Imaginez un instant : vous êtes un développeur passionné, vous publiez du code open source pour améliorer la confidentialité sur blockchain, et du jour au lendemain, vous vous retrouvez accusé de blanchiment d’argent, menacé de plusieurs années de prison. Cela peut paraître dystopique, et pourtant, c’est exactement ce qui est arrivé à plusieurs figures du monde crypto en 2025. Aujourd’hui, une organisation respectée tire la sonnette d’alarme auprès des sénateurs américains.
Le 18 février 2026, Coin Center, l’un des think tanks les plus influents en matière de régulation crypto aux États-Unis, a adressé une lettre ferme au Comité bancaire du Sénat. Objectif : empêcher que l’on vide de sa substance le projet de loi Blockchain Regulatory Certainty Act, plus connu sous l’acronyme BRCA. Pourquoi un tel empressement ? Parce que l’avenir de l’innovation blockchain made in USA pourrait bien en dépendre.
Une bataille cruciale pour l’avenir des développeurs blockchain
Depuis plusieurs années, la communauté crypto observe avec inquiétude la façon dont le Département de la Justice américain interprète les lois sur la transmission d’argent. Ce qui était autrefois considéré comme de l’innovation technologique est désormais parfois qualifié d’activité criminelle. Les cas les plus médiatisés de 2025 ont servi de catalyseur à cette mobilisation.
Le projet BRCA, porté notamment par la sénatrice Cynthia Lummis et le sénateur Ron Wyden, vise à apporter une clarification essentielle : un développeur ou un fournisseur d’infrastructure blockchain qui ne prend jamais la garde des fonds des utilisateurs ne devrait pas être considéré comme un « money transmitter » au sens de la loi fédérale. Une évidence pour beaucoup, mais une évidence qui n’est pas encore inscrite dans le marbre législatif.
Retour sur les condamnations qui ont secoué l’écosystème
En 2025, deux affaires ont particulièrement marqué les esprits. La première concerne Roman Storm, l’un des principaux développeurs de Tornado Cash, le célèbre protocole de mixage Ethereum. Malgré ses arguments selon lesquels il n’avait fait que publier du code et n’avait jamais contrôlé les fonds des utilisateurs, il a été reconnu coupable de complot en vue d’opérer une entreprise de transmission d’argent sans licence. Il attend toujours sa sentence.
La seconde affaire est encore plus lourde de conséquences symboliques : les fondateurs de Samourai Wallet, Keonne Rodriguez et Will Lonergan Hill, ont été condamnés respectivement à cinq et quatre ans de prison pour des faits similaires. Samourai Wallet était un wallet Bitcoin axé sur la confidentialité, et ses créateurs n’avaient jamais eu accès aux clés privées ni aux fonds de leurs utilisateurs.
« Punir des développeurs pour le simple fait d’avoir publié du code revient à punir les fabricants de couteaux parce que certains s’en servent pour commettre des crimes. »
Jason Somensatto, Coin Center
Ces verdicts ont créé un climat de peur palpable parmi les développeurs open source. Beaucoup se demandent désormais s’ils peuvent continuer à travailler sur des outils de confidentialité sans risquer leur liberté.
Coin Center compare blockchain et infrastructure internet classique
Dans sa lettre, Jason Somensatto, directeur des politiques chez Coin Center, utilise une analogie puissante. Selon lui, les développeurs blockchain qui publient du logiciel non-custodial sont dans la même situation que :
- les fournisseurs d’accès internet (FAI),
- les hébergeurs cloud,
- les fabricants de routeurs,
- les créateurs de navigateurs web,
- les services de messagerie électronique.
Personne ne songerait à poursuivre pénalement Google, Amazon Web Services ou Mozilla parce qu’un criminel utilise leurs infrastructures pour commettre des infractions. Pourquoi appliquer un traitement différent aux technologies blockchain ?
Points clés soulevés par Coin Center dans sa lettre :
- Les outils blockchain non-custodial ne contrôlent jamais les fonds des utilisateurs.
- Les développeurs n’ont aucun moyen de savoir ni d’empêcher une utilisation illicite.
- Appliquer la réglementation money transmitter à ces acteurs créerait une incertitude juridique massive.
- Sans protection claire, de nombreux développeurs talentueux pourraient quitter les États-Unis.
Cette comparaison est loin d’être anodine. Elle rappelle que la blockchain n’est, au fond, qu’une nouvelle couche technologique sur internet. La traiter autrement risquerait de freiner toute une industrie naissante.
