Quand un président promeut un token sur ses réseaux sociaux et que celui-ci s’effondre en quelques heures, laissant des dizaines de milliers d’investisseurs avec des pertes colossales, la frontière entre simple promotion et possible fraude devient particulièrement floue. C’est précisément cette frontière que la justice argentine vient de tracer dans l’affaire LIBRA. Un juge fédéral a décidé de classer sans suite l’ensemble du dossier pénal, considérant que les faits ne correspondaient à aucun délit.
Le classement sans suite de l’enquête LIBRA
Le 23 octobre 2026, le juge fédéral Marcelo Martínez de Giorgi a rendu une décision de soixante pages qui met un terme, du moins pour l’instant, à l’instruction pénale ouverte après le lancement et l’effondrement du token LIBRA en février 2025. Cette décision fait suite à une requête du procureur Eduardo Taiano, qui avait demandé le classement de la procédure.
Le magistrat a estimé que les événements dénoncés ne constituaient pas les infractions pénales qui avaient été investiguées. Aucun des onze personnes mises en cause, dont le président Javier Milei, sa sœur Karina Milei et l’homme d’affaires américain Hayden Davis, n’avait été convoqué pour une audition formelle.
Ce que la décision établit clairement
- Les faits ne relèvent d’aucune qualification pénale retenue dans l’enquête.
- La simple promotion, la hausse puis la chute du cours ne suffisent pas à caractériser une fraude.
- Aucune déclaration fausse spécifique n’a été identifiée comme ayant déterminé les achats.
- Aucun acte officiel ni utilisation de ressources publiques n’a été établi.
Le contexte du lancement de LIBRA
Le 14 février 2025, Javier Milei a publié sur X un message faisant la promotion d’un projet privé destiné, selon ses termes, à soutenir des entreprises argentines. Le token, émis sur la blockchain Solana, a rapidement vu son cours s’envoler avant de s’effondrer dans les heures qui ont suivi. Des rapports ont évoqué le retrait d’environ cent millions de dollars par un nombre limité de portefeuilles, tandis que plus de quarante mille acheteurs auraient enregistré des pertes.
Milei a ensuite supprimé sa publication et expliqué qu’il n’était pas au courant des détails du projet. Cette séquence a immédiatement suscité des plaintes et ouvert une enquête pour des faits susceptibles de constituer une escroquerie, un abus d’autorité ou des négociations incompatibles avec la fonction publique.
Dans un pays marqué par une inflation chronique et une forte adoption des cryptomonnaies comme outil de protection du pouvoir d’achat, l’épisode a pris une dimension politique et économique particulière. La promotion par un chef d’État a conféré une visibilité exceptionnelle à un actif qui relevait pourtant, selon la défense, d’une initiative purement privée.
Les arguments retenus par le juge
Le juge a suivi le raisonnement du procureur en considérant que la dynamique de prix, aussi spectaculaire soit-elle, ne prouvait pas à elle seule l’existence d’un schéma frauduleux. Il a souligné qu’il fallait distinguer l’influence possible de la notoriété présidentielle de la démonstration d’une tromperie intentionnelle.
Une chose est de reconnaître que la publication a pu influencer la confiance de certains acheteurs, une autre est de conclure qu’elle a nécessairement créé une fausse représentation de la réalité.
Synthèse des motifs du juge Martínez de Giorgi
Concernant Karina Milei, les enquêteurs avaient examiné des documents non signés et des notes retrouvées sur le téléphone de Mauricio Novelli. Le juge a estimé que ces éléments ne suffisaient pas à établir qu’elle aurait reçu un paiement pour faciliter un accès au président.
Sur les communications téléphoniques entre Milei et Novelli autour du moment du lancement, les enquêteurs ont pu établir l’existence des appels, mais pas leur contenu. Certaines mesures d’investigation, notamment des demandes d’assistance aux autorités américaines ou des outils techniques de traçage, n’ont pas abouti pleinement.
Les personnes concernées par la décision
Outre les frères Milei, le classement sans suite bénéficie à Hayden Davis, présenté comme conseiller au lancement et lié à Kelsier, ainsi qu’à Mauricio Novelli, Manuel Terrones Godoy, Sergio Morales, Julian Peh, María Alicia Rafaele, María Pía Novelli, Camilo Rodríguez Blanco et Orlando Mellino. Aucun d’entre eux n’avait été entendu dans le cadre d’une procédure d’interrogatoire formel.
