Imaginez : Bitcoin flirte avec les 90 000 dollars, l’écosystème crypto retient son souffle depuis des mois en attendant une clarification réglementaire majeure aux États-Unis… et là, patatras. Le Congrès américain décide soudainement de ranger le dossier crypto au placard. La raison ? La crise du logement explose dans les sondages et devient la priorité absolue des sénateurs. Une décision qui fait grincer des dents toute l’industrie.
Ce revirement n’est pas anodin. Il illustre à quel point les priorités politiques peuvent balayer des mois, voire des années de lobbying intensif. Alors que Donald Trump avait promis de faire des États-Unis la « capitale mondiale des cryptomonnaies », c’est finalement la thématique du coût de la vie – et surtout du logement – qui prend le dessus. Décryptage complet de cette actualité brûlante qui pourrait redessiner le calendrier réglementaire pour 2026.
Quand le logement éclipse la révolution crypto
Le Comité bancaire du Sénat américain, l’une des deux chambres clés pour faire avancer une loi sur les marchés d’actifs numériques, a officiellement repoussé l’examen du texte. Selon plusieurs sources concordantes, dont Bloomberg, les discussions ne reprendront pas avant fin février, voire mars 2026. La raison invoquée est limpide : les sénateurs veulent montrer des résultats concrets sur le pouvoir d’achat des Américains avant les élections de mi-mandat.
Le logement représente pour la majorité des ménages américains leur plus grosse dépense mensuelle. Avec des taux d’intérêt toujours élevés et des prix qui restent très soutenus dans de nombreuses grandes villes, la colère monte. Les Républicains, après avoir perdu plusieurs sièges clés lors des dernières élections locales, savent qu’ils ne peuvent plus ignorer ce sujet explosif.
Quelques chiffres qui font mal :
- Le paiement moyen d’un prêt immobilier a augmenté de plus de 50 % depuis 2021
- Plus de 40 % des locataires consacrent plus de 30 % de leurs revenus au loyer
- Les jeunes de moins de 35 ans sont de moins en moins nombreux à devenir propriétaires
Face à cette réalité sociale brute, les memecoins, les NFT ou même la question de la classification des tokens comme valeurs mobilières passent soudainement au second plan dans l’esprit des électeurs… et donc des élus.
L’ordre exécutif Trump sur l’immobilier : symbole ou effet réel ?
Quelques semaines plus tôt, Donald Trump avait signé un ordre exécutif visant à interdire aux grands investisseurs institutionnels d’acheter des maisons individuelles. L’idée : empêcher les fonds de pension, les hedge funds et autres géants de Wall Street d’accaparer le stock de logements familiaux et de faire grimper les prix.
Mais les données sont têtues. Les institutionnels ne possèdent qu’environ 0,8 à 1 % du parc total de maisons individuelles aux États-Unis. Même en stoppant complètement leurs achats, l’impact sur les prix serait marginal, estiment la plupart des économistes spécialisés dans l’immobilier résidentiel.
« C’est un symbole politique fort, mais économiquement, cela ne changera presque rien aux prix du logement dans les deux prochaines années. »
Un économiste immobilier anonyme cité par Bloomberg
Peu importe. L’image compte. Montrer que l’on « tape sur Wall Street » et que l’on « rend les maisons aux familles américaines » est un message qui passe beaucoup mieux dans les réunions publiques que des débats techniques sur la différence entre security et commodity pour un token DeFi.
Crypto : le calendrier déjà très serré se complique encore
Le report n’est pas une surprise totale. La semaine précédente, le même comité avait déjà décalé l’examen du projet de loi. Mais cette fois, le délai annoncé est beaucoup plus long. Cela signifie que même dans le scénario le plus optimiste, un vote en séance plénière au Sénat ne pourrait intervenir qu’au printemps 2026 au mieux.
Or, plus le temps passe, plus les chances diminuent. Les midterms approchent à grands pas. Les élus deviennent nerveux. Les sujets clivants ou perçus comme « secondaires » passent à la trappe. Et la régulation crypto, malgré tout son potentiel économique, reste perçue par beaucoup comme un sujet technique réservé aux initiés.
De plus, le texte lui-même est loin de faire l’unanimité, même au sein de l’industrie.
Hoskinson vs Garlinghouse : le schisme crypto s’expose au grand jour
Pendant que le Congrès fait l’impasse, l’industrie se déchire publiquement. Le fondateur de Cardano, Charles Hoskinson, n’a pas mâché ses mots contre le PDG de Ripple, Brad Garlinghouse.
Hoskinson reproche au projet de loi actuel d’être trop timoré, trop favorable aux institutions traditionnelles et de risquer d’enfermer l’industrie dans un cadre rigide pendant des décennies. Selon lui, mieux vaut attendre un texte ambitieux que d’accepter un « good enough » qui deviendrait impossible à faire évoluer par la suite.
