Plus de cinq cents vingt-cinq millions de dollars. C’est le montant qui fait trembler une partie de l’écosystème crypto indien depuis le 29 octobre 2026. L’Enforcement Directorate, le bras armé de la lutte contre les infractions financières en Inde, a mené des perquisitions dans plusieurs locaux liés à Mudrex et à Instadapp. L’affaire, présentée comme préliminaire, met en lumière des soupçons de transferts transfrontaliers non autorisés via des stablecoins et des structures offshore. Un signal fort dans un pays où la régulation des actifs numériques se durcit mois après mois.
Une opération d’envergure dans le secteur crypto indien
Les agents de la zone de Bengaluru de l’Enforcement Directorate ont frappé le 27 octobre. Trois lieux à Bengaluru et un dans le Madhya Pradesh ont été visités sous le régime de l’article 37 de la Foreign Exchange Management Act, plus connue sous le nom de FEMA. Deux jours plus tard, l’agence a rendu publics ses premiers constats. Le communiqué et le message publié sur le compte officiel X de l’ED évoquent un montant global supérieur à 5 000 crores de roupies, soit plus de 525 millions de dollars au cours de change du moment.
Il n’y a eu ni arrestation annoncée, ni amende prononcée, ni délai imposé aux clients pour retirer leurs fonds. Les enquêteurs insistent sur le caractère préliminaire de leurs conclusions. Pourtant, les détails livrés dessinent déjà un schéma assez précis : conversion de fonds en USDT et USDC, recours à des plateformes étrangères comme Binance et Bybit, et utilisation de sociétés enregistrées à l’étranger mais contrôlées depuis l’Inde.
Les recherches ont mis au jour l’utilisation d’entités fictives dans des paradis fiscaux pour contourner les règles de change indiennes.
Communiqué de l’Enforcement Directorate, 29 octobre 2026
Deux dossiers distincts se dessinent clairement. D’un côté, la société RPFAS Technologies Private Limited, qui opère les services Mudrex et Saber.money. De l’autre, le protocole DeFi Instadapp et ses structures liées. Les montants avancés ne sont pas les mêmes, mais la logique reste proche : des flux qui sortent du cadre autorisé par la Reserve Bank of India.
Mudrex et Saber.money : le soupçon des remises non autorisées
Selon l’ED, l’enquête visant RPFAS Technologies part de plaintes dénonçant de vastes violations des règles de change. La société, basée à Bengaluru, aurait proposé des transferts internationaux quasi instantanés alors qu’elle ne disposait d’aucune autorisation de la banque centrale pour ce type d’activité.
Le mécanisme décrit par les enquêteurs est relativement simple dans son principe. Les clients s’inscrivaient sur les plateformes, déposaient de l’argent sur les comptes bancaires de l’entreprise. Ces fonds servaient ensuite à acheter des actifs numériques, principalement des stablecoins. Les tokens étaient revendus sur des exchanges indiens, et le produit de la vente était versé aux destinataires finaux. Sur le papier, le parcours ressemble à un service de paiement accéléré. Dans la réalité, il contournerait les canaux officiels de remise de fonds.
Ce que l’ED retient pour le moment sur Mudrex / Saber.money
- Publicité pour des transferts internationaux instantanés sans agrément RBI
- Utilisation massive de USDT et USDC pour franchir les frontières
- Sociétés liées enregistrées au Canada, en Lituanie et aux États-Unis
- Soldes crypto détenus sur des plateformes étrangères (Binance, Bybit)
- Estimation préliminaire supérieure à 4 600 crores de roupies
Les captures d’écran jointes au communiqué montrent Saber.money vantant une infrastructure de paiement stablecoin pour l’Asie, des on-ramps et off-ramps instantanés, et des délais ridiculement courts. Une publicité compare un virement bancaire classique de trente heures à un transfert Saber de 0,2 seconde. L’argument commercial est clair. Pour l’ED, il masque une activité non autorisée.
