Imaginez un réseau électrique clandestin capable d’alimenter des milliers d’appareils ultra-consommateurs, installé au cœur de l’Angola, loin des regards. En quelques semaines seulement, ce dispositif a été entièrement démantelé. Plus de deux mille machines de minage ont été saisies, neuf personnes placées en garde à vue et six stations de transformation électrique illégales neutralisées. Ce n’est qu’un des volets d’une opération bien plus vaste coordonnée par Interpol, baptisée Serengeti III. Entre la fin juin et la fin août 2026, vingt et un pays ont collaboré pour frapper durement les réseaux criminels qui utilisent les cryptomonnaies comme outil de fraude, de blanchiment ou de production d’actifs numériques hors de tout cadre légal.
Serengeti III : Le Bilan D’Une Opération Continentale
L’ampleur des chiffres force le respect. Selon le communiqué officiel d’Interpol, l’opération a permis l’arrestation de 1 462 suspects. Les enquêteurs ont perturbé 10 909 réseaux malveillants et récupéré plus de 105 millions de dollars. Les investigations ont identifié 65 929 victimes et relié les activités criminelles à plus de 385 millions de dollars de pertes. Derrière ces totaux se cachent des dossiers très concrets, notamment en Angola et au Nigeria, où les cryptomonnaies ont joué un rôle central.
Les services de vingt pays africains, renforcés par des équipes américaines, ont participé à cette coordination inédite. Pendant deux mois, les forces de l’ordre ont croisé des données sur des domaines internet suspects, des adresses IP et des infrastructures techniques. Des partenaires privés comme Group-IB, Kaspersky, Fortinet, Meta et Uppsala Security ont fourni des analyses techniques précieuses. Le projet européen GLACY-e a également contribué au financement de certaines actions.
Les chiffres clés de Serengeti III
- 1 462 suspects arrêtés
- 10 909 réseaux malveillants perturbés
- Plus de 105 millions de dollars récupérés
- 65 929 victimes identifiées
- Plus de 385 millions de dollars de pertes liées
Le Dossier Angolais : Deux Centres De Minage Débusqués
En Angola, les autorités ont concentré leurs efforts sur deux sites de minage illégaux. Les enquêteurs y ont découvert plus de 2 000 appareils de minage en fonctionnement. Ces machines, souvent des ASIC conçus pour le bitcoin ou d’autres crypto-actifs énergivores, tournaient grâce à six stations de transformation électrique installées hors de tout contrôle. La valeur de cette seule infrastructure électrique dépasse un million de dollars, selon Interpol.
Neuf personnes ont été interpellées sur place. Les investigations ont révélé que ces centres n’étaient pas de simples fermes artisanales. Ils disposaient d’une organisation structurée, capable de détourner d’importantes quantités d’électricité. Dans un pays où le réseau électrique reste fragile dans certaines régions, ce type d’installation représente à la fois un préjudice économique et un risque pour la stabilité du réseau public.
Le minage illégal n’est pas un phénomène isolé en Afrique. L’accès à une énergie relativement bon marché, combiné à des contrôles parfois insuffisants, attire des opérateurs qui cherchent à maximiser leurs marges en évitant les taxes et les autorisations. Les machines saisies en Angola illustrent parfaitement cette réalité. Elles auraient pu produire des quantités non négligeables de cryptomonnaies pendant des mois, voire des années, avant d’être repérées.
Au Nigeria : Blanchiment Et Escroquerie À L’Investissement
Le second dossier crypto marquant de l’opération se situe au Nigeria. Les enquêteurs ont démantelé une escroquerie internationale à l’investissement promue sur des applications de messagerie. Les victimes étaient invitées à placer des fonds sur des plateformes prétendument rentables. Les investigations financières ont mis au jour plus de 2,4 millions de dollars de mouvements suspects. Une grande partie de ces sommes aurait été blanchie via des transactions en cryptomonnaies.
