Vous tradez sur un DEX depuis des mois et vous avez l’impression de toujours laisser de l’argent sur la table ? Ce n’est pas forcément votre faute. La plupart des plateformes décentralisées actuelles reposent encore sur un modèle inventé il y a plusieurs années, le fameux automated market maker. Ce système a rendu possible le trading sans carnet d’ordres, mais il impose aussi des coûts structurels que beaucoup d’utilisateurs subissent sans vraiment les voir. Les intent-based DEX proposent une autre logique. Au lieu d’exécuter vous-même le swap contre un pool de liquidité, vous déclarez simplement ce que vous voulez obtenir. Des acteurs spécialisés se chargent ensuite de trouver la meilleure exécution possible. Ce changement de paradigme, encore discret pour le grand public, redessine déjà la façon dont on échange des tokens on-chain.

Pourquoi Les AMM Ont Changé Le Jeu Puis Montré Leurs Limites

Avant l’arrivée des automated market makers, les échanges décentralisés peinaient à fonctionner. Les carnets d’ordres classiques, hérités de la finance traditionnelle, exigeaient une liquidité profonde et constante. Sur la blockchain, cela se traduisait par des spreads énormes et des ordres qui restaient parfois des heures sans être exécutés. L’invention de la formule à produit constant a tout bouleversé. En déposant deux tokens dans un pool et en laissant une équation simple dicter le prix, n’importe qui pouvait fournir de la liquidité et n’importe qui pouvait trader instantanément.

Cette simplicité a déclenché une explosion du volume. Des milliards de dollars ont commencé à circuler chaque jour sans intermédiaire centralisé. Pourtant, derrière l’élégance mathématique se cachent trois frictions majeures qui pèsent encore lourdement sur les utilisateurs.

Le Slippage, Coût Invisible Des Gros Ordres

Quand vous achetez un token dans un pool AMM, le prix que vous obtenez dépend directement de la taille de votre ordre par rapport aux réserves disponibles. Un petit swap passe presque inaperçu. Un ordre plus conséquent fait glisser le prix le long de la courbe. Plus vous achetez, plus le prix moyen se dégrade. Ce phénomène, appelé slippage, n’est pas un bug. C’est le mécanisme même qui protège le pool contre un drainage complet. Mais pour le trader, c’est une perte pure, surtout sur les paires peu liquides ou les montants élevés.

Les agrégateurs tentent de contourner le problème en découpant l’ordre et en le répartissant sur plusieurs pools. Cela aide, mais reste limité par la profondeur réelle de la liquidité on-chain et par les frais de gas supplémentaires générés par les multi-hops.

L’Extraction MEV, Ou Comment Votre Transaction Est Sandwichée

Toute transaction soumise à un AMM transit d’abord par le mempool public. Des robots spécialisés scrutent en permanence ces flux. Dès qu’ils détectent un swap suffisamment gros, ils peuvent placer une transaction juste avant la vôtre et une autre juste après. Le résultat est classique : le prix monte juste avant votre exécution, vous achetez plus cher, puis le robot revend immédiatement. Vous subissez une perte, le searcher empoche la différence, et le pool AMM ne voit rien. Ce type d’attaque, connu sous le nom de sandwich, représente une part non négligeable de la valeur extraite chaque jour sur les blockchains les plus actives.

La Perte Impermanente, Fardeau Des Fournisseurs De Liquidité

Les liquidité providers ne sont pas non plus épargnés. Quand le prix de marché d’un token bouge rapidement et que le pool n’a pas encore été arbitragé, les traders profitent d’un prix déséquilibré. La différence est absorbée par les fournisseurs de liquidité. On parle de perte impermanente, même si le terme est trompeur : dès que le prix ne revient pas exactement à son point de départ, la perte devient définitive. Ce risque structurel explique pourquoi de nombreux LP professionnels préfèrent désormais d’autres modèles ou exigent des rendements compensatoires élevés.

Ces trois frictions – slippage, MEV et perte impermanente – ne sont pas des défauts isolés. Elles découlent directement de la conception des AMM. Les intent-based DEX ne prétendent pas les supprimer totalement, mais elles permettent de les contourner en changeant radicalement qui décide de l’exécution.

Ce Qu’Est Vraiment Une Intention De Trading

Une intention, ou intent, est un message signé hors chaîne. Vous y indiquez simplement : « Je veux vendre telle quantité de token A contre au moins telle quantité de token B, et cette offre reste valable jusqu’à telle date. » Rien de plus. Vous ne précisez ni le chemin de routing, ni les pools à utiliser, ni même qui paiera le gas. Vos tokens restent dans votre portefeuille. Ils sont uniquement autorisés pour le contrat de settlement du protocole. Tant qu’aucun solver n’a rempli l’ordre, rien ne bouge on-chain.

