financières qui n’ont pas encore engagé de réflexion sérieuse, le message de l’étude est clair. Le train est déjà en marche. 88 % des grands groupes ont commencé. Attendre n’est plus une option stratégique viable. Il ne s’agit pas de tout tokeniser du jour au lendemain, mais de lancer des expérimentations ciblées, d’identifier les cas d’usage les plus pertinents et de construire progressivement les compétences internes nécessaires.

Les priorités immédiates sont relativement simples à identifier. Commencer par les paiements transfrontaliers les plus fréquents et les plus coûteux. Tester les dépôts tokenisés avec sa banque principale. Explorer les fonds monétaires tokenisés pour une partie de la trésorerie excédentaire. Mettre en place une gouvernance claire autour de ces nouveaux outils.

Les entreprises qui avanceront de façon méthodique et pragmatique tireront les premiers bénéfices. Celles qui resteront dans l’expectative risquent de se retrouver en retard lorsque le marché aura basculé définitivement.

Un basculement déjà amorcé

L’enquête DBS marque un tournant. Elle prouve que la monnaie tokenisée n’est plus l’apanage des acteurs crypto ou des fintechs innovantes. Elle est entrée dans les départements trésorerie des plus grandes entreprises mondiales. Les stablecoins, les dépôts tokenisés et les fonds monétaires sur blockchain sont devenus des outils de gestion comme les autres, avec leurs avantages, leurs limites et leurs cas d’usage spécifiques.

Le contraste avec la situation européenne, et particulièrement française, est frappant. Pendant que le reste du monde avance, le débat reste souvent focalisé sur la fiscalité et les risques. Or les entreprises n’attendent pas. Elles cherchent de l’efficacité, de la rapidité et de la traçabilité. Et elles trouvent ces qualités dans les nouvelles formes de monnaie tokenisée.

La suite de l’histoire s’écrit déjà. Les banques qui sauront s’adapter resteront au centre du jeu. Les entreprises qui expérimenteront dès maintenant gagneront un avantage compétitif. Et les régulateurs qui trouveront le bon équilibre entre innovation et stabilité monétaire permettront à leur zone économique de rester dans la course. Le grand rewiring de la monnaie est en cours. Il ne s’arrêtera pas.

Dans ce contexte, la question n’est plus de savoir si les stablecoins et les dépôts tokenisés vont s’imposer. Ils le font déjà. La vraie question est de savoir à quelle vitesse chaque entreprise, chaque banque et chaque zone économique saura s’adapter à cette nouvelle réalité. Les 88 % de grandes entreprises déjà engagées donnent le tempo. Aux autres de décider s’ils veulent le suivre ou le subir.

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