Il y a des phrases qui claquent comme une porte. Quand Anatoly Yakovenko, cofondateur de Solana, affirme qu’un projet qui n’opère pas directement sur la couche principale n’appartient tout simplement plus à Solana, l’écosystème entier tend l’oreille. Ce n’est plus une simple opinion technique. C’est une ligne rouge tracée en public, en pleine discussion avec l’équipe de BULK, une plateforme de trading qui a décidé de s’étendre bien au-delà du seul réseau d’origine.

Une déclaration qui redéfinit les frontières de l’écosystème

Le 29 octobre, sur X, Yakovenko a formulé l’idée avec une clarté quasi brutale. Si ce n’est pas sur la couche 1, ce n’est pas sur Solana. Le projet devient alors sa propre couche 1. Cette formulation résume une position qu’il défend depuis longtemps: concentrer les efforts sur les applications qui tournent réellement au cœur du réseau plutôt que de disperser l’attention sur des infrastructures parallèles.

La remarque n’est pas tombée du ciel. Elle intervient juste après que le fondateur de BULK, connu sous le pseudonyme kdot, a exposé en détail la stratégie de sa plateforme. BULK ne se contente plus d’être une application native. Elle construit son propre moteur d’exécution, son carnet d’ordres, son système de gestion des risques, et elle veut ouvrir l’accès aux collatéraux provenant de plusieurs chaînes différentes.

Si ce n’est pas sur la L1, ce n’est pas sur Solana et c’est sur sa propre L1. C’est pour cela que je suis exigeant quand il s’agit de soutenir ce qui n’est pas directement sur la couche principale.

Anatoly Yakovenko

Cette phrase résonne particulièrement dans un contexte où de nombreux projets tentent de conjuguer performance extrême et accessibilité multichaîne. Yakovenko assume une posture de gardien de la pureté architecturale. Pour lui, chaque couche supplémentaire, chaque ledger interne séparé, crée de fait un réseau indépendant, avec ses propres règles, ses propres risques et sa propre logique de sécurité.

Le point de départ du désaccord public

Tout a commencé par une explication technique détaillée de kdot. La plateforme BULK a développé une infrastructure spécialisée pour les contrats perpétuels. Elle dispose de son propre carnet d’ordres, d’un moteur de matching ultra-rapide et d’un système de contrôle des risques en continu. Selon son fondateur, rester exclusivement ancré sur Solana ne permettait plus de répondre aux besoins de clients qui arrivent avec des fonds déjà positionnés sur d’autres réseaux.

kdot a reconnu ouvertement qu’il existait des divergences de vue avec la direction de Solana sur la manière dont une plateforme de trading devrait fonctionner. Il a expliqué que l’équipe avait investi un temps considérable pour bâtir un environnement capable de supporter le trading à haute fréquence, là où la vitesse d’exécution et la vérification permanente des positions deviennent critiques.

Dans ce modèle, un trader pourrait déposer des fonds depuis Solana, négocier sur le carnet d’ordres commun de BULK, puis retirer ses gains via une autre chaîne comme HyperEVM. Chaque réseau conserverait ses propres mécanismes de confirmation et de règlement au moment du dépôt ou du retrait. L’idée centrale est de ne plus obliger l’utilisateur à migrer tous ses actifs vers une seule blockchain avant de pouvoir trader.

Ce que propose concrètement BULK

  • Un carnet d’ordres unique partagé entre plusieurs sources de collatéral
  • Un ledger interne qui suit soldes, positions et exigences de marge
  • La possibilité de connecter des réseaux comme Arc, Tempo, Arbitrum et HyperEVM
  • Une expérience utilisateur où l’origine des fonds devient secondaire face à la qualité d’exécution

Pour Yakovenko, ce montage sort clairement du périmètre Solana. Même si les collatéraux initiaux peuvent provenir de la couche principale, dès que l’exécution et la gestion des risques se font sur une infrastructure dédiée, on se trouve face à un réseau autonome. La nuance est importante: ce n’est pas un rejet de la performance, c’est un refus de diluer l’identité de Solana.

Une position cohérente avec les critiques passées des couches 2

Ce n’est pas la première fois que le cofondateur de Solana exprime des réserves face aux architectures de scaling externes. Dès mars 2025, il avait déjà argumenté qu’une couche 1 bien optimisée pouvait offrir de meilleures performances globales sans introduire les complexités de sécurité et opérationnelles liées aux réseaux séparés.