Cette séparation entre l’intention et l’exécution constitue le cœur de l’innovation. Dans le modèle AMM classique, le trader assume seul la responsabilité de trouver le meilleur chemin et subit toutes les conséquences. Dans le modèle intent-based, le trader définit le résultat souhaité et confie la réalisation à un marché concurrentiel de solvers mieux équipés pour optimiser le parcours.

L’intention ne dit pas comment trader. Elle dit seulement ce que l’utilisateur accepte comme résultat final. Tout le reste devient un problème d’optimisation résolu par des spécialistes.

Le Rôle Central Des Solvers

Les solvers sont des acteurs professionnels : market makers, firmes de trading algorithmique ou stratégies automatisées. Ils reçoivent des lots d’intentions et se disputent le droit de les remplir. Celui qui propose le meilleur prix pour l’utilisateur gagne. Pour y parvenir, ils disposent de plusieurs leviers.

Ils peuvent matcher directement deux intentions opposées. Si quelqu’un veut vendre de l’ETH contre de l’USDC et qu’un autre veut faire exactement l’inverse, le solver peut les croiser sans jamais toucher un pool. On parle alors de coincidence of wants. Aucun slippage, aucun frais de pool, aucune exposition au mempool. C’est le scénario idéal, particulièrement recherché par certains protocoles.

Ils peuvent aussi router l’ordre à travers un ou plusieurs AMM, éventuellement sur plusieurs chaînes, exactement comme le ferait un agrégateur classique. La différence est que le solver assume le gas et la complexité. Si un découpage entre Uniswap, Curve et une autre source donne un meilleur résultat, il l’exécute.

Certains solvers détiennent leur propre inventaire de tokens. Ils peuvent alors remplir l’ordre immédiatement sans passer par la liquidité on-chain. Cela élimine le slippage et le risque MEV, mais oblige le solver à gérer son propre risque de marché.

Enfin, les plus sophistiqués maintiennent des positions sur des exchanges centralisés. Ils peuvent ainsi proposer à l’utilisateur on-chain un prix qui reflète la profondeur des carnets CEX. Cette pratique est discutée, car elle réintroduit une composante centralisée, mais elle produit objectivement de meilleurs prix sur les gros montants.

Ce que les solvers peuvent réellement faire pour vous

  • Matcher deux intentions opposées sans toucher aucun pool
  • Découper un ordre sur plusieurs AMM et plusieurs chaînes
  • Utiliser leur inventaire privé pour une exécution instantanée
  • Répliquer la profondeur d’un exchange centralisé

Trois Approches Différentes Sur Le Marché

Plusieurs protocoles ont adopté la logique intent-based, chacun avec sa propre mécanique d’enchère.

UniswapX s’appuie sur une enchère hollandaise. L’intention démarre à un prix légèrement meilleur que le marché, puis le prix baisse progressivement sur une fenêtre de quelques dizaines de secondes. Le premier solver prêt à remplir au prix courant remporte l’ordre. Ce système récompense la rapidité et l’efficacité. Si un solver peut exécuter mieux que le prix affiché à un instant donné, il capture une partie du surplus tout en garantissant à l’utilisateur au moins le minimum qu’il avait fixé.

CoW Protocol fonctionne par lots. Les intentions sont regroupées sur une fenêtre d’environ trente secondes. Les solvers proposent ensuite une solution de règlement pour l’ensemble du lot. Le protocole retient celle qui maximise le surplus global pour tous les utilisateurs. Cette approche favorise la découverte de coincidences of wants et permet parfois de régler des ordres sans jamais toucher la liquidité on-chain.

1inch Fusion s’appuie sur un réseau de resolvers et une dynamique d’enchère comparable à celle d’UniswapX. Son atout principal réside dans l’infrastructure d’agrégation déjà en place, qui donne aux resolvers accès à un très large éventail de sources de liquidité sur de multiples chaînes.

Chaque modèle présente des compromis. Les enchères hollandaises offrent une exécution rapide mais dépendent d’un réseau de solvers actif. Les batch auctions maximisent le surplus mais introduisent un délai. Les réseaux de resolvers capitalisent sur une infrastructure existante mais concentrent l’exécution entre un nombre plus restreint d’acteurs professionnels.