Les enquêteurs affirment également que des sociétés apparentées, enregistrées à l’étranger, étaient en réalité dirigées depuis l’Inde. Des opérations de gré à gré de grande taille et des détentions de crypto sur des comptes étrangers complètent le tableau. L’estimation préliminaire pour ce volet dépasse 4 600 crores de roupies, soit environ 46 milliards de roupies, englobant à la fois les transferts non autorisés et les soldes crypto détenus hors du pays.
Sur sa page de conformité publique, Mudrex indique que RPFAS Technologies est enregistrée auprès de l’Financial Intelligence Unit indienne sous le numéro VA00031079. La mention concerne la Prevention of Money Laundering Act. Aucune réaction officielle aux allégations du 29 octobre n’apparaît sur ce document au moment où nous écrivons.
Instadapp : des flux qui passent par Singapour
Le second volet de l’opération concerne Instadapp, protocole Ethereum de prêt, d’emprunt et d’échange de tokens, associé à Fluid. Les perquisitions ont touché deux locaux à Bengaluru et un dans le Madhya Pradesh. Bien que la structure se présente comme opérée par une société enregistrée dans le Delaware, l’ED affirme que le fondateur et l’équipe de développement travaillaient depuis l’Inde. Sowmay Jain est nommé comme l’un des fondateurs gérant l’opération depuis le territoire indien.
La liste des entités identifiées est longue : Instadapp Labs Inc. dans le Delaware, Interop Labs et Summerspeak dans les îles Vierges britanniques, Upsurge Labs et Bhindi Labs à Singapour, Pebble Labs Technology à Dubaï. Selon les enquêteurs, ces sociétés n’avaient ni bureaux ni employés sur les lieux d’enregistrement. Elles auraient servi à faire remonter vers l’Inde des revenus générés à l’étranger.
Le schéma décrit est le suivant. Les revenus du protocole et les fonds d’investisseurs arrivaient sous forme de stablecoins dans des portefeuilles multi-signatures appartenant à Interop Labs Ltd. dans les îles Vierges britanniques. Ces portefeuilles étaient contrôlés par des personnes basées en Inde. Les stablecoins étaient ensuite vendus via Independent Reserve Singapore et QCP Capital Singapore. Les liquidités en monnaies fiduciaires entraient alors sur les comptes bancaires des sociétés singapouriennes Upsurge Labs et Bhindi Labs.
La suite du parcours est particulièrement scrutée. Les fonds étaient renvoyés vers l’Inde sous couvert de paiements pour des « frais de développement logiciel et de conseil fictifs ». Des cartes bancaires prépayées émises à Singapour servaient à couvrir des dépenses en Inde, tandis que d’autres sommes partaient vers des comptes personnels des fondateurs à Dubaï. L’estimation préliminaire pour ce volet s’élève à environ 40 millions de dollars. Aucun hash de transaction, aucun relevé de compte ni calcul détaillé n’a été publié à l’appui de ce chiffre.
Un contexte de surveillance renforcé sur les OTC et les plateformes offshore
Cette opération ne survient pas dans le vide. Depuis plusieurs mois, les autorités indiennes multiplient les actions contre les flux crypto jugés opaques. En juin, l’Financial Intelligence Unit avait déjà demandé à au moins trois grands exchanges de lui transmettre les enregistrements de transactions de gré à gré au-dessus de 10 000 dollars, remontant jusqu’à janvier 2026, avec les informations sur les bénéficiaires effectifs.
Toujours en juin, l’ED avait perquisitionné six locaux à Bengaluru dans une autre affaire portant sur plus de 2 500 crores de roupies de transferts transfrontaliers non autorisés liés à la crypto. Cinq sociétés de paiement étaient alors dans le viseur, dont Transak Technology India et Carretx Technologies. En septembre, l’FIU-IND avait adressé des mises en demeure à quinze plateformes offshore, parmi lesquelles Weex, Blofin, WOO X et WhiteBIT, en demandant le retrait de leurs applications et URL pour non-conformité aux obligations anti-blanchiment indiennes.
Le message est clair : les autorités indiennes ne se contentent plus de surveiller les exchanges locaux. Elles s’intéressent de plus en plus aux mécanismes qui permettent de faire sortir de l’argent du pays via des stablecoins et des structures étrangères, même lorsque l’équipe de direction se trouve physiquement en Inde.
