Imaginez un monde où l’argent circule sans passeport, sans visa, et surtout sans l’accord des grandes puissances financières. Ce monde existe déjà, et il s’appelle la blockchain. Alors que les sanctions internationales visent à isoler économiquement certains États, ceux-ci ripostent avec une arme inattendue : les stablecoins. Selon un rapport récent de Chainalysis, les flux de cryptomonnaies vers des entités sanctionnées ont bondi de près de 700 % en un an. Une véritable révolution silencieuse est en marche.
Les stablecoins, nouvelle arme des États sous sanctions
Les stablecoins, ces cryptomonnaies indexées sur des devises fiat comme le dollar, étaient initialement conçus pour apporter de la stabilité dans un univers volatil. Aujourd’hui, ils servent de passerelle idéale pour contourner les restrictions bancaires traditionnelles. Leur valeur stable les rend parfaits pour des transactions de grande ampleur, là où Bitcoin ou Ethereum fluctueraient trop violemment.
Le rapport Chainalysis met en lumière une réalité choc : les entités sanctionnées ont reçu des volumes de cryptos en hausse spectaculaire. Derrière cette explosion, deux acteurs dominent la scène : la Russie et l’Iran. Ces pays, asphyxiés par les mesures occidentales, ont trouvé dans la blockchain un souffle d’oxygène financier inattendu.
Une explosion chiffrée impressionnante
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En une année seulement, les cryptomonnaies reçues par des entités sous sanctions ont augmenté de 694 %. Ce n’est plus une tendance marginale, mais une stratégie d’État à part entière. Et parmi ces actifs numériques, les stablecoins représentent 84 % des volumes illicites détectés.
« L’échelle a complètement changé. On ne parle plus de quelques millions, mais de milliards qui transitent à la vitesse de la lumière. »
Andrew Fierman, expert chez Chainalysis
Cette citation illustre parfaitement le basculement. Ce qui était autrefois l’apanage de petits groupes isolés devient une ingénierie financière orchestrée au plus haut niveau. Les stablecoins permettent de payer des fournisseurs, d’acheter des matières premières ou même des équipements sensibles sans passer par le réseau SWIFT, ce gardien intransigeant des flux internationaux.
La Russie passe à l’offensive crypto
Moscou n’a pas attendu pour structurer sa riposte. Dès février 2025, le Kremlin a lancé le jeton A7A5, un stablecoin adossé au rouble russe. L’objectif ? Créer un circuit parallèle totalement indépendant des systèmes occidentaux. Résultat : plus de 93 milliards de dollars ont déjà transité via ce canal.
Cette initiative ne se limite pas à une simple expérience technique. Elle s’inscrit dans une stratégie globale de dédollarisation. En offrant une alternative crédible, la Russie incite ses partenaires commerciaux – notamment en Asie et au Moyen-Orient – à adopter ces nouveaux rails financiers. Le rouble numérique devient ainsi un outil géopolitique à part entière.
Les avantages du A7A5 pour la Russie
- Stabilité garantie par l’adossement au rouble
- Transactions instantanées et à faible coût
- Immunité relative aux gels d’avoirs internationaux
- Traçabilité limitée pour les autorités étrangères
- Intégration possible avec des partenaires BRICS
Ces caractéristiques font du A7A5 un outil redoutable. Il permet à Moscou de maintenir ses exportations énergétiques tout en échappant aux contrôles. Le pétrole, le gaz et même les céréales peuvent désormais être réglés en dehors du radar des régulateurs occidentaux.
L’Iran, pionnier discret mais efficace
Téhéran n’est pas en reste. Depuis plusieurs années déjà, l’Iran explore les cryptomonnaies pour contourner l’embargo. Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique joue un rôle central dans cette stratégie. Plus de 2 milliards de dollars de transactions liées au blanchiment et aux ventes illicites de pétrole ont été identifiés sur la blockchain.
Les organisations affiliées, du Hezbollah aux Houthis, adoptent également ces outils. Ce qui frappe les observateurs, c’est l’échelle inédite de ces opérations. On assiste à une forme de diplomatie parallèle où les alliances se tissent via des adresses wallet plutôt que par des traités officiels.
Les stablecoins offrent à l’Iran une bouffée d’air vitale. Ils permettent d’importer des composants technologiques, de payer des fournisseurs étrangers et de vendre du pétrole sur des marchés parallèles. Tout cela sans exposer les banques nationales à des sanctions secondaires.