- Javier Milei : promotion sur X, absence d’acte officiel établi.
- Karina Milei : absence de preuve de paiement ou d’arrangement.
- Hayden Davis : rôle dans le lancement technique, pas de tromperie caractérisée.
- Mauricio Novelli et entourage : contacts et documents non conclusifs.
La situation des investisseurs privés
Les plaignants privés qui représentaient des investisseurs lésés avaient été écartés de la procédure. Cette exclusion a été confirmée en appel, mais des recours ont été formés devant la Chambre fédérale de cassation pénale pour contester cette mise à l’écart. Ces recours concernent leur participation, sans que le classement lui-même ait été remis en cause au moment de la décision.
Cette exclusion a été critiquée par certains observateurs, qui y voient une limitation de la possibilité pour les victimes de faire avancer l’enquête. Le procureur ayant demandé le classement, et en l’absence de parties civiles actives, la décision a de fortes chances de devenir définitive rapidement, sauf intervention de la cassation.
Le parallèle avec la procédure américaine
Quelques semaines plus tôt, en septembre 2026, un juge de New York avait déjà rejeté une action collective intentée par des investisseurs contre Kelsier, Hayden Davis, l’ancien dirigeant de Meteora Benjamin Chow et Meteora elle-même. Les motifs de rejet reposaient sur l’insuffisance des allégations de fraude et, pour certains défendeurs, sur l’absence de compétence personnelle.
La plainte amendée avait été rejetée avec préjudice, ce qui ferme en principe la voie à une nouvelle version. Pendant la procédure, des fonds en USDC avaient été gelés puis libérés après que le juge a constaté le respect des restrictions. Ces sommes n’ont pas constitué une indemnisation des acheteurs du token.
Réactions politiques et critiques
Dans l’entourage présidentiel, la décision a été accueillie comme la fin d’une opération politique. Santiago Caputo, conseiller du président, a accusé les détracteurs d’avoir instrumentalisé le dossier pour nuire à Milei. De son côté, l’opposition, notamment Maximiliano Ferraro qui avait présidé une commission d’enquête à la Chambre des députés, a critiqué l’absence de convocations formelles et évoqué une obstruction de l’instruction.
Ces réactions relèvent du débat politique. La décision judiciaire elle-même se fonde sur l’absence de qualification pénale, indépendamment des appréciations sur la qualité de l’enquête ou sur l’opportunité d’entendre les personnes mises en cause.
Points qui restent ouverts selon les analyses factuelles
- Contenu exact des appels entre Milei et Novelli le jour du lancement.
- Devenir des documents relatifs à d’éventuels accords ou commissions retrouvés sur un téléphone.
- Complétude des réponses des plateformes d’échange aux demandes de renseignement.
- Issue des recours concernant la participation des investisseurs privés.
Implications pour la régulation des cryptomonnaies en Argentine
L’Argentine compte parmi les pays où l’adoption des cryptomonnaies est la plus élevée, en grande partie à cause de l’instabilité monétaire. Le gouvernement Milei, d’orientation libertaire, a affiché une certaine bienveillance envers le secteur, tout en maintenant un cadre réglementaire encore en construction. L’épisode LIBRA illustre les risques spécifiques liés aux promotions de haut niveau dans un environnement où les memecoins et les projets à forte volatilité prolifèrent.
La décision de justice ne signifie pas que toute promotion d’un token par une personnalité publique est sans conséquence. Elle rappelle plutôt que le droit pénal exige la démonstration d’éléments constitutifs précis, notamment une tromperie déterminante. Dans d’autres juridictions, des affaires similaires ont parfois abouti à des qualifications différentes, selon les preuves disponibles et le cadre légal applicable.
Pour les investisseurs, l’affaire souligne une nouvelle fois la nécessité d’une vigilance extrême face aux projets promus de manière spectaculaire. L’absence de condamnation pénale ne reconstitue pas les pertes subies. Les recours civils, lorsqu’ils sont possibles, obéissent à des logiques distinctes de celles du droit pénal.
Le rôle des plateformes et du traçage des fonds
Au cours de l’enquête argentine, des demandes avaient été adressées à plusieurs plateformes d’échange pour identifier des détenteurs de portefeuilles et obtenir des informations transactionnelles. Certaines réponses sont restées partielles. Des transferts importants, notamment en stablecoins, ont été retracés via des protocoles cross-chain, mais l’absence d’outils techniques pleinement adaptés a limité certaines investigations.