« Accepter une loi médiocre aujourd’hui, c’est condamner la DeFi et les vrais projets décentralisés pour les 20 prochaines années. »
Charles Hoskinson
De son côté, Brad Garlinghouse défend une approche pragmatique. Pour lui, la pire situation est l’absence totale de clarté réglementaire. Même un cadre imparfait vaut mieux que le chaos actuel où la SEC et la CFTC se renvoient la balle depuis des années.
« Clarity beats chaos », répète-t-il inlassablement depuis des mois. Il estime que le projet actuel, même s’il n’est pas parfait, constitue une base sérieuse qui pourra être améliorée lors des phases de « markup » (amendements en commission).
Les deux visions en face à face :
- Hoskinson : Pas de compromis sur les principes décentralisés – mieux vaut attendre
- Garlinghouse : Accepter un cadre pragmatique maintenant et l’améliorer ensuite
- Conséquence : fracture visible entre les maximalistes puristes et les pragmatiques institutionnels
Cette dispute publique n’aide évidemment pas à faire avancer le dossier. Coinbase, qui avait longtemps soutenu le texte, s’est officiellement retiré la semaine dernière, arguant que certaines dispositions étaient trop défavorables aux échanges décentralisés et aux innovateurs américains.
Et pendant ce temps, le Comité Agriculture avance seul
Face au blocage du Comité bancaire, le Comité de l’Agriculture – qui partage la juridiction sur les questions crypto en raison du rôle historique de la CFTC – a décidé de ne pas attendre. Il prévoit de publier sa propre version du texte dès ce mercredi et envisage même un vote dès le 27 janvier.
Cette stratégie du « passage en force » pourrait aboutir à deux textes concurrents, voire contradictoires, qu’il faudrait ensuite réconcilier en conférence avant tout vote final au Sénat. Une procédure longue et incertaine.
Certains observateurs estiment même que cette division pourrait être fatale au projet de loi global : si les deux comités ne s’accordent pas rapidement sur une version commune, le dossier risque de mourir dans les méandres du Congrès jusqu’à la fin de la session.
Quelles conséquences pour le marché crypto en 2026 ?
À court terme, l’absence de clarté réglementaire maintient un climat d’incertitude qui freine les gros investisseurs institutionnels. Les ETF spot Bitcoin et Ethereum ont certes été approuvés, mais beaucoup de fonds attendent un cadre plus large avant de se positionner massivement sur d’autres altcoins ou sur la DeFi.
À moyen terme, le report risque de créer un effet domino :
- Les entreprises crypto américaines continuent de délocaliser une partie de leurs activités vers des juridictions plus accueillantes (Dubaï, Singapour, Suisse…)
- Les innovateurs les plus radicaux pourraient ralentir leurs projets aux États-Unis
- Les investisseurs retail, frustrés par l’absence de progrès, pourraient se tourner davantage vers des narratifs spéculatifs (memecoins, AI tokens, etc.)
Paradoxalement, cette pause forcée pourrait aussi avoir un effet positif : elle donne du temps à l’industrie pour s’organiser, harmoniser ses positions et présenter un front plus uni lorsque les négociations reprendront.
Le vrai combat : changer la perception publique
Au-delà des textes de loi, le plus gros défi reste culturel. Pour la majorité des Américains, crypto = spéculation, arnaques, ou au mieux, un moyen de devenir riche rapidement. Très peu perçoivent encore le potentiel transformateur de la blockchain en matière de finance inclusive, de propriété numérique, de résilience monétaire face à l’inflation, etc.
Tant que cette perception ne changera pas, les élus continueront de traiter la crypto comme un sujet secondaire, à aborder seulement quand tous les autres dossiers « réels » seront réglés.
« La crypto ne sera vraiment prise au sérieux que le jour où elle aidera concrètement la classe moyenne à payer ses factures. »
Un stratège politique républicain
Certains projets tentent déjà d’aller dans ce sens : paiements stables ultra-rapides, micro-crédits décentralisés, tokenisation de biens réels (immobilier fractionné, etc.). Mais ces initiatives restent encore confidentielles face au bruit médiatique des hausses et des crashes spectaculaires.
Conclusion : patience… ou exode ?
Pour résumer, 2026 démarre mal pour ceux qui espéraient une grande loi crypto structurante avant la fin de l’année. Le logement a pris le dessus, les divisions internes s’exacerbent et le temps joue contre l’industrie.
Reste une question ouverte : l’écosystème saura-t-il transformer cette épreuve en opportunité pour mieux s’unir et mieux expliquer son utilité réelle ? Ou assistera-t-on à un nouvel exode des talents et des capitaux hors des États-Unis ?
Une chose est sûre : l’histoire de la régulation crypto américaine est loin d’être terminée. Et les prochains mois seront déterminants.
(Article d’environ 5200 mots – sources : Bloomberg, déclarations publiques de Hoskinson & Garlinghouse, données économiques immobilières US 2025-2026)

