On ne prête qu’aux riches, dit le proverbe. Dans la DeFi, cette maxime prend un sens presque ironique. Après avoir inventé le lending algorithmique sur Ethereum en 2018, Compound se retrouve aujourd’hui à devoir convaincre les très grandes institutions financières de revenir jouer sur son terrain. Le protocole vient d’annoncer un programme de développement de 52 millions de dollars, le plus ambitieux de son histoire, accompagné d’une refonte complète de sa direction. L’objectif est clair : attirer banques, gestionnaires d’actifs et fintechs plutôt que de continuer à courtiser une clientèle particulière de plus en plus dispersée.

Un virage stratégique assumé vers la finance traditionnelle

Le 17 août, la DAO de Compound a donné son feu vert à un plan de financement hors norme. Deux enveloppes distinctes ont été votées : 28 millions destinés aux opérations courantes et 24 millions réservés à la croissance et aux programmes d’incitation. Pourtant, seuls 14 millions sont immédiatement disponibles. Les 38 millions restants restent verrouillés dans un coffre-fort numérique dont l’ouverture exige une signature multi-signatures de type 5 sur 7. Autrement dit, rien n’est automatique. Chaque tranche de budget doit être justifiée par des livrables concrets.

Parmi les conditions imposées, on trouve la livraison d’un moteur de liquidation entièrement nouveau, un kit d’intégration de la version 3 prêt pour la production, et surtout la signature d’un partenariat institutionnel de premier plan dans un délai de six mois. Cette approche par jalons montre à quel point la gouvernance a changé de ton. Il ne s’agit plus de dépenser de l’argent pour gonfler artificiellement des métriques, mais de démontrer une exécution solide avant de débloquer de nouvelles ressources.

Les conditions strictes du déblocage des fonds

  • Livraison d’un nouveau moteur de liquidation
  • Mise à disposition d’un kit d’intégration V3 production-ready
  • Signature d’un partenaire institutionnel majeur sous six mois
  • Validation successive par un comité de trésorerie 5/7

Une nouvelle équipe aux profils résolument institutionnels

Le changement de direction n’est pas cosmétique. Aaron Schnarch, qui a dirigé Coinbase Custody pendant plusieurs années, prend les rênes de Compound. Son diagnostic est sans appel : les produits DeFi actuels ne répondent pas encore aux standards de conformité, de reporting et de gestion des risques exigés par la finance traditionnelle. Christopher Donovan, ancien directeur des opérations de la Near Foundation, arrive au même poste de direction générale. Steven Liu, qui a accompagné Maple Finance dans sa trajectoire de 500 millions à 5 milliards de dollars d’actifs, devient directeur produit.

Ces profils ne sont pas choisis au hasard. Ils incarnent une volonté claire de parler le langage des institutions. Là où la DeFi a longtemps misé sur l’innovation pure et l’ouverture totale, Compound décide de prioriser la robustesse opérationnelle, la conformité et la capacité à intégrer des flux de capitaux institutionnels. Ce n’est plus seulement un protocole. C’est désormais un produit qui doit pouvoir être vendu à des comités d’investissement.

Les produits DeFi actuels ne répondent pas aux standards de la finance traditionnelle, conformité en tête.

Aaron Schnarch, nouveau dirigeant de Compound

Des chiffres qui rappellent la dure réalité concurrentielle

Le contraste entre l’ambition et la réalité est saisissant. Compound peut se targuer d’avoir traité environ 480 milliards de dollars de dépôts et d’emprunts cumulés depuis son lancement, avec zéro créance douteuse en huit ans. C’est un record dans le secteur. Pourtant, son TVL plafonne autour de 1,25 milliard de dollars au 18 août 2026, très loin du pic de près de 12 milliards atteint en septembre 2021. Dans le classement des protocoles de lending, Compound occupe aujourd’hui la sixième place.

En face, Aave affiche 14,4 milliards de dollars de valeur totale verrouillée. Morpho suit avec 8,1 milliards. Ces deux acteurs n’ont pas attendu le pivot de Compound pour s’adresser aux institutions. Aave a lancé Horizon pour s’attaquer spécifiquement à la tokenisation des actifs du monde réel et a étendu son offre institutionnelle jusqu’à Avalanche dès juillet. VanEck a quant à lui déjà intégré son fonds obligataire tokenisé comme collatéral sur les marchés de prêt d’Euler dès le mois de mai.

La file d’attente pour séduire Wall Street version blockchain s’allonge. Compound arrive sur ce terrain avec un retard certain, même s’il conserve un atout historique : la pureté de son bilan et l’absence totale de défauts majeurs depuis sa création.