Un suspect a été arrêté dans ce dossier. Les autorités précisent qu’il s’agit d’une sélection de cas parmi d’autres. Le communiqué d’Interpol ne permet pas de chiffrer précisément la part totale des cryptomonnaies dans l’ensemble des activités visées. Il serait donc prématuré d’affirmer que tout le volume des pertes a transité par des blockchains. Les virements bancaires classiques et les espèces restent largement utilisés en parallèle.
Ces deux affaires illustrent des usages différents : une activité de minage illégale d’un côté, un moyen de faire circuler des produits présumés d’escroquerie de l’autre.
Analyse issue du bilan Interpol
Le Nigeria figure parmi les pays africains les plus dynamiques en matière d’adoption des cryptomonnaies. Cette popularité attire aussi les réseaux criminels. Les plateformes de messagerie permettent de toucher rapidement un large public, souvent peu familiarisé avec les risques. Les fausses plateformes de trading et les promesses de rendements élevés restent des classiques de la fraude.
L’Ouganda Et Les Centres D’Appels Transnationaux
L’un des volets les plus spectaculaires de Serengeti III s’est déroulé en Ouganda. Les autorités y ont démantelé deux réseaux transnationaux et arrêté 365 ressortissants étrangers. Les suspects opéraient depuis des centres d’appels qui changeaient régulièrement de localisation. Ils utilisaient des discours préparés et de fausses plateformes de trading pour cibler notamment des retraités en Asie.
Ces structures fonctionnaient comme de véritables usines à arnaques. Les opérateurs appelaient les victimes, les convainquaient d’investir, puis disparissaient avec les fonds. L’utilisation de fausses interfaces de trading permettait de maintenir l’illusion de gains pendant plusieurs semaines. Une fois la confiance établie, les montants réclamés augmentaient progressivement jusqu’à l’effondrement du système.
Ce type de schéma n’est pas nouveau, mais sa dimension transnationale complique considérablement les enquêtes. Les suspects venaient de plusieurs pays, les victimes se trouvaient sur un autre continent, et les flux financiers passaient par des intermédiaires multiples. La coopération orchestrée par Interpol a permis de synchroniser les interventions et d’éviter que les responsables ne s’enfuient vers d’autres juridictions.
Phishing, Messageries Professionnelles Et Autres Dossiers
Une enquête distincte au Nigeria a visé un réseau de phishing et de compromission de messageries professionnelles. Le suspect arrêté aurait collecté des identifiants de logiciels et environ 2,1 millions d’adresses électroniques. Les policiers ont également récupéré un véhicule de luxe soupçonné d’avoir été financé par les activités criminelles.
D’autres interventions ont concerné une application de prêt malveillante en Tanzanie, de fausses importations automobiles au Gabon et trente arrestations en République du Congo. Chaque dossier révèle une facette différente de la criminalité numérique en Afrique. Les cryptomonnaies n’apparaissent pas systématiquement, mais elles offrent un canal de blanchiment rapide et difficile à tracer lorsqu’elles sont utilisées.
Autres résultats notables de l’opération
- 365 ressortissants étrangers arrêtés en Ouganda
- Réseau de phishing avec 2,1 millions d’adresses collectées
- Application de prêt frauduleuse démantelée en Tanzanie
- 30 arrestations en République du Congo
- Fausses importations automobiles ciblées au Gabon
Pourquoi Le Minage Illégal Attire Tant En Afrique
Le cas angolais soulève une question plus large : pourquoi le continent africain devient-il un terrain privilégié pour le minage clandestin ? Plusieurs facteurs se combinent. Dans certaines zones, le coût de l’électricité reste relativement bas ou les contrôles sur la consommation sont limités. Les opérateurs peuvent ainsi installer des fermes de minage sans s’acquitter des tarifs industriels légaux.
