Imaginez défiler sur TikTok ou Instagram et voir un créateur de contenu célébrer un gain de plusieurs milliers de dollars sur un marché de prédiction. L’écran affiche des paris placés, des cotes qui évoluent, un solde qui grimpe. Sauf que, selon une enquête récente, une grande partie de ces images ne correspondait pas à de l’argent réel. C’est précisément ce type de situation qui a poussé le Conseil municipal de New York à ouvrir une investigation formelle contre plusieurs acteurs majeurs du secteur.
Pourquoi le Conseil de New York s’intéresse-t-il soudain aux marchés de prédiction
Le mercredi 12 août 2026, le bureau de Julie Menin, présidente du Conseil municipal de New York, a officialisé une enquête visant quatre plateformes : Polymarket, Kalshi, Coinbase et Gemini Titan. L’objet n’est pas de déterminer si ces entreprises opèrent illégalement des jeux d’argent. La question est plus ciblée. Elle porte sur les pratiques marketing jugées potentiellement fausses, trompeuses ou abusives.
Depuis plusieurs mois, les services du Conseil examinent des allégations selon lesquelles certaines campagnes publicitaires auraient présenté des opérations simulées comme de véritables paris. L’objectif affiché est de comprendre comment ces plateformes attirent les consommateurs vers des contrats liés au sport, à la politique, à la culture ou même à la météo.
Julie Menin a résumé la position du Conseil en des termes clairs. Les marchés de prédiction poussent agressivement les consommateurs à parier sur presque n’importe quel événement. Elle entend utiliser les pouvoirs de la municipalité pour protéger les New-Yorkais contre ce qu’elle considère comme des pratiques prédatrices.
Le déclencheur : des vidéos de créateurs et des gains simulés
Tout a commencé avec une investigation du Wall Street Journal publiée en juin. Le journal a passé en revue plus de 1 100 vidéos postées entre décembre 2025 et mi-mai. Selon ses conclusions, environ 70 % de ces contenus montraient des transactions simulées plutôt que de véritables opérations sur la plateforme.
Les montants affichés étaient impressionnants. Les vidéos auraient mis en scène près de 1,9 million de dollars de paris fictifs, dont presque 900 000 dollars de gains affichés. Ces gains, s’ils avaient été réalisés sur le marché réel, se seraient transformés en pertes dans de nombreux cas. Les créateurs auraient reçu entre 2 000 et 3 000 dollars par mois via un prestataire nommé Virality, avec pour consigne de ne pas mentionner le partenariat.
Ces vidéos auraient généré plus de 140 millions de vues sur TikTok, YouTube et Instagram. L’impact potentiel sur l’image des plateformes et sur les attentes des utilisateurs est évident. Après ces révélations, la Commodity Futures Trading Commission a ouvert sa propre enquête sur les pratiques marketing et commerciales de Polymarket.
Les marchés de prédiction attirent agressivement les consommateurs vers des paris sur le sport, la politique, la culture, la météo et quasiment tout le reste.
Julie Menin, présidente du Conseil municipal de New York
Une enquête municipale distincte des poursuites étatiques
Il est important de distinguer clairement cette initiative du Conseil municipal des actions déjà engagées par l’État de New York. Le procureur général Letitia James a poursuivi Coinbase Financial Markets et Gemini Titan en avril, les accusant d’opérer des entreprises de prédiction non licenciées en violation des lois sur les jeux d’argent. Des demandes de dommages-intérêts de plusieurs milliards de dollars ont été avancées.
Kalshi a également fait face à des procédures. En juillet, un juge fédéral a refusé une injonction préliminaire que la société demandait, permettant à l’affaire de se poursuivre. Les entreprises concernées soutiennent que leurs contrats d’événements relèvent de la compétence exclusive de la CFTC et que le droit fédéral préempte les règles étatiques sur les jeux.
Le Conseil municipal, lui, a explicitement indiqué qu’il ne se penchait pas sur la question de la légalité des contrats au regard des lois sur les jeux d’argent. Son champ d’action se limite aux pratiques publicitaires et à la protection des consommateurs. Cette séparation permet d’avancer sur un terrain distinct tout en maintenant une pression réglementaire sur le secteur.
Ce que le Conseil cherche concrètement à savoir
- Comment les plateformes présentent les contrats d’événements dans leurs campagnes
- Si des simulations sont régulièrement utilisées pour illustrer des gains
- Quelles sont les règles internes de divulgation des partenariats avec les créateurs
- Si les pratiques observées chez un acteur se retrouvent chez d’autres
- S’il est nécessaire d’adopter de nouvelles règles locales de protection des consommateurs
Polymarket au centre des allégations initiales
Polymarket se trouve dans une position particulière. Son activité principale à l’international a longtemps exclu les utilisateurs américains après un accord de 2022 avec la CFTC. L’entreprise avait alors accepté de payer une amende de 1,4 million de dollars et de clôturer certains marchés non conformes. Depuis, elle a cherché à reconquérir le marché américain en acquérant notamment la plateforme réglementée QCX pour environ 112 millions de dollars.