Pourquoi les stablecoins sont au cœur du dispositif
Les stablecoins apparaissent comme l’outil privilégié dans les deux volets de l’enquête. Leur valeur relativement stable face au dollar en fait un excellent véhicule pour franchir les frontières sans subir la volatilité du bitcoin ou de l’ether. Une fois convertis, ils peuvent être revendus sur des plateformes locales ou étrangères, générant des liquidités en monnaies fiduciaires qui peuvent ensuite être dirigées vers des comptes bancaires ou des cartes prépayées.
Pour un régulateur, le problème n’est pas tant l’existence des stablecoins que le fait qu’ils permettent de contourner les canaux de remise officiels, soumis à des plafonds, à des déclarations et à un contrôle de la destination des fonds. Quand une société indienne propose des transferts internationaux « en 0,2 seconde » sans disposer de l’agrément nécessaire, elle s’expose directement aux dispositions de la FEMA.
Le recours à des sociétés enregistrées dans des juridictions à faible transparence (îles Vierges britanniques, Dubaï, Delaware dans certains cas) complique encore le suivi. Si ces entités n’ont ni local ni personnel sur place, et si les portefeuilles multi-signatures sont contrôlés depuis l’Inde, les autorités indiennes considèrent qu’il s’agit d’une fiction juridique destinée à masquer l’origine réelle des décisions.
Ce que l’affaire révèle sur le fonctionnement de certaines structures DeFi
Instadapp illustre un phénomène plus large. Beaucoup de protocoles DeFi se présentent comme décentralisés et opérés depuis des juridictions favorables. Dans les faits, les fondateurs, les développeurs et les décisions stratégiques se trouvent souvent dans un pays précis. Quand ce pays est l’Inde, et que les revenus remontent sous forme de stablecoins vers des structures offshore avant de revenir sous forme de « frais de conseil », les autorités disposent d’arguments pour requalifier l’ensemble du montage.
Le fait que l’ED nomme explicitement Sowmay Jain et détaille le parcours des fonds via Independent Reserve et QCP Capital à Singapour montre que les enquêteurs ont reconstruit une chaîne relativement complète. Même si aucune preuve transactionnelle n’a encore été rendue publique, le niveau de détail fourni dans le communiqué laisse penser que des éléments concrets ont été saisis lors des perquisitions du 27 octobre.
Les conséquences possibles pour les acteurs concernés
À ce stade, aucune sanction n’a été prononcée. L’ED se contente de présenter ses conclusions préliminaires. Dans le cadre de la FEMA, les suites possibles vont de la simple demande d’explications à des amendes pouvant atteindre plusieurs fois le montant des transactions litigieuses, en passant par la saisie d’actifs. Les personnes physiques impliquées peuvent également faire l’objet de poursuites.
Pour Mudrex et Saber.money, l’enjeu immédiat est de démontrer que leurs activités restaient dans le cadre légal ou, à défaut, de prouver que les montants en cause sont inférieurs à ceux avancés. Pour Instadapp, il s’agit de prouver que les structures offshore n’étaient pas de simples coquilles et que les flux de fonds répondaient à une réalité économique réelle.
Les plateformes nommées dans le communiqué, Binance et Bybit, ne font l’objet d’aucune sanction annoncée. Elles apparaissent uniquement comme les lieux où des transactions et des détentions ont eu lieu. Cela n’empêche pas l’ED de poursuivre ses investigations sur d’éventuels manquements de ces exchanges en matière de connaissance client ou de déclaration de soupçons.
Un signal envoyé à l’ensemble de l’écosystème
Au-delà des deux dossiers, l’opération du 27 octobre marque une étape dans la manière dont l’Inde aborde les flux crypto transfrontaliers. Les autorités ne se contentent plus de cibler les pure players du blanchiment ou les schémas de Ponzi. Elles s’intéressent désormais aux modèles économiques qui, sous couvert d’innovation, proposent des services de paiement internationaux ou de remontée de revenus via des stablecoins et des sociétés offshore.