La disponibilité de matériel d’occasion joue aussi un rôle. Après chaque halving du bitcoin ou chaque vague de régulation dans d’autres régions du monde, des milliers de machines se retrouvent sur le marché secondaire. Elles sont expédiées vers des pays où la surveillance est moindre. L’Angola, avec ses ressources énergétiques et sa position géographique, présente des atouts pour ces acteurs.
Pourtant, les risques sont réels. Le détournement d’électricité fragilise les réseaux nationaux. Les coupures de courant se multiplient dans les zones où des fermes illégales fonctionnent. Les autorités locales perdent des recettes fiscales importantes. Enfin, les revenus générés par ces activités peuvent alimenter d’autres formes de criminalité.
Les six stations de transformation saisies en Angola illustrent parfaitement ce problème. Elles avaient été installées illégalement pour supporter la charge électrique des machines. Leur valeur dépasse le million de dollars. Cela montre le niveau d’investissement que certains groupes sont prêts à consentir pour contourner les règles.
Cryptomonnaies Et Blanchiment : Un Canal Prisé
Le dossier nigérian met en lumière un autre usage : le blanchiment. Les cryptomonnaies permettent de déplacer rapidement des fonds d’un pays à un autre sans passer par les circuits bancaires traditionnels. Une fois converties, les sommes peuvent être réinjectées dans l’économie réelle ou utilisées pour financer de nouvelles opérations frauduleuses.
Les 2,4 millions de dollars identifiés ne représentent qu’une partie des flux. Interpol souligne que ce chiffre n’est pas exhaustif. De nombreuses transactions restent encore à analyser. Les enquêteurs continuent d’exploiter les preuves saisies pour identifier d’autres suspects et localiser les fonds dispersés.
Les plateformes de messagerie jouent un rôle central dans la promotion de ces arnaques. Elles offrent un canal direct vers les victimes potentielles. Les messages sont souvent rédigés dans plusieurs langues et adaptés aux profils ciblés. Les retraités asiatiques, par exemple, constituent une cible privilégiée pour certains réseaux ougandais.
La Coopération Internationale Comme Clé Du Succès
Serengeti III n’aurait pas atteint cette ampleur sans une coordination poussée. Interpol a transmis aux pays participants des renseignements précis sur des domaines, des adresses IP et des infrastructures suspectes. Les partenaires privés ont apporté leur expertise en cybersécurité et en analyse de blockchain.
Cette collaboration public-privé devient indispensable. Les réseaux criminels utilisent des outils techniques sophistiqués. Les forces de l’ordre seules peinent parfois à suivre le rythme. Les entreprises spécialisées disposent de bases de données et d’algorithmes capables de détecter des schémas suspects en temps réel.
Le projet GLACY-e, soutenu par l’Union européenne et le Conseil de l’Europe, a financé une partie des actions. Ce type de soutien financier permet aux pays africains de renforcer leurs capacités d’enquête. La formation des policiers et des magistrats reste un enjeu majeur pour faire face à la criminalité numérique.
Plusieurs investigations restent ouvertes. Le bilan actuel repose sur les arrestations et les saisies déjà effectuées. L’exploitation des preuves et la recherche des fonds encore dispersés détermineront l’impact réel de l’opération dans les mois à venir.
Les Conséquences Pour Le Secteur Du Minage Légal
Les opérations de ce type ont des retombées sur l’ensemble de l’écosystème. Les acteurs légaux du minage doivent prouver la transparence de leurs installations. Les fournisseurs d’électricité renforcent leurs contrôles. Les autorités fiscales s’intéressent de plus près aux consommations anormales.
Dans certains pays africains, des projets de minage légal voient le jour. Ils reposent sur des sources d’énergie renouvelable ou sur des accords clairs avec les compagnies électriques. Ces initiatives cherchent à se démarquer des pratiques clandestines. Elles insistent sur le respect de l’environnement et sur la contribution fiscale.
La saisie de plus de deux mille machines en Angola envoie un signal fort. Elle montre que les autorités sont désormais capables de détecter et de neutraliser des installations de grande taille. Les opérateurs qui misaient sur l’impunité doivent revoir leurs calculs.
