Alors que les élections de mi-mandat américaines de 2026 se profilent à l’horizon, un segment encore relativement jeune du monde de la finance attire une attention particulière des régulateurs. Les marchés prédictifs, ces plateformes où l’on parie sur l’issue d’événements politiques, économiques ou sociaux, se retrouvent sous le microscope de la Commodity Futures Trading Commission. Le président de l’agence, Michael Selig, a récemment confirmé que ses équipes surveillaient de près ces marchés pour détecter d’éventuelles manipulations. Avec déjà 250 millions de dollars d’intérêts ouverts cumulés sur Kalshi et Polymarket début octobre, la pression monte.
Un marché en pleine expansion sous l’œil de la CFTC
Les marchés prédictifs ne sont plus un phénomène de niche. En quelques années, ils ont attiré des dizaines de milliers de participants et des volumes qui se comptent désormais en centaines de millions de dollars. Ces plateformes permettent aux utilisateurs de prendre position sur des questions aussi variées que le résultat d’une élection, les propos tenus lors d’un discours présidentiel ou même la présence d’une personnalité à un événement officiel. Ce qui les rend attractifs est aussi ce qui les rend vulnérables : l’information privilégiée et les déclarations publiques peuvent influencer directement les prix.
Dans une interview télévisée relayée le 23 octobre, Michael Selig a clairement indiqué que l’agence restait vigilante. Il a évoqué la surveillance des marchés prédictifs en parallèle d’une enquête sur des opérations pétrolières liées au conflit iranien. Aucune nouvelle procédure d’envergure liée aux élections n’a été annoncée, mais le message est limpide : la CFTC n’entend pas laisser ces marchés évoluer sans contrôle à l’approche d’un scrutin aussi important que les midterms.
Des volumes déjà impressionnants
Les données publiées par Dune Analytics au 20 octobre offrent un aperçu précis de l’état du marché. Au 18 octobre, les intérêts ouverts combinés de Kalshi et Polymarket sur les contrats liés aux midterms atteignaient 250 millions de dollars. Kalshi concentrait à elle seule 210 millions, soit 84 % du total, tandis que Polymarket en détenait 40 millions. Sur les sept jours précédant cette date, les deux plateformes ont enregistré 59 millions de dollars de volume notionnel combiné.
Sur l’ensemble du cycle électoral en cours, Kalshi a généré 353 millions de dollars de volume notionnel et Polymarket 160 millions. En termes de volume cash, les chiffres s’établissent respectivement à 147 millions et 77 millions. Ces distinctions entre volume notionnel, volume cash et intérêts ouverts sont essentielles pour comprendre la profondeur réelle du marché.
Les chiffres clés au 18 octobre 2026
- Intérêts ouverts totaux midterms : 250 millions de dollars
- Part de Kalshi : 210 millions (84 %)
- Part de Polymarket : 40 millions
- Volume notionnel sur sept jours : 59 millions
- Volume notionnel cycle complet : 353 millions (Kalshi) et 160 millions (Polymarket)
Sur Polymarket, 24 930 portefeuilles détenaient des positions liées aux midterms, avec une position médiane de seulement 14 dollars. Pourtant, les 100 plus gros portefeuilles concentraient 56 % de la valeur totale des positions. Cette concentration attire naturellement l’attention des régulateurs, même si les données ne prouvent en rien l’existence de manipulations.
Deux affaires récentes illustrent les risques
La CFTC n’a pas attendu les midterms pour montrer qu’elle disposait d’outils d’intervention. Deux règlements intervenus en 2026 en fournissent la preuve concrète. Le premier concerne Gabriel Perez, ancien opérateur de téléprompteur à la Maison Blanche. L’agence a estimé qu’il avait utiliséé un accès anticipé aux discours présidentiels pour trader des contrats basés sur des mots ou des expressions que le président allait prononcer. Les opérations se sont déroulées entre décembre 2025 et février 2026.
