Imaginez un monde où l’on peut parier en temps réel sur la victoire d’un candidat, le prix du Bitcoin dans cinq minutes ou même la température à New York demain soir… et où ces paris ne sont plus cantonnés à des cercles underground mais atteignent des milliards de dollars chaque mois. Ce monde existe déjà. Et il est en train de changer radicalement.
En ce début d’année 2026, deux anciens membres très précoces de l’équipe de Kalshi viennent de frapper un grand coup : ils lancent un fonds d’investissement dédié exclusivement à l’infrastructure des marchés de prédiction. Son nom ? 5c(c) Capital. Son ambition ? Jusqu’à 35 millions de dollars. Son angle ? Financer les briques invisibles mais essentielles qui permettent à ces plateformes d’absorber des volumes toujours plus massifs.
Un fonds qui arrive au moment parfait
Les marchés de prédiction ne sont plus un gadget pour geeks ou pour parieurs politiques. En février 2026, le secteur dans son ensemble a dépassé les 23,4 milliards de dollars de volume mensuel. Kalshi a frôlé les 10 milliards à lui seul, Polymarket n’est pas très loin derrière. Ce ne sont plus des chiffres anecdotiques : on parle d’une classe d’actifs qui rivalise déjà avec certains segments de la DeFi ou des exchanges centralisés.
Mais derrière ces gros titres sur les volumes records se cache une réalité bien connue des traders pros : sans liquidité profonde, sans outils de pricing fiables et sans indexation intelligente, ces marchés s’effondrent dès que la volatilité monte. C’est précisément sur ce terrain que 5c(c) Capital veut jouer.
Qui sont les cerveaux derrière 5c(c) Capital ?
Les deux fondateurs du fonds ne sont pas des inconnus dans l’écosystème. Ils ont rejoint Kalshi très tôt, à une époque où la plateforme n’était encore qu’un projet ambitieux cherchant à obtenir sa licence CFTC. Ils ont vécu de l’intérieur la bataille réglementaire, les premières listes de contrats, les lancements de produits crypto ultra-courts et l’explosion des volumes en 2025-2026.
Leur thèse est limpide : les prochaines grandes victoires ne viendront pas d’un énième front-end grand public, mais des couches inférieures de la stack. Market makers spécialisés, concepteurs d’indices événementiels, outils de risk-management temps réel, systèmes d’oracles hybrides… voilà où ils veulent mettre leurs billes.
« Nous ne parions plus sur les plateformes, nous parions sur les rails qui permettent à ces plateformes de scaler sans exploser. »
Une personne proche du fonds (anonyme)
Cette citation résume parfaitement leur positionnement stratégique.
Un soutien bipartisan très inhabituel
Ce qui rend cette levée encore plus intéressante, c’est la liste des investisseurs. Parmi eux figurent rien de moins que Tarek Mansour, CEO de Kalshi, et Shayne Coplan, CEO de Polymarket. Rappelons que les deux hommes se sont régulièrement taclés publiquement ces dernières années. Coplan a même qualifié Kalshi de « simple copie de Polymarket » lors d’une interview remarquée en 2025.
Et pourtant, les deux patrons ont mis de l’argent personnel dans 5c(c) Capital. Preuve que, malgré la rivalité commerciale, ils partagent une conviction commune : l’avenir passe par une infrastructure plus robuste et plus professionnelle.
Les soutiens institutionnels déjà confirmés :
- Partenaires ou associés d’Andreessen Horowitz
- Investisseurs liés à Ribbit Capital
- Membres de l’écosystème Multicoin Capital
- Les deux CEOs fondateurs des principales plateformes
Ce mélange de capital « smart money » crypto et de soutien direct des plateformes concurrentes est assez rare pour être souligné.
Pourquoi l’infrastructure est devenue le goulot d’étranglement
Quand un marché passe de quelques centaines de millions à plus de 20 milliards par mois en moins de deux ans, les faiblesses structurelles apparaissent rapidement.