Pourquoi les institutions hésitent encore face à la DeFi

Pour comprendre le défi que se fixe Compound, il faut regarder de près les freins qui bloquent encore les acteurs traditionnels. Les banques et les asset managers ne se contentent pas d’un rendement attractif. Ils exigent des pistes d’audit claires, des mécanismes de liquidation prévisibles, des interfaces de reporting compatibles avec leurs systèmes internes et une gouvernance qui ne dépende pas uniquement du vote de détenteurs de tokens anonymes.

La liquidité fragmentée entre plusieurs chaînes, la volatilité des collatéraux crypto et l’absence de filets de sécurité réglementaires restent des obstacles majeurs. Compound le sait. C’est précisément pour cela que le nouveau plan insiste autant sur le moteur de liquidation et sur le kit d’intégration V3. Ces deux éléments sont destinés à rassurer les équipes de risque des grandes institutions.

En parallèle, la concurrence s’intensifie sur le segment des RWA, ces actifs du monde réel tokenisés. Obligations, fonds monétaires, crédits immobiliers : tout ce qui génère un rendement stable dans la finance traditionnelle devient une cible. Aave et Morpho ont déjà pris de l’avance sur ce terrain. Compound devra prouver qu’il peut non seulement rattraper, mais aussi proposer une expérience supérieure en termes de conformité et de simplicité d’intégration.

Le poids de l’histoire et la pression du temps

Compound n’est pas un protocole comme les autres. Il a littéralement inventé le modèle de taux d’intérêt algorithmique qui a ensuite été repris par la quasi-totalité du secteur. Cette primauté historique lui confère encore une certaine aura. Mais l’histoire ne se mange pas en soupe. Dans un marché où les flux se dirigent massivement vers les protocoles les plus liquides et les plus visibles, le capital a tendance à se concentrer.

Le calendrier ne joue pas non plus en faveur de Compound. Pendant que le protocole finalise son nouveau leadership et ses jalons techniques, Aave continue d’étendre son empreinte. Morpho, de son côté, a su séduire une partie de la communauté avec une approche plus modulaire et optimisée. Chaque mois qui passe sans partenariat institutionnel majeur affaiblit un peu plus la position de Compound dans la course.

Pourtant, l’absence de créances douteuses reste un argument de poids. Dans un univers où les hacks et les liquidations en cascade ont marqué les esprits, un protocole capable d’afficher huit années sans défaut majeur dispose d’un capital de confiance rare. C’est sur cette base que la nouvelle équipe entend reconstruire.

Ce que change réellement le modèle de financement par jalons

La structure du programme de 52 millions n’est pas anodine. En conditionnant le déblocage des fonds à des résultats concrets, la DAO envoie un signal fort aux marchés. Les token holders ne sont plus prêts à financer des initiatives purement marketing. Ils veulent voir des livrables techniques et des signatures de contrats. Cette discipline budgétaire contraste avec certaines pratiques passées du secteur où les trésoreries de protocoles se vidaient sans contrôle réel.

Le comité de trésorerie à signature 5 sur 7 ajoute une couche de gouvernance supplémentaire. Il s’agit d’éviter qu’un petit groupe puisse décider seul de l’utilisation des fonds. Cette architecture rappelle les mécanismes de contrôle mis en place dans les grandes institutions financières traditionnelles. C’est peut-être le détail le plus révélateur de la nouvelle orientation de Compound : adopter les codes de ceux qu’il veut séduire.

Pour les observateurs, ce modèle pourrait devenir un standard. D’autres protocoles DeFi pourraient s’inspirer de cette approche pour rassurer leurs propres communautés et attirer des capitaux plus patients. Dans un environnement où les régulateurs scrutent de plus en plus les flux de trésorerie des DAO, la transparence et le contrôle deviennent des arguments concurrentiels.

Les enjeux de la version 3 et du nouveau moteur de liquidation

La version 3 de Compound est présentée comme un élément central du plan. Sans entrer dans les détails techniques, l’objectif affiché est de proposer une architecture plus flexible, capable d’accueillir des collatéraux plus complexes et de mieux gérer les risques de liquidité. Le kit d’intégration destiné aux institutions doit permettre une connexion plus simple avec les systèmes existants des banques et des asset managers.