Le règlement, conclu le 28 août, impose à Perez de restituer 107 539,02 dollars de profits et de s’acquitter d’une amende civile de 65 000 dollars. Il reçoit également une interdiction de trading de trois ans. L’agence a souligné sa coopération, qui lui a valu une réduction substantielle de la pénalité, et a salué l’assistance apportée par KalshiEX pendant l’enquête.
L’utilisation d’informations privilégiées provenant de la Maison Blanche pour influencer des contrats prédictifs constitue une violation claire du devoir de confiance et des règles de la Commodity Exchange Act.
Décision de la CFTC concernant Gabriel Perez
La seconde affaire implique l’ancien représentant George Santos. Le 31 juillet, la CFTC a annoncé un règlement dans lequel Santos est accusé d’avoir acheté et vendu des positions tout en diffusant sur les réseaux sociaux des informations trompeuses ou incomplètes concernant sa présence à l’adresse au Congrès de 2026. Les prix ont évolué dans un sens favorable à ses positions.
Santos a dû restituer 17 569,98 dollars de gains et payer une amende de 17 500 dollars. Comme Perez, il se voit infliger une interdiction de trading de trois ans. Ces deux dossiers montrent que l’agence n’hésite pas à s’attaquer à des cas où l’information privilégiée ou les déclarations publiques faussées servent à orienter les marchés.
Les contrats « mention » sous haute surveillance
Au-delà des affaires individuelles, la CFTC a formalisé son approche des contrats dont le règlement dépend des paroles, de la présence ou des interactions d’une personne nommément citée. Le 22 septembre, le staff de l’agence a publié un avis rappelant aux plateformes désignées leurs obligations au titre du Core Principle 3. Ce principe exige que seuls soient listés des contrats qui ne sont pas facilement susceptibles d’être manipulés.
L’avis insiste sur la nécessité d’analyses spécifiques à chaque contrat lors des soumissions réglementaires prévues par la Partie 40. Les avocats de Husch Blackwell, Jeff Le Riche et Kip Randall, ont souligné dans une analyse du 2 octobre que cet avis n’interdit pas purement et simplement les contrats « mention ». Il renforce toutefois le niveau d’exigence pour les plateformes qui souhaitent les proposer.
Les juristes distinguent clairement deux catégories. D’un côté, les contrats dont l’issue dépend entièrement du comportement d’un individu. De l’autre, ceux qui se règlent sur des résultats générés de manière indépendante et vérifiable de l’extérieur, comme les résultats électoraux ou les publications économiques officielles. Cette distinction guide désormais le regard de l’agence.
Le bras de fer juridictionnel se poursuit
La surveillance des marchés prédictifs s’inscrit aussi dans un combat plus large autour de la compétence fédérale. Le 12 mai, la CFTC a déposé un mémoire d’amicus curiae dans l’affaire KalshiEx LLC contre Matthew T. Schuler devant la Cour d’appel du Sixième Circuit. L’agence défend l’idée que le cadre réglementaire fédéral préempte les lois des États lorsqu’il s’agit de marchés régulés par la CFTC.
Dans son mémoire, l’agence demande à la cour de corriger ce qu’elle considère comme une lecture trop restrictive de sa juridiction par le tribunal de district de l’Ohio. Cette procédure, référencée sous le numéro 26-3196, montre que les questions de compétence restent ouvertes et que les plateformes évoluent dans un environnement juridique encore en construction.
Pourquoi les midterms 2026 cristallisent les enjeux
Les élections de mi-mandat représentent un test grandeur nature pour ces marchés. Elles mobilisent des sommes importantes, attirent un public large et génèrent un flux constant d’informations et de rumeurs. Dans ce contexte, le risque de manipulation par des déclarations publiques, des fuites d’informations ou des positions concentrées devient plus élevé.
La CFTC semble vouloir marquer le terrain avant que les volumes n’explosent davantage. En rappelant publiquement sa vigilance, Michael Selig envoie un signal clair aux opérateurs comme aux traders. Les plateformes doivent renforcer leurs dispositifs de surveillance interne, tandis que les participants doivent mesurer les risques juridiques liés à l’utilisation d’informations non publiques ou à la diffusion de propos trompeurs.