Voici les principaux points de douleur observés en 2025-2026 :
- Manque cruel de market makers professionnels sur les contrats très courts (1 min, 5 min)
- Spreads bid-ask qui explosent lors des annonces macro ou des événements politiques imprévus
- Index composites (ex. « winner du Super Tuesday ») difficiles à construire et à maintenir
- Oracles traditionnels trop lents ou trop manipulables pour certains événements
- Risque systémique croissant lié à la concentration de liquidité sur quelques acteurs
5c(c) Capital veut justement financer des équipes qui s’attaquent à ces problèmes très concrets plutôt que de lancer une nouvelle interface utilisateur.
Quel business model pour ces futures startups ?
Les cibles d’investissement se répartissent en trois grands buckets :
- Market makers & liquidity providers spécialisés – Des structures HFT-like mais adaptées aux contrats binaires événementiels
- Index & structured products designers – Créateurs d’indices thématiques (crypto volatility, politique US 2028, macro data releases…)
- Tooling & middleware – APIs de pricing, risk engines, settlement layers, outils de backtesting événementiel
Le ticket moyen visé se situerait entre 1 et 2,5 millions de dollars par deal pour un portefeuille d’environ 20 entreprises sur deux ans. De quoi prendre des tickets d’ancre en seed ou en série A sans diluer exagérément les fondateurs.
La maturité des marchés de prédiction en 2026
Pour bien comprendre pourquoi ce fonds arrive maintenant, il faut regarder quelques chiffres clés de début 2026 :
Volumes mensuels – Février 2026 (source : agrégation sectorielle)
- Kalshi : ~9,8 milliards $
- Polymarket : ~7,6 milliards $
- Autres plateformes combinées : ~6 milliards $
- Total secteur : 23,4 milliards $
Ces chiffres montrent que le marché n’est plus expérimental. Les contrats les plus tradés ne sont plus uniquement politiques : les binaires ultra-courts sur crypto (hausse/baisse sur 5 min) représentent désormais la majorité des flux sur les deux principales plateformes.
On assiste donc à une forme de convergence entre gambling à haute fréquence et véritable pricing informationnel. C’est cette hybridation qui rend l’infrastructure si stratégique.
Les risques et les critiques possibles
Tout n’est pas rose pour autant. Certains observateurs soulignent plusieurs points d’attention :
- La dépendance excessive aux volumes crypto courts termes pourrait s’effondrer si la volatilité diminue durablement
- Les régulateurs (CFTC aux US, mais aussi en Europe et en Asie) surveillent de près cette croissance explosive
- Le soutien conjoint des deux CEOs peut être perçu comme un cartel déguisé (même si rien ne l’indique pour l’instant)
- Le risque de concentration : si 5c(c) Capital domine le financement de l’infrastructure, elle pourrait indirectement influencer la gouvernance des marchés
Ces risques sont réels, mais ils n’empêchent pas le secteur d’attirer des capitaux de plus en plus sérieux.
Quel avenir pour les marchés de prédiction ?
Si la thèse de 5c(c) Capital se vérifie, on devrait voir apparaître dans les 18-24 prochains mois :
- Des market makers qui fournissent en continu des spreads inférieurs à 0,5 % même sur des contrats à 2-3 chiffres de probabilité
- Des indices composites tradables 24/7 sur des thèmes macro, climatiques, géopolitiques
- Une couche middleware open-source ou semi-ouverte qui permet à de nouveaux entrants de lancer des front-ends sans repartir de zéro
- Une intégration plus poussée avec les stablecoins et les L2 Ethereum / Solana pour réduire les coûts de settlement
En résumé, on passerait d’un Far West de plateformes isolées à un véritable écosystème structuré, avec quelques places de marché dominantes et une infrastructure partagée beaucoup plus profonde.
Conclusion : un pari sur l’invisible
5c(c) Capital ne cherche pas à créer la prochaine licorne grand public. Le fonds mise sur l’hypothèse que les plus grosses valorisations futures viendront des entreprises qui possèdent les rails, pas celles qui construisent les wagons.
Dans un secteur où les volumes doublent parfois tous les six mois, investir dans l’infrastructure plutôt que dans la façade pourrait s’avérer être l’un des trades les plus asymétriques de 2026-2028.
Reste à savoir si les 35 millions seront suffisants pour poser les fondations d’un marché qui pourrait, à terme, devenir aussi central que les futures traditionnels ou les options sur indices. Une chose est sûre : les regards sont déjà tournés vers les premières annonces de portefeuille de ce nouveau fonds.
À suivre de très près.