Les allégations de marketing trompeur sont venues s’ajouter à ce contexte déjà sensible. Des sénateurs ont également interrogé le président de la CFTC sur les normes publicitaires, les divulgations d’influenceurs, les protections des consommateurs et les vérifications d’âge. Polymarket a indiqué qu’elle réalisait un audit de ses contenus promotionnels et a depuis modifié certaines de ses lignes directrices à destination des employés et des créateurs.
Un porte-parole de la société a déclaré que l’entreprise se réjouissait d’échanger avec le Conseil municipal sur ces questions. La réponse reste mesurée, mais elle montre une volonté de dialogue.
Kalshi, Coinbase et Gemini Titan dans le viseur
Le Conseil n’a pas limité son enquête à un seul acteur. Les lettres envoyées à Kalshi, Coinbase et Gemini Titan précisent que l’objectif est de déterminer si des méthodes publicitaires comparables existent ailleurs dans le secteur. Un mémo joint aux courriers souligne l’urgence de savoir si New York doit envisager une législation ou d’autres mesures.
Coinbase a rappelé qu’elle propose à ses clients un accès à des marchés de prédiction réglementés au niveau fédéral par la CFTC et qu’elle respecte les lois applicables. Kalshi, par la voix de sa porte-parole Dani Lever, a indiqué qu’elle se réjouissait d’expliquer son modèle économique et ses pratiques au Conseil. Gemini Titan, quant à elle, n’a pas encore communiqué de réponse détaillée au moment des premières annonces.
Ces trois entreprises sont déjà engagées dans des contentieux avec l’État de New York. L’enquête municipale ajoute une couche supplémentaire de scrutiny, cette fois centrée sur la manière dont les produits sont présentés au public plutôt que sur leur nature juridique.
Les enjeux pour les consommateurs new-yorkais
Les marchés de prédiction se sont développés rapidement. Ils permettent de prendre position sur des événements aussi variés que des élections, des matchs sportifs, des sorties de films ou des phénomènes météorologiques. Pour beaucoup d’utilisateurs, l’expérience ressemble à un mélange entre un outil d’information et un jeu d’argent.
Lorsque des créateurs de contenu montrent des gains importants obtenus sans réellement risquer leur propre capital, le public peut se forger une perception déformée des probabilités de succès. Cette distorsion est au cœur des préoccupations du Conseil. La question n’est pas seulement de savoir si une publicité est agréable à regarder. Elle porte sur la capacité des consommateurs à évaluer correctement le risque.
New York dispose déjà d’un arsenal de règles de protection des consommateurs. Le Conseil souhaite déterminer si ces outils sont adaptés à la réalité des plateformes numériques et des campagnes d’influenceurs, ou s’il faut les renforcer. Une audience publique est prévue dans le cadre de cette réflexion.
Le rôle croissant des créateurs de contenu
Le marketing d’influence est devenu un canal majeur pour les plateformes crypto et financières. Les vidéos courtes, les stories et les lives permettent d’atteindre des audiences très larges à un coût relativement maîtrisé. Dans le cas des marchés de prédiction, ce format se prête particulièrement bien à la démonstration de « succès » en temps réel.
Lorsque les démonstrations reposent sur des comptes démo ou des simulations, la frontière entre information et publicité devient floue. Les règles de transparence sur les partenariats existent, mais leur application dans un environnement international et multiplateforme reste complexe. Les allégations selon lesquelles certains créateurs auraient reçu instruction de ne pas divulguer le caractère sponsorisé de leurs publications soulèvent des questions sérieuses sur le respect de ces obligations.
Polymarket a indiqué avoir revu ses guidelines. D’autres acteurs du secteur observent attentivement l’évolution de cette affaire, car les pratiques d’un seul peuvent finir par influencer les standards attendus de tous.
Une pression réglementaire qui s’intensifie à plusieurs niveaux
L’enquête du Conseil municipal s’inscrit dans un paysage déjà dense. La CFTC a ouvert des investigations. Des sénateurs ont demandé des informations. L’État de New York poursuit plusieurs sociétés. Des juges fédéraux se prononcent sur des questions de préemption. Chaque niveau de pouvoir ajoute sa propre couche d’examen.
Pour les entreprises, cette accumulation crée une incertitude opérationnelle. Elles doivent simultanément défendre la légalité de leurs produits devant les tribunaux, répondre aux demandes d’information des régulateurs fédéraux et désormais expliquer leurs campagnes publicitaires à une autorité municipale. Le coût de la conformité et de la communication augmente.