Ces difficultés techniques sont récurrentes dans les affaires de cryptomonnaies. La nature décentralisée des blockchains facilite le suivi public des mouvements, mais le lien avec des personnes physiques et l’obtention d’informations détenues par des acteurs offshore restent complexes, surtout en l’absence de coopération internationale fluide.
Comparaison avec d’autres scandales de memecoins
L’affaire LIBRA s’inscrit dans une série d’épisodes où des tokens à forte volatilité ont été promus par des personnalités influentes avant de s’effondrer. Dans plusieurs cas, les autorités ont distingué la simple exposition médiatique de la preuve d’un montage frauduleux organisé. D’autres dossiers ont abouti à des condamnations lorsque des éléments de tromperie, de détournement ou d’information privilégiée étaient solidement établis.
Ce qui distingue souvent ces affaires, c’est la capacité des enquêteurs à démontrer un mensonge actif plutôt qu’une simple prise de risque assumée par les acheteurs. Les memecoins, par nature, sont présentés comme des actifs spéculatifs. Cette caractéristique rend plus délicate la qualification d’escroquerie lorsque les informations disponibles sur la blockchain montraient déjà une concentration des liquidités ou des mouvements rapides.
Perspectives pour les investisseurs lésés
Même si la voie pénale se ferme, d’autres pistes peuvent rester ouvertes selon les juridictions. Des actions civiles, des plaintes devant des régulateurs financiers ou des mécanismes de résolution des litiges proposés par certaines plateformes constituent des options distinctes. Leur succès dépend toutefois de la localisation des actifs, de la solvabilité des parties et de la capacité à établir un lien de causalité entre la promotion et les pertes.
Dans le cas présent, le rejet de l’action collective à New York et le classement argentin réduisent significativement les perspectives de recouvrement par voie judiciaire collective. Les investisseurs individuels se retrouvent souvent face à des procédures coûteuses et à l’incertitude sur la localisation effective des fonds retirés.
Enseignements pour l’écosystème crypto
L’épisode rappelle que la notoriété d’un promoteur, même présidentielle, ne constitue pas une garantie de solidité d’un projet. Les outils d’analyse on-chain, disponibles publiquement, permettent souvent de détecter des concentrations de liquidité ou des mouvements suspects dès les premières minutes. Leur utilisation systématique avant tout achat reste l’une des meilleures protections individuelles.
Du côté des promoteurs, qu’ils soient politiques ou privés, la décision argentine illustre que l’absence de preuve de tromperie peut conduire à un classement. Elle ne supprime pas pour autant les risques réputationnels, politiques ou civils. La prudence dans les communications publiques autour d’actifs hautement spéculatifs demeure une nécessité, indépendamment de l’issue judiciaire.
Enfin, l’affaire met en lumière les limites des enquêtes transnationales dans le domaine des cryptomonnaies. Lorsque les acteurs, les plateformes et les fonds se situent dans plusieurs juridictions, la coordination entre autorités devient déterminante. L’insuffisance de certaines réponses ou l’absence d’outils techniques adaptés peut freiner la caractérisation des faits, même lorsque les mouvements on-chain sont visibles.
Ce que change concrètement cette décision
Pour les personnes concernées, le classement sans suite met fin à la menace pénale immédiate, sous réserve des éventuels recours encore en cours sur la qualité des parties. La décision précise que la procédure ne porte pas atteinte à leur honneur et à leur réputation. Sur le plan politique, elle clôt un dossier qui avait alimenté des critiques de l’opposition et des appels à des enquêtes parlementaires.
Pour le marché, l’effet est plus diffus. Les memecoins et les projets promus par des figures publiques continueront d’attirer des capitaux spéculatifs. Chaque nouvel épisode de ce type renforce cependant la sensibilisation des investisseurs avertis aux risques de liquidité concentrée et aux dynamiques de type rug pull, même lorsque ces dynamiques ne sont pas qualifiées pénalement.
La justice argentine a ainsi tracé une ligne : l’influence d’une promotion de haut niveau et l’ampleur des pertes ne suffisent pas, à elles seules, à établir une infraction pénale. Cette ligne sera probablement discutée dans les mois qui viennent, tant sur le plan juridique que politique, tandis que les investisseurs cherchent d’autres voies pour tenter de limiter leurs pertes ou d’obtenir des éclaircissements supplémentaires.