La Question Du Gas, Qui Paie Vraiment

L’un des avantages les plus visibles pour l’utilisateur est que les swaps intent-based sont souvent présentés comme gasless. Vous signez un message hors chaîne, ce qui ne coûte rien. C’est le solver qui soumet la transaction on-chain et paie le gas. Ce coût n’est évidemment pas gratuit. Il est intégré dans le prix d’exécution. Si le gas d’un swap vaut deux dollars, le solver proposera un prix approximativement dégradé de ce montant.

Sur un swap de cent dollars, ces deux dollars représentent un pourcentage non négligeable. Sur un swap de dix mille dollars, l’impact devient marginal. Cette dynamique crée une segmentation naturelle. Les intent-based DEX apportent le plus de valeur sur les ordres de taille moyenne à importante, là où les économies de slippage et de MEV dépassent largement le coût du gas intégré. Pour les très petits montants, un swap direct sur un AMM bien optimisé peut parfois rester plus intéressant.

L’abstraction du gas ouvre aussi la porte à des utilisateurs qui ne détiennent pas le token natif de la chaîne. Quelqu’un qui arrive uniquement avec de l’USDC sur Ethereum peut trader sans devoir d’abord acquérir de l’ETH. Ce détail, en apparence technique, lève une friction d’onboarding importante que les AMM classiques imposent encore.

La Protection Contre Le MEV, Avantage Structurel

Dans le modèle AMM, votre transaction reste visible dans le mempool public jusqu’à son inclusion dans un bloc. Les searchers ont tout le temps de la scanner et de monter une attaque. Dans le modèle intent-based, le message signé circule hors chaîne, généralement auprès d’un ensemble restreint de solvers. Il n’est pas exposé au mempool classique. L’exécution se fait de manière plus privée, et les mécanismes d’enchère sont conçus pour que le surplus éventuel revienne en priorité à l’utilisateur plutôt qu’aux block builders ou aux arbitrageurs.

Cette protection n’est pas absolue. Un solver malveillant ou collusif pourrait théoriquement extraire de la valeur. C’est pourquoi la concurrence entre solvers et la transparence des données de settlement restent essentielles. Un protocole avec seulement deux solvers actifs offre beaucoup moins de garanties qu’un protocole qui en compte une vingtaine.

Quand Les Intent-Based Ne Sont Pas La Meilleure Option

Il serait trompeur de présenter ces protocoles comme une solution universelle. Pour les très petits montants, le gas intégré par le solver peut peser plus lourd que les économies réalisées. Sur les paires extrêmement illiquides, peu de solvers sont actifs, et un swap direct contre un pool peut s’exécuter plus rapidement et à un prix comparable. L’efficacité des intent-based dépend donc fortement de la taille de l’ordre, de la liquidité de la paire et du niveau de concurrence entre solvers au moment de la soumission.

Il est également important de vérifier le contrat de settlement avant d’approuver des dépenses. Comme pour tout protocole DeFi, les attaques de phishing existent. L’intention elle-même n’est qu’un message. Si elle n’est jamais remplie avant l’expiration, vos tokens restent intactes dans votre portefeuille et aucun frais n’est prélevé.

Ce Que L’Avenir Pourrait Apporter

Les volumes transitant par les protocoles intent-based ont fortement progressé depuis 2023. Certains ont déjà traité des dizaines de milliards de dollars cumulés. Pourtant, la majorité des swaps on-chain continue de s’exécuter directement contre des pools AMM. La transition est progressive. Elle se fait trade par trade, portée par les utilisateurs qui découvrent concrètement les économies réalisées sur leurs ordres de taille significative.

Les développements en cours portent notamment sur les intents cross-chain. L’idée est de pouvoir soumettre une intention sur une chaîne et de la voir remplie avec de la liquidité située sur une autre. Ces systèmes restent encore jeunes et introduisent des considérations de sécurité liées aux bridges. La théorie des jeux qui régit la concurrence entre solvers, la prévention de la collusion et le traitement des comportements adverses font également l’objet de recherches actives.

Sur le plan réglementaire, la question de savoir si les solvers doivent être considérés comme des brokers ou si les protocoles d’intent constituent des exchanges au sens de la loi reste ouverte. Les réponses différeront probablement selon les juridictions et influenceront la conception même de ces systèmes dans les années à venir.

Comment Approcher Ces Protocoles En Pratique

Avant d’utiliser un intent-based DEX, plusieurs points méritent attention. Le nombre de solvers actifs est un indicateur simple mais utile. Plus il y en a, plus la concurrence est forte, et plus les prix tendent vers l’optimum théorique. Les données de settlement sont publiques. Comparer le prix réellement obtenu avec le prix spot au moment de la soumission de l’intention permet de mesurer concrètement la qualité de l’exécution.