Les données de Dune montrent également une forte concentration des positions. Lorsque 100 portefeuilles représentent plus de la moitié de la valeur des intérêts ouverts sur une plateforme, la tentation d’influencer le marché devient plus tangible. Même si rien n’indique aujourd’hui une manipulation systémique, cette structure de marché justifie à elle seule une surveillance accrue.
Les leçons des affaires Perez et Santos
Les deux règlements de 2026 offrent un cadre concret pour comprendre ce que la CFTC considère comme inacceptable. Dans le cas de Perez, l’élément central est l’accès anticipé à des informations officielles. Dans celui de Santos, ce sont les déclarations publiques destinées à orienter les prix. Dans les deux situations, l’agence a combiné restitution des gains, amende civile et interdiction temporaire de trading.
Ces sanctions restent mesurées par rapport à d’autres domaines de la finance, mais elles établissent un précédent. Les opérateurs de plateformes ont intérêt à collaborer activement, comme l’a fait KalshiEX dans l’affaire Perez. Une telle coopération peut alléger les pénalités et renforcer la crédibilité de la plateforme auprès du régulateur.
Pour les traders, le message est encore plus direct. Toute tentative d’exploiter une position d’initié ou de manipuler l’information publique expose à des poursuites. Les interdictions de trois ans, même temporaires, peuvent freiner durablement une activité de trading active.
Ce que change l’avis de septembre sur les contrats mention
L’avis du 22 septembre ne crée pas de nouvelles obligations légales formelles. Il précise toutefois les attentes de l’agence en matière d’analyse des risques. Les plateformes doivent désormais démontrer, contrat par contrat, que les mécanismes de règlement ne se prêtent pas facilement à la manipulation. Cette exigence s’applique particulièrement aux produits liés aux paroles ou aux actions d’une personne identifiée.
Les analyses juridiques récentes confirment que les contrats basés sur des résultats électoraux ou des données macroéconomiques officielles restent moins problématiques. Leur règlement dépend d’événements externes vérifiables, ce qui limite le pouvoir d’influence d’un individu isolé. À l’inverse, un contrat portant sur la présence d’une personnalité à un événement ou sur des mots précis dans un discours crée un lien direct entre le comportement d’une personne et le résultat du marché.
Cette distinction pourrait orienter l’évolution de l’offre des plateformes dans les prochains mois. Certaines pourraient privilégier les contrats électoraux classiques, jugés plus robustes, au détriment des produits trop étroitement liés à des comportements individuels.
Kalshi et Polymarket face à des défis différents
Les deux principales plateformes n’évoluent pas dans le même environnement réglementaire. Kalshi, en tant que marché de contrats désigné, est directement sous la supervision de la CFTC. Polymarket, longtemps positionné hors des États-Unis pour les utilisateurs américains, a dû adapter son modèle. Les différences de volumes et de concentration des positions reflètent aussi ces trajectoires distinctes.
Kalshi concentre l’essentiel des intérêts ouverts midterms. Cette position dominante lui confère une responsabilité particulière en matière de surveillance des marchés. L’assistance qu’elle a apportée dans l’enquête Perez montre qu’elle a déjà intégré cette dimension. Polymarket, avec une base d’utilisateurs plus large mais des positions médianes très faibles, présente un profil de risque différent, davantage lié à la dispersion des participants qu’à la concentration des gros portefeuilles.
Les deux plateformes devront probablement renforcer leurs outils de détection des comportements suspects à l’approche des élections. Les déclarations publiques de personnalités politiques, les fuites d’informations et les mouvements de prix anormaux seront scrutés avec une attention particulière.
L’impact potentiel sur le développement du secteur
La surveillance accrue de la CFTC n’est pas nécessairement un frein au développement des marchés prédictifs. Elle peut au contraire contribuer à leur légitimation. Un cadre clair, des sanctions dissuasives et une coopération active des plateformes peuvent rassurer les participants institutionnels encore hésitants.