Le parcours législatif du BRCA bill
Le projet Blockchain Regulatory Certainty Act n’est pas né d’hier. Dès 2018, le représentant Tom Emmer (républicain du Minnesota) avait déposé une première version à la Chambre des représentants. Le texte n’avait pas abouti, mais il avait posé les bases du débat actuel.
En janvier 2026, les sénateurs Cynthia Lummis (républicaine du Wyoming, grande défenseure du Bitcoin) et Ron Wyden (démocrate de l’Oregon, connu pour ses positions pro-liberté sur internet et la vie privée) ont repris le flambeau en introduisant une version actualisée au Sénat. Le texte attend désormais d’être examiné, amendé et éventuellement voté en commission bancaire.
Le timing est crucial : plusieurs autres textes réglementaires crypto sont en discussion au Congrès. Si le BRCA perd ses protections pour les développeurs, cela pourrait créer un précédent dangereux pour toute la filière.
Pourquoi les États-Unis risquent de perdre leur avance technologique
Les États-Unis ont longtemps été considérés comme le berceau de l’innovation blockchain. Ethereum, Bitcoin Core, de nombreux protocoles DeFi et des wallets majeurs ont vu le jour grâce à des développeurs américains ou installés sur le sol américain.
Mais le vent tourne. Singapour, la Suisse, Dubaï, le Portugal et même certains pays d’Amérique latine proposent des cadres juridiques bien plus clairs et attractifs pour les développeurs de technologies décentralisées. Si Washington ne clarifie pas rapidement la situation, le risque est réel de voir un exode des cerveaux et des projets.
« Sans certitude réglementaire, les meilleurs développeurs iront là où on les laisse innover sans craindre la prison. »
Observation courante dans la communauté crypto internationale
Coin Center ne se contente pas d’alerter : l’organisation rappelle que les États-Unis ont déjà perdu des pans entiers d’industries technologiques par le passé à cause d’une régulation trop agressive ou trop floue. La blockchain pourrait être le prochain domaine concerné.
Les arguments des opposants au projet BRCA
Il serait injuste de ne pas mentionner les contre-arguments. Certains régulateurs et élus estiment que laisser les développeurs totalement libres de créer des outils de mixage ou de confidentialité sans aucun garde-fou pourrait faciliter le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.
Ils pointent du doigt les volumes très importants qui transitent par Tornado Cash avant sa sanction en 2022, ou encore certaines transactions liées à des groupes classés terroristes. Pour ces voix, une exemption totale serait irresponsable.
Coin Center répond que la solution ne passe pas par la criminalisation des développeurs, mais par des outils de traçabilité améliorés, des sanctions ciblées contre les acteurs malveillants, et une réglementation qui distingue clairement custody et non-custody.
Quel avenir pour la confidentialité financière en 2026 ?
La confidentialité financière est au cœur du débat. Bitcoin lui-même offre une pseudonymité, mais pas un anonymat total. Des outils comme les CoinJoin, les wallets Samourai ou Wasabi, et les protocoles zero-knowledge ont justement été créés pour renforcer cette confidentialité.
Si les États-Unis décident de criminaliser systématiquement ces outils, ils risquent de pousser leur développement dans des juridictions moins regardantes, où les standards de conformité seront parfois inexistants. Ironiquement, cela pourrait aggraver les problèmes que Washington cherche à résoudre.
Scénarios possibles dans les prochains mois :
- Le BRCA est adopté avec les protections intactes → clarification majeure, regain de confiance pour les développeurs US.
- Les protections sont supprimées ou fortement diluées → incertitude persistante, possible exode des talents.
- Le projet est bloqué en commission → statu quo dangereux, poursuite des poursuites judiciaires au cas par cas.
Chaque option aura des conséquences profondes, non seulement pour les États-Unis, mais pour l’ensemble de l’écosystème mondial.
Conclusion : une décision qui dépasse le seul monde crypto
Ce qui se joue actuellement au Sénat américain va bien au-delà d’une simple querelle réglementaire entre le gouvernement et une industrie naissante. C’est une question de philosophie : comment concilier innovation technologique, liberté individuelle et impératifs de sécurité publique ?
La réponse que donneront les sénateurs influencera durablement l’endroit où naîtront les prochaines grandes percées technologiques décentralisées. Sera-ce encore sur le sol américain, ou ailleurs ?
Pour l’instant, Coin Center et de nombreux acteurs de l’écosystème espèrent que la raison et la vision à long terme l’emporteront. Mais le temps presse.
Le sort des développeurs blockchain, et peut-être d’une partie de l’avenir numérique, se joue en ce moment même dans les couloirs du Capitole.