La fenêtre d’expiration de l’intention joue aussi un rôle. Une deadline courte limite le risque de mouvement de prix défavorable, mais réduit le temps laissé aux solvers pour trouver la meilleure solution. Enfin, comme toujours en DeFi, vérifier que l’on interagit avec le contrat officiel et audité reste une précaution élémentaire.

Checklist rapide avant de soumettre une intention

  • Vérifier le nombre de solvers actifs sur le protocole
  • Comparer a posteriori le prix obtenu avec le spot
  • Adapter la durée de validité de l’intention à sa tolérance au risque
  • S’assurer d’interagir avec le contrat de settlement officiel
  • Évaluer si la taille de l’ordre justifie réellement le modèle intent-based

Les Concepts Clés À Retenir

Un intent-based DEX est un échange décentralisé où le trader signe un message hors chaîne décrivant le résultat souhaité plutôt que d’exécuter directement une transaction contre un pool. Des solvers professionnels se concurrencent pour remplir ces intentions au meilleur prix possible, en utilisant des AMM, de l’inventaire privé ou du matching direct d’ordres.

La différence fondamentale avec les AMM réside dans la séparation entre intention et exécution. L’utilisateur définit l’objectif, le solver gère le parcours. Cette architecture réduit l’exposition au mempool, limite le slippage sur les ordres de taille significative et permet une abstraction du gas. Elle n’est cependant pas magique. Son efficacité dépend de la concurrence entre solvers et des conditions de marché.

La coincidence of wants reste l’un des mécanismes les plus élégants. Quand deux intentions opposées existent dans le même lot, le solver peut les croiser sans aucun intermédiaire de liquidité. Le résultat est optimal pour les deux parties. Les protocoles qui maximisent ces matches offrent un avantage structurel clair sur les paires les plus tradées.

Enfin, le gas n’est jamais vraiment gratuit. Il est simplement intégré dans le prix. Sur les petits montants, cet effet peut être défavorable. Sur les montants plus importants, il devient négligeable face aux gains d’exécution. Comprendre cette dynamique permet de choisir le bon outil selon la taille de l’opération et la liquidité de la paire.

Une Évolution Naturelle Plutôt Qu’Une Révolution

Les intent-based DEX ne cherchent pas à remplacer les AMM. Ils s’appuient même massivement sur eux pour une grande partie de leur liquidité. Ils ajoutent simplement une couche d’abstraction et de concurrence qui permet à l’utilisateur de bénéficier de la profondeur des pools sans en subir tous les coûts structurels. C’est une évolution pragmatique, guidée par le constat que le modèle AMM, aussi brillant soit-il, n’était pas optimisé pour l’expérience du trader final.

Cette couche supplémentaire réintroduit certes des intermédiaires, les solvers, mais dans un cadre concurrentiel et transparent. Tant que plusieurs acteurs se disputent chaque ordre, la pression concurrentielle pousse les prix vers le meilleur résultat possible pour l’utilisateur. Le jour où un seul solver dominerait, le modèle perdrait une grande partie de son intérêt. La santé de l’écosystème intent-based dépend donc directement de la diversité et de la compétitivité de ses solvers.

Pour l’utilisateur lambda, le bénéfice le plus concret reste souvent l’absence de gas à avancer et la réduction visible du slippage sur les ordres de taille moyenne. Pour les traders plus sophistiqués, c’est la protection contre le MEV et la possibilité d’accéder à des sources de liquidité hybrides qui comptent vraiment. Dans les deux cas, le modèle change la relation entre le trader et l’infrastructure d’exécution. On ne commande plus une machine. On formule un besoin et on laisse un marché spécialisé le satisfaire de la façon la plus efficace possible.

Cette logique, déjà bien implantée dans d’autres domaines de la finance, trouve enfin une expression mature dans le monde décentralisé. Les intent-based DEX n’ont pas encore conquis la majorité des volumes, mais ils ont démontré qu’une autre façon d’organiser le trading on-chain était non seulement possible, mais souvent préférable. Le reste dépendra de la capacité des protocoles à maintenir une concurrence réelle entre solvers et à étendre leurs capacités cross-chain sans sacrifier la sécurité.

En attendant, pour quiconque trade régulièrement des montants non négligeables, tester ces systèmes et comparer concrètement les prix obtenus reste le meilleur moyen de juger de leur valeur. Les données sont publiques, les économies sont mesurables, et le risque opérationnel se limite essentiellement à l’approbation d’un contrat de settlement. Dans un environnement où chaque point de base compte, cette nouvelle couche d’exécution mérite clairement l’attention.

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