Toutefois, un excès de prudence pourrait aussi freiner l’innovation. Si les analyses de risque exigées deviennent trop lourdes, certaines plateformes pourraient renoncer à proposer des contrats innovants. L’équilibre entre protection des marchés et ouverture à de nouveaux produits restera délicat à trouver dans les mois qui viennent.
Les midterms 2026 serviront de test grandeur nature. Si les marchés fonctionnent sans incident majeur et que les volumes continuent de croître dans un cadre mieux encadré, le secteur pourrait sortir renforcé. À l’inverse, la découverte de manipulations significatives pourrait entraîner un resserrement réglementaire plus sévère.
Les signaux à surveiller dans les semaines à venir
Plusieurs indicateurs permettront de mesurer l’évolution de la situation. L’évolution des intérêts ouverts sur Kalshi et Polymarket, les éventuelles nouvelles affaires d’enforcement annoncées par la CFTC, et les éventuels ajustements apportés par les plateformes à leurs catalogues de contrats constitueront des points de repère importants.
Les déclarations publiques de Michael Selig et des autres responsables de l’agence seront également scrutées. Toute précision supplémentaire sur les priorités de surveillance ou sur l’interprétation de l’avis de septembre pourrait influencer le comportement des opérateurs.
Enfin, l’issue de la procédure devant le Sixième Circuit aura des conséquences structurelles. Une confirmation de la préemption fédérale renforcerait la position de la CFTC. Une décision plus restrictive pourrait au contraire ouvrir la voie à une fragmentation réglementaire entre les États.
Une vigilance qui s’inscrit dans un contexte plus large
La surveillance des marchés prédictifs ne se limite pas aux questions électorales. L’interview de Michael Selig a également évoqué des enquêtes sur des opérations pétrolières liées au conflit iranien. Cela montre que l’agence applique les mêmes principes de surveillance à l’ensemble des marchés de contrats à terme et d’options sous sa juridiction.
Les marchés prédictifs, par leur nature liée à des événements d’actualité, concentrent toutefois davantage l’attention médiatique. Leur croissance rapide et leur capacité à refléter en temps réel les anticipations du public en font des outils intéressants, mais aussi des terrains propices aux tentatives d’influence.
Dans ce contexte, la CFTC semble déterminée à démontrer qu’elle dispose des moyens et de la volonté d’intervenir lorsque les règles sont contournées. Les affaires Perez et Santos en sont les premières illustrations concrètes. D’autres pourraient suivre à mesure que les volumes liés aux midterms augmentent.
Ce que les participants doivent retenir
Pour les traders individuels comme pour les opérateurs, le message de la CFTC est clair. Les marchés prédictifs ne constituent pas une zone de non-droit. L’utilisation d’informations privilégiées, la diffusion de déclarations trompeuses et toute forme de manipulation exposent à des sanctions financières et à des interdictions de trading.
Les plateformes, de leur côté, doivent renforcer leurs dispositifs de conformité et collaborer activement avec le régulateur. L’expérience de KalshiEX dans l’affaire Perez montre que cette collaboration peut être valorisée. À l’approche des midterms, la transparence et la rigueur des contrôles internes deviendront des atouts stratégiques.
Les 250 millions de dollars d’intérêts ouverts déjà engagés illustrent l’ampleur prise par ces marchés. Ils montrent aussi pourquoi la surveillance s’intensifie. Dans un environnement où l’information circule à grande vitesse et où les enjeux politiques sont élevés, la tentation de tirer profit d’un avantage informationnel peut être forte. La CFTC a choisi de rappeler que cette tentation a un prix.
Au final, la période qui s’ouvre jusqu’aux élections de 2026 permettra de juger si les marchés prédictifs parviennent à se stabiliser dans un cadre plus strict tout en conservant leur attractivité. La réponse dépendra autant du comportement des participants que de la capacité des régulateurs à trouver le juste équilibre entre surveillance et innovation.
Les prochains mois s’annoncent donc décisifs. Entre croissance des volumes, précisions réglementaires et éventuelles nouvelles affaires, le secteur des marchés prédictifs entre dans une phase de maturité forcée. La manière dont il la traversera déterminera en grande partie sa place dans le paysage financier américain des années à venir.