Pourquoi les stablecoins plutôt que Bitcoin ?
On pourrait penser que Bitcoin, avec son image libertarienne, serait le choix naturel pour contourner les sanctions. Pourtant, les données montrent l’inverse. Les stablecoins dominent très largement ces flux. La raison est simple : la volatilité.
Pour des transactions commerciales de plusieurs millions de dollars – une cargaison de pétrole ou des équipements militaires –, personne ne veut risquer une chute brutale de 20 % en quelques heures. Les stablecoins, adossés au dollar ou à d’autres devises stables, éliminent ce risque. Ils offrent le meilleur des deux mondes : la rapidité et l’anonymat relatif de la blockchain, avec la stabilité du fiat.
- Stabilité des prix : essentielle pour le commerce international
- Liquidité élevée : conversion facile en fiat si nécessaire
- Adoption massive : acceptés par de nombreux exchanges et fournisseurs
- Moins de surveillance : certains émetteurs sont basés dans des juridictions permissives
Ces atouts expliquent pourquoi USDT (Tether) et USDC (Circle) trustent les premières places dans ces transactions. Même si ces émetteurs coopèrent parfois avec les autorités américaines, le volume global rend le contrôle total illusoire.
Les limites de cette stratégie
Malgré leur efficacité actuelle, ces parades cryptos ne sont pas infaillibles. La blockchain, par nature, est publique. Chaque transaction laisse une trace indélébile. Les outils d’analyse comme ceux de Chainalysis progressent rapidement et permettent de cartographier ces flux avec une précision croissante.
De plus, les régulateurs occidentaux s’adaptent. Des mesures ciblées contre certains émetteurs de stablecoins ou contre des exchanges facilitant ces transactions commencent à émerger. Les sanctions secondaires restent une menace permanente pour tout acteur acceptant ces flux.
Enfin, la dépendance aux stablecoins adossés au dollar pose un paradoxe. Ces États cherchent à échapper à l’hégémonie américaine… tout en utilisant des jetons indexés sur sa monnaie. Une contradiction qui pourrait s’avérer problématique à long terme.
Une guerre économique nouvelle génération
Au-delà des chiffres, c’est toute la nature des sanctions qui est remise en question. Les mesures traditionnelles, fondées sur le contrôle du système bancaire, perdent de leur mordant face à ces technologies décentralisées. Les cryptomonnaies introduisent une asymétrie : facile à utiliser pour contourner, difficile à bloquer totalement.
Cette évolution force les grandes puissances à repenser leurs outils. Faut-il réguler plus durement les stablecoins ? Développer des CBDC concurrentes ? Ou accepter que certaines transactions échappent définitivement au contrôle étatique ? Les débats font rage dans les couloirs de Washington et Bruxelles.
« Les cryptomonnaies, autrefois perçues comme un outil pour les particuliers cherchant à échapper à l’inflation, sont désormais au cœur d’une nouvelle forme de guerre économique. »
Cette réalité change la donne géopolitique. Les alliances se redessinent autour de ceux qui maîtrisent ces nouveaux rails financiers. Les BRICS accélèrent leurs projets de monnaies numériques communes. La Chine observe et teste. Pendant ce temps, les États sanctionnés gagnent un temps précieux.
Et demain ?
Il est probable que cette tendance s’accentue dans les mois à venir. D’autres pays sous pression – Venezuela, Corée du Nord, voire certains États africains – pourraient suivre l’exemple russe et iranien. Les volumes en stablecoins dédiés à ces contournements risquent d’exploser davantage.
Côté régulateurs, la réponse pourrait passer par une coopération internationale renforcée. Blacklister certains émetteurs, imposer des obligations KYC strictes sur les rampes on/off, ou développer des outils de surveillance avancés : les pistes sont nombreuses.
Mais une chose est sûre : la blockchain a définitivement modifié l’équilibre des forces économiques mondiales. Les sanctions restent un outil puissant, mais elles ne sont plus aussi absolues qu’avant. Dans cette nouvelle ère, l’argent numérique redessine les frontières de la souveraineté financière.
Le rapport Chainalysis n’est qu’un instantané. Il nous rappelle que la technologie avance plus vite que la régulation. Et que dans ce jeu du chat et de la souris, les États sanctionnés ont trouvé, pour l’instant, une souris particulièrement agile : le stablecoin.
(Article mis à jour le 08 janvier 2026 – environ 5200 mots)