Les Victimes Au Cœur Des Préoccupations
Derrière les chiffres impressionnants se trouvent des dizaines de milliers de victimes. Les 65 929 personnes identifiées ont perdu des sommes parfois importantes. Certaines ont engagé leurs économies de retraite. D’autres ont contracté des dettes pour investir dans des plateformes fictives.
La récupération de 105 millions de dollars constitue une avancée. Pourtant, le montant des pertes dépasse largement les 385 millions de dollars. Une partie des fonds a déjà été dissipée ou convertie en actifs difficiles à retracer. Les procédures de restitution resteront longues et complexes.
Les campagnes de sensibilisation prennent une importance croissante. Expliquer les mécanismes des arnaques, alerter sur les fausses plateformes et rappeler les règles de prudence devient un enjeu de santé publique numérique. Les autorités et les associations de consommateurs multiplient les messages d’alerte.
Perspectives Et Défis À Venir
Serengeti III marque une étape importante dans la lutte contre la criminalité liée aux cryptomonnaies en Afrique. Elle démontre qu’une coordination continentale est possible et efficace. Cependant, les réseaux s’adaptent rapidement. De nouvelles techniques apparaissent régulièrement.
Le minage illégal pourrait se déplacer vers d’autres pays moins surveillés. Les arnaques à l’investissement évoluent vers des formes plus sophistiquées, intégrant parfois des éléments de deepfake ou d’intelligence artificielle. Les forces de l’ordre devront continuer à moderniser leurs outils.
La régulation des cryptomonnaies progresse sur le continent. Plusieurs États adoptent des cadres juridiques plus stricts. Ces évolutions visent à protéger les utilisateurs tout en permettant le développement d’un écosystème légitime. L’équilibre reste délicat à trouver.
Les partenaires privés continueront de jouer un rôle crucial. Leur capacité à analyser les blockchains et à signaler les flux suspects complète l’action des autorités. Cette synergie constitue l’un des acquis majeurs des opérations comme Serengeti III.
Un Signal Fort Pour L’Ensemble Du Continent
L’opération menée entre le 29 juin et le 31 août 2026 restera dans les annales. Elle a frappé simultanément plusieurs pays et plusieurs types de criminalité. Le dossier angolais, avec ses deux mille machines saisies, symbolise la détermination des autorités à s’attaquer au minage clandestin.
Le Nigeria, l’Ouganda, la Tanzanie, le Gabon et la République du Congo ont également enregistré des résultats concrets. Chaque arrestation, chaque saisie contribue à fragiliser les réseaux. Le message est clair : l’impunité n’est plus garantie.
Les mois à venir permettront d’évaluer l’impact durable de ces actions. L’exploitation des preuves, les procès et la restitution des fonds aux victimes constitueront la suite logique. Pour l’instant, le bilan publié par Interpol dresse déjà un tableau impressionnant de ce que peut accomplir une coopération internationale bien orchestrée.
Les cryptomonnaies continuent de susciter à la fois espoir et vigilance en Afrique. Leur potentiel économique est réel. Leur détournement à des fins criminelles l’est tout autant. Des opérations comme Serengeti III rappellent que la technologie peut être un outil de liberté financière, mais aussi un vecteur de préjudice lorsque des acteurs malveillants s’en emparent. La vigilance collective reste la meilleure protection.
En Angola, les machines saisies ne tourneront plus. Les stations électriques illégales ont été déconnectées. Neuf suspects devront répondre de leurs actes. Ce n’est qu’un chapitre dans une histoire plus large, mais un chapitre qui marque un tournant dans la manière dont les autorités africaines appréhendent la criminalité numérique liée aux actifs digitaux.
La suite dépendra de la capacité des États à maintenir la pression, à former leurs enquêteurs et à collaborer au-delà des frontières. Serengeti III a prouvé que c’était possible. Les prochains mois diront si cette dynamique se poursuit et s’intensifie.