Pour les utilisateurs, cette attention accrue peut se traduire par plus de transparence à moyen terme, mais aussi par un ralentissement de l’innovation ou une restriction de l’accès à certains produits. L’équilibre entre protection et dynamisme économique sera au cœur des débats à venir.
Les particularités de chaque plateforme concernée
Polymarket a longtemps opéré principalement hors des États-Unis. Son retour progressif sur le marché américain passe par l’acquisition d’infrastructures réglementées et par des discussions avec la CFTC. Les questions marketing interviennent au moment où l’entreprise cherche à consolider sa position réglementaire.
Kalshi s’est positionnée dès le départ comme une plateforme de contrats d’événements réglementée. Elle a obtenu des autorisations de la CFTC et se bat pour faire reconnaître la préemption du droit fédéral. L’enquête municipale la place dans une situation où elle doit simultanément défendre son modèle juridique et expliquer ses pratiques commerciales.
Coinbase, géant de l’échange de cryptomonnaies, a étendu son offre vers les marchés de prédiction. L’entreprise insiste sur le cadre fédéral dans lequel s’inscrivent ses produits. Gemini Titan, liée à l’écosystème Gemini, se retrouve dans une position similaire face aux poursuites étatiques et maintenant face à l’enquête locale.
Ces différences de parcours et de positionnement réglementaire expliquent en partie pourquoi le Conseil a choisi d’élargir son regard à l’ensemble du secteur plutôt que de se concentrer sur un seul acteur.
Ce que pourrait décider le Conseil municipal
À ce stade, le Conseil n’a pas annoncé de conclusions. Il a demandé des informations, prévu une audience et laissé ouverte la possibilité de nouvelles règles ou de mesures politiques. Plusieurs options sont envisageables.
Il pourrait se contenter de formuler des recommandations de bonnes pratiques. Il pourrait également pousser pour des obligations de divulgation plus strictes concernant les contenus sponsorisés ou les démonstrations simulées. Dans un scénario plus ambitieux, des règles locales spécifiques aux plateformes de marchés de prédiction pourraient être envisagées, même si leur articulation avec le droit fédéral resterait complexe.
La suite dépendra largement des réponses fournies par les entreprises et des témoignages recueillis lors de l’audience. Le Conseil dispose d’un pouvoir d’investigation et de proposition, mais la mise en œuvre de nouvelles obligations législatives nécessiterait un processus plus long.
Les réactions du secteur et la communication de crise
Les premières réactions publiques ont été mesurées. Polymarket a souligné sa disponibilité au dialogue. Coinbase a rappelé son cadre réglementaire fédéral. Kalshi a affiché une volonté d’expliquer son modèle. Aucune des entreprises n’a nié l’existence de questions autour du marketing, mais toutes insistent sur leur conformité globale.
Cette posture est classique dans les situations de scrutiny réglementaire. Elle permet de gagner du temps tout en évitant d’alimenter la polémique. En parallèle, plusieurs acteurs ont déjà commencé à revoir en interne leurs guidelines publicitaires. Ces ajustements, même s’ils ne sont pas toujours annoncés en grande pompe, montrent que le secteur prend la pression au sérieux.
Les créateurs de contenu qui collaborent avec ces plateformes se retrouvent également dans une zone grise. Certains pourraient être amenés à revoir la manière dont ils présentent les démonstrations ou à renforcer les mentions de partenariat. La transparence devient un enjeu de réputation individuelle autant que collective.
L’impact potentiel sur l’image des marchés de prédiction
Les marchés de prédiction ont gagné en popularité en partie grâce à leur capacité à agréger des informations et à produire des cotes souvent plus précises que certains sondages traditionnels. Cette image d’outil d’information est précieuse. Elle les distingue des simples sites de paris sportifs dans l’esprit de nombreux utilisateurs.
Les allégations de marketing trompeur risquent d’éroder cette distinction. Si le public commence à percevoir ces plateformes comme des acteurs qui surestiment systématiquement les chances de gain, la confiance pourrait s’éroder. Or la confiance est un élément central dans un marché où les utilisateurs doivent accepter de immobiliser des fonds sur des événements futurs.
Les entreprises ont donc un intérêt stratégique à clarifier rapidement leurs pratiques. Une communication transparente sur la nature des démonstrations, sur les risques et sur les conditions réelles d’utilisation pourrait contribuer à rétablir un climat de confiance. À l’inverse, un silence prolongé ou des réponses trop défensives risqueraient d’alimenter le sentiment que quelque chose cloche.
New York, un terrain particulièrement sensible
Plusieurs des entreprises concernées ont des liens forts avec New York. Kalshi, Polymarket et Gemini y ont leur siège. Coinbase, bien qu’officiellement basée au Texas, a annoncé son intention d’étendre significativement ses effectifs dans la ville. New York n’est donc pas un territoire anodin pour ces acteurs.