Les acteurs indiens qui proposent des solutions de paiement crypto, des on-ramps et off-ramps, ou qui gèrent des protocoles DeFi depuis le territoire national tout en faisant transiter les fonds par l’étranger doivent désormais intégrer ce risque réglementaire dans leur modèle. L’absence d’agrément RBI pour les services de transfert international devient un point de vulnérabilité majeur.
Le fait que l’ED publie aussi rapidement un communiqué détaillé, avec des montants et des mécanismes, indique également une volonté de communication. L’objectif n’est pas seulement de sanctionner, mais de dissuader. En rendant publics les schémas identifiés, l’agence envoie un message clair à ceux qui seraient tentés de reproduire le même type de montage.
Ce qui reste à clarifier
Plusieurs points restent en suspens. Les estimations de 4 600 crores et de 40 millions de dollars sont présentées comme préliminaires. Aucun détail méthodologique n’a été fourni. On ignore encore si l’ensemble de ces montants correspond à des flux réellement sortis du pays ou s’il s’agit en partie de soldes crypto détenus à l’étranger sans mouvement effectif.
Les réactions des sociétés concernées n’ont pas encore été rendues publiques au moment de la rédaction de cet article. Mudrex n’a pas modifié sa page de conformité. Instadapp n’a pas non plus communiqué officiellement. Il faudra attendre les éventuelles réponses écrites ou les prochaines étapes de l’enquête pour savoir si les montants et les qualifications retenues par l’ED résisteront à l’examen contradictoire.
Enfin, on ne sait pas encore si d’autres acteurs seront entraînés dans le même filet. L’ED a déjà mené plusieurs opérations similaires en 2026. Rien n’indique que celle-ci soit la dernière.
Les enjeux plus larges pour la régulation crypto en Inde
Cette affaire s’inscrit dans un mouvement plus vaste. L’Inde n’a pas interdit les cryptomonnaies, mais elle les a placées sous un régime fiscal et réglementaire de plus en plus strict. L’enregistrement auprès de la FIU, les obligations de déclaration, le suivi des transactions de gré à gré et maintenant le contrôle des flux transfrontaliers via stablecoins forment un ensemble cohérent.
Pour les entrepreneurs crypto indiens, le message est double. D’un côté, il est encore possible d’opérer légalement, à condition de respecter les cadres existants et d’obtenir les autorisations nécessaires. De l’autre, toute tentative de construire un service de paiement international ou de remontée de revenus via des structures opaques expose à un risque élevé d’intervention de l’ED.
Les investisseurs et les utilisateurs, quant à eux, sont rappelés à une réalité simple : la rapidité et le faible coût des transferts via stablecoins ne dispensent pas de vérifier le statut réglementaire de la plateforme utilisée. Un service qui promet des délais de 0,2 seconde peut, dans certains cas, s’exposer à des difficultés juridiques majeures.
Une enquête qui ne fait que commencer
Les perquisitions du 27 octobre et le communiqué du 29 octobre ne constituent que le début d’un processus. L’ED a clairement indiqué que l’enquête sur Instadapp se poursuit. Celle sur Mudrex et Saber.money est également présentée comme préliminaire. Les prochaines semaines ou les prochains mois diront si les montants avancés se confirment, si des amendes sont prononcées, et si d’autres structures sont mises en cause.
En attendant, l’affaire Mudrex-Instadapp reste l’un des dossiers les plus significatifs de l’année 2026 en matière de régulation crypto en Inde. Elle montre que les autorités sont désormais capables de reconstruire des chaînes de flux complexes, mêlant stablecoins, exchanges étrangers, sociétés offshore et comptes bancaires locaux. Et elle rappelle que, dans le monde de la crypto, la rapidité d’exécution n’efface pas les obligations légales.
Le secteur observe désormais avec attention la suite des événements. Car ce qui se joue ici dépasse largement le sort de deux entreprises. C’est toute la question de la compatibilité entre innovation financière décentralisée et règles nationales de change qui est posée, une nouvelle fois, avec force.