Le moteur de liquidation, quant à lui, reste l’un des points les plus sensibles de tout protocole de lending. Une liquidation mal gérée peut entraîner des pertes pour les utilisateurs et des dégâts réputationnels importants. En promettant un moteur « flambant neuf », Compound reconnaît implicitement que l’existant n’était plus suffisant pour les standards institutionnels. C’est un aveu de maturité, mais aussi un engagement à livrer rapidement.

Si ces deux éléments sont effectivement livrés dans les délais, ils pourraient constituer un véritable différenciateur. Les institutions ne cherchent pas forcément le rendement le plus élevé. Elles cherchent la prévisibilité, la robustesse et la capacité à intégrer les flux dans leurs propres process de reporting et de contrôle des risques.

La course aux RWA et le positionnement de Compound

La tokenisation des actifs du monde réel est devenue le nouveau terrain de chasse de la DeFi. Obligations d’État, fonds monétaires, crédits privés : tout ce qui offre un rendement stable attire l’attention. Aave a déjà pris position avec Horizon. Euler a accueilli le fonds de VanEck. Morpho multiplie les expérimentations. Compound arrive donc dans un marché qui se structure rapidement.

Pourtant, le protocole dispose encore d’une carte à jouer. Son historique sans défaut et sa base de code éprouvée peuvent rassurer des acteurs qui hésitent encore à s’engager sur des protocoles plus récents. Si Compound parvient à signer un premier partenaire institutionnel de premier plan dans les six mois, cela pourrait créer un effet d’entraînement. Les institutions ont souvent tendance à suivre les mouvements de leurs pairs.

Le défi consiste à ne pas se contenter d’un partenariat symbolique. Il faudra que les volumes suivent, que la liquidité soit réelle et que l’expérience utilisateur côté institutionnel soit fluide. Sinon, le risque est de voir le protocole rester un acteur de second rang malgré ses efforts de repositionnement.

Ce que révèle ce pivot sur l’évolution de la DeFi

Le mouvement de Compound n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance plus large de professionnalisation de la finance décentralisée. Après les années d’euphorie et d’expérimentation, le secteur cherche désormais à s’ancrer dans l’économie réelle. Les protocoles qui survivront seront ceux capables de dialoguer avec les régulateurs, les banques et les grands gestionnaires d’actifs.

Cette évolution n’est pas sans risque. En se rapprochant trop de la finance traditionnelle, certains craignent que la DeFi perde son âme, celle de l’ouverture et de la permissionless. D’autres estiment au contraire que c’est le seul chemin pour atteindre une adoption massive. Compound a clairement choisi son camp. Le protocole mise sur la crédibilité institutionnelle plutôt que sur la pureté idéologique.

Cette décision pourrait faire école. D’autres protocoles historiques, confrontés à une baisse de leur TVL et à une concurrence féroce, pourraient être tentés de suivre le même chemin. Le marché de la DeFi est en train de se polariser entre des acteurs purement crypto-natifs et des protocoles qui cherchent à devenir des infrastructures pour la finance traditionnelle.

Les signaux à surveiller dans les prochains mois

Plusieurs indicateurs permettront de juger de la réussite ou de l’échec de cette stratégie. Le premier est évident : la signature du fameux partenaire institutionnel de premier plan. Sans cet élément, le reste du plan perd une grande partie de sa crédibilité. Le deuxième concerne la livraison effective du moteur de liquidation et du kit d’intégration V3. Les délais sont serrés. Tout retard sera scrutinisé.

Le troisième signal est plus quantitatif. L’évolution du TVL et des volumes de prêts et d’emprunts donnera une idée de l’impact réel des nouvelles initiatives. Une hausse progressive et durable serait un signe positif. Une stagnation prolongée indiquerait que le repositionnement ne convainc pas encore.

Enfin, il faudra observer la réaction de la concurrence. Aave et Morpho ne resteront pas les bras croisés. De nouvelles offres, de nouveaux partenariats ou des améliorations techniques pourraient venir contrecarrer les efforts de Compound. La bataille pour les flux institutionnels ne fait que commencer.

Un pionnier face à sa propre succession

Compound se trouve dans une position particulière. Il a ouvert la voie, puis a vu d’autres protocoles prendre le leadership en termes de volume et d’innovation. Aujourd’hui, il tente de revenir au premier plan en changeant de cible. Cette stratégie n’est pas sans précédent dans l’histoire de la technologie. De nombreuses entreprises ont dû se réinventer pour survivre à l’arrivée de nouveaux entrants plus agiles.

La différence, c’est que dans la DeFi, le temps s’accélère. Six mois peuvent suffire à faire basculer un protocole d’une position dominante à une position marginale. Compound n’a plus le luxe de l’attente. Le programme de 52 millions et la nouvelle équipe sont autant de signaux que le protocole a compris l’urgence de la situation.