La municipalité dispose d’une capacité d’influence réelle sur le climat des affaires local. Une image de place financière accueillante mais exigeante en matière de protection des consommateurs peut constituer un atout. À l’inverse, une perception de harcèlement réglementaire pourrait freiner certains projets d’expansion.
Le Conseil marche sur une ligne fine. Il doit démontrer qu’il protège les résidents sans pour autant donner le sentiment d’une hostilité de principe envers un secteur innovant. La manière dont l’enquête sera conduite et dont les conclusions seront présentées jouera un rôle important dans la perception finale.
Les leçons pour les autres acteurs du secteur crypto
Même les plateformes qui ne sont pas directement visées par cette enquête devraient y prêter attention. Les pratiques de marketing d’influence sont largement partagées dans l’écosystème crypto. Les mêmes questions de transparence, de simulation et de divulgation des partenariats se posent pour de nombreux projets.
Les régulateurs, qu’ils soient fédéraux, étatiques ou locaux, montrent une attention croissante à la manière dont les produits financiers et quasi-financiers sont présentés au grand public. Les campagnes qui reposent sur des gains spectaculaires ou des démonstrations non représentatives deviennent plus risquées.
Pour les équipes marketing, cela implique de revoir les briefs donnés aux créateurs, de documenter plus rigoureusement les conditions des partenariats et de s’assurer que les mentions légales sont visibles et compréhensibles. Ces ajustements peuvent sembler contraignants à court terme, mais ils réduisent le risque de crises futures.
Une audience à venir et des réponses attendues
Le Conseil a annoncé qu’une audience ferait partie du processus. Cette étape permettra d’entendre les représentants des plateformes, éventuellement des experts et des représentants d’associations de consommateurs. Les échanges publics donneront une indication plus claire de la direction que souhaite prendre la municipalité.
En attendant, les entreprises doivent préparer leurs réponses écrites aux lettres reçues. Ces documents constitueront une première base d’information pour les élus. La qualité et la précision des éléments fournis influenceront probablement le ton de l’audience et la nature des recommandations finales.
Le calendrier exact n’a pas encore été détaillé, mais le fait que l’enquête ait été rendue publique indique que le Conseil souhaite maintenir une pression visible. Les prochains mois seront donc scrutés de près par l’ensemble du secteur des marchés de prédiction.
Entre protection des consommateurs et innovation financière
L’affaire illustre une tension classique. D’un côté, les autorités veulent s’assurer que les citoyens ne sont pas exposés à des pratiques trompeuses. De l’autre, les entreprises du secteur financier et crypto cherchent à innover et à conquérir de nouveaux publics avec des outils numériques puissants.
Les marchés de prédiction se situent à l’intersection de plusieurs univers : la finance, le divertissement, l’information et le jeu. Cette hybridation rend leur régulation particulièrement délicate. Une approche trop restrictive pourrait étouffer un outil d’agrégation d’information utile. Une approche trop laxiste laisserait la porte ouverte à des pratiques commerciales contestables.
Le Conseil municipal de New York n’a pas vocation à résoudre à lui seul l’ensemble de ces questions. Mais en se concentrant sur le volet marketing, il touche à un point sensible et visible. Les conclusions de son travail pourraient influencer non seulement les pratiques locales, mais aussi les standards que les plateformes adopteront plus largement.
Ce qu’il faut retenir pour l’instant
Quatre plateformes majeures sont sous le regard du Conseil municipal de New York pour leurs pratiques publicitaires. Les allégations initiales concernent surtout des campagnes d’influenceurs utilisant des simulations présentées comme de véritables opérations. L’enquête est distincte des poursuites engagées par l’État de New York sur la question de la légalité des contrats d’événements.
Une audience est prévue. Les entreprises ont commencé à répondre de manière mesurée et certaines ont déjà ajusté leurs guidelines internes. Le secteur dans son ensemble observe attentivement, car les standards qui émergeront de cette procédure pourraient s’appliquer bien au-delà de New York.
Pour les utilisateurs, le message est clair. Les démonstrations spectaculaires vues sur les réseaux sociaux ne reflètent pas nécessairement les conditions réelles d’utilisation. La prudence reste de mise, et la capacité à distinguer une publicité d’une information devient plus importante que jamais.
Les prochains développements, qu’il s’agisse des réponses écrites, de l’audience ou d’éventuelles propositions de règles, permettront de mieux mesurer l’impact réel de cette initiative municipale sur un secteur encore jeune et en pleine évolution.
En attendant, les marchés de prédiction continuent d’attirer l’attention, à la fois pour leur potentiel d’innovation et pour les questions de protection des consommateurs qu’ils soulèvent. L’équilibre entre ces deux dimensions restera au cœur des débats réglementaires des mois à venir.