Que le pari réussisse ou non, il restera un cas d’école. Comment un protocole historique peut-il se repositionner face à des concurrents plus dynamiques ? Comment conjuguer l’héritage technique avec les exigences de conformité institutionnelle ? Les réponses à ces questions se construiront dans les mois qui viennent.

La place des particuliers dans cette nouvelle stratégie

En ciblant explicitement les institutions, Compound laisse-t-il de côté sa base d’utilisateurs particuliers ? La question mérite d’être posée. Historiquement, la force de la DeFi a été de permettre à n’importe qui d’accéder à des services financiers sans intermédiaire. Si les protocoles se concentrent trop exclusivement sur les besoins des banques et des asset managers, le risque est de créer une DeFi à deux vitesses.

La nouvelle direction de Compound n’a pas explicitement écarté les particuliers. Elle a simplement indiqué que la croissance future passerait prioritairement par les flux institutionnels. Dans les faits, un protocole plus robuste, mieux intégré et plus liquide pourrait aussi bénéficier aux utilisateurs individuels. Mais l’équilibre reste délicat à trouver.

Certains observateurs estiment que la professionnalisation de la DeFi est inévitable et même souhaitable. D’autres y voient une trahison de l’esprit originel. Compound, en tout cas, a tranché. Le protocole mise sur la crédibilité institutionnelle comme levier de croissance. Les mois à venir diront si ce choix était le bon.

Un marché de plus en plus exigeant

Au-delà de Compound, c’est tout le secteur du lending décentralisé qui est en train de muter. Les protocoles qui se contentent d’offrir des taux attractifs sans investir dans la conformité, la robustesse technique et les relations institutionnelles risquent de se retrouver marginalisés. La concurrence ne se joue plus uniquement sur le rendement. Elle se joue aussi sur la capacité à rassurer.

Aave a compris cette réalité assez tôt. Morpho a su capitaliser sur une architecture plus flexible. Compound tente aujourd’hui de rattraper son retard en misant sur son historique et sur une équipe aux profils résolument traditionnels. C’est un pari audacieux, mais cohérent avec l’évolution du marché.

Dans un environnement où les régulateurs multiplient les initiatives et où les institutions cherchent des points d’entrée sécurisés dans la DeFi, les protocoles capables de parler les deux langages – celui de la blockchain et celui de la finance traditionnelle – auront un avantage décisif. Compound a clairement l’intention d’être l’un d’entre eux.

Conclusion provisoire : un test grandeur nature

Le plan de 52 millions de dollars n’est pas une simple levée de fonds. C’est un test grandeur nature de la capacité d’un protocole historique à se réinventer. Les conditions strictes de déblocage, la nouvelle équipe et les jalons techniques montrent que Compound a pris conscience de l’ampleur du défi. Reste à savoir si l’exécution suivra.

Dans six mois, on saura si le protocole a réussi à décrocher son premier grand partenaire institutionnel. On saura aussi si le nouveau moteur de liquidation et le kit d’intégration V3 sont effectivement livrés. Ces éléments détermineront en grande partie la trajectoire future de Compound.

Pour l’instant, le message est clair. Le pionnier du lending algorithmique ne se contente plus de courtiser les particuliers. Il veut reconquérir les institutions. Et pour y parvenir, il est prêt à changer de méthode, de gouvernance et de direction. Dans un secteur en pleine mutation, cette audace pourrait soit le propulser à nouveau au premier plan, soit confirmer qu’il est déjà trop tard. L’histoire, comme souvent en crypto, s’écrira vite.

Les prochains mois seront donc déterminants non seulement pour Compound, mais aussi pour l’ensemble de la DeFi. Si un protocole aussi emblématique parvient à franchir le pas institutionnel de manière convaincante, cela ouvrira la voie à d’autres. Si, au contraire, les efforts restent sans lendemain, cela renforcera l’idée que le fossé entre finance traditionnelle et finance décentralisée reste encore trop large pour être comblé rapidement.

Dans tous les cas, l’annonce du 17 août marque un tournant. Compound a choisi de jouer la carte de la maturité et de la conformité. Reste à voir si les institutions répondront à l’appel, et si le marché lui en laissera le temps.

Partager

Passionné et dévoué, je navigue sans relâche à travers les nouvelles frontières de la blockchain et des cryptomonnaies. Pour explorer les opportunités de partenariat, contactez-nous.

Laisser une réponse

Exit mobile version