Dans sa vision, chaque fois qu’on sort de la couche principale, on ajoute des points de défaillance potentiels, des ponts à sécuriser, des mécanismes de finalité à synchroniser. Le coût de cette complexité ne se limite pas à la technique: il impacte aussi la confiance des utilisateurs et la clarté de l’écosystème.

Yakovenko préfère voir les développeurs concentrer leurs efforts sur des applications natives capables d’exploiter pleinement la vitesse et le débit de Solana. Il a d’ailleurs rappelé récemment, le 23 octobre, qu’il privilégiait les grands noms comme Phantom, Pump.fun, Jupiter ou Kamino lorsqu’il s’agissait de décider pour quels utilisateurs optimiser le réseau.

Cette hiérarchie n’est pas gratuite. Elle reflète une conviction profonde: la force d’un écosystème se mesure à la densité d’applications qui vivent réellement dessus, pas à la multiplication de satellites qui se revendiquent de la marque sans en partager l’infrastructure.

BULK assume son statut de réseau spécialisé

Du côté de BULK, le discours a évolué. Au début de 2026, lors d’une interview sur le podcast Lightspeed de Solana, kdot et son cofondateur Jun Bug parlaient encore de construire une plateforme de contrats perpétuels haute performance directement sur Solana, tout en reconnaissant les limites de latence et de fiabilité du réseau à ce moment-là.

Aujourd’hui, le projet se présente plutôt comme une couche 1 de trading spécialisée. L’exécution et la gestion des risques sont gérées en interne. Le collatéral peut rester sur Solana pour le moment, mais l’ambition est clairement de s’ouvrir à d’autres sources. kdot insiste sur le fait que le système de compensation central constitue le cœur de la proposition de valeur.

Un autre participant à la discussion, identifié sous le nom de defido, a interrogé la nature réelle de cette expansion. S’agit-il d’un véritable trading multichaîne ou simplement de l’ajout d’options de dépôt supplémentaires? kdot a rejeté cette lecture réductrice. Pour lui, l’enjeu dépasse les dépôts: il s’agit de permettre aux traders d’accéder à une liquidité partagée sans devoir traverser plusieurs réseaux avant d’atteindre le marché qui les intéresse.

Les traders se soucient de plus en plus de l’accès et de la qualité d’exécution. Ils ne veulent plus enchaîner les transferts entre blockchains avant de pouvoir négocier.

kdot, fondateur de BULK

Cette vision répond à une réalité de marché. De nombreux nouveaux venus arrivent via des portefeuilles, des applications de paiement ou des néobanques qui ne sont pas nécessairement ancrés sur Solana. Leur imposer un transfert préalable crée une friction que BULK cherche à éliminer.

L’aspect personnel de l’échange

Le débat a pris une tournure plus personnelle lorsque kdot a rappelé que Yakovenko figurait au tableau de capitalisation de BULK. « Tu es littéralement sur la table de capitalisation », a-t-il écrit. Yakovenko n’a pas contesté le fait. Il a simplement précisé qu’investir dans des fondateurs n’impliquait pas d’approuver chacune de leurs décisions stratégiques.

Sa réponse a été à la fois claire et nuancée. Il ne souhaite pas que l’équipe échoue. Il les encourage même à réussir. Mais il a ses propres priorités produit. Il a cité Bullet et Backpack pour illustrer que le soutien aux entrepreneurs peut coexister avec une préférence marquée pour les projets construits directement sur Solana.

kdot a accepté cette distinction. Il a reconnu que chaque fondateur doit prendre des décisions en fonction de son produit et de ses clients. L’échange, bien que tendu, est resté respectueux. Il révèle néanmoins une tension structurelle au sein de l’écosystème: jusqu’où peut-on s’éloigner de la couche principale tout en continuant à se réclamer de Solana?

Les implications pour l’ensemble de l’écosystème

Cette discussion dépasse largement le cas de BULK. Elle touche à la définition même de ce qu’est un projet Solana. Dans un environnement où les solutions de scaling, les appchains et les réseaux spécialisés se multiplient, la frontière devient floue. Yakovenko choisit de la redessiner de façon stricte.

Pour les développeurs, le message est clair. Si l’objectif est de bénéficier du soutien actif et de la priorisation de l’équipe Solana, il faut construire sur la couche 1. Les projets qui optent pour des infrastructures indépendantes peuvent parfaitement prospérer, mais ils le feront en tant que réseaux à part entière, avec leurs propres défis de liquidité, de sécurité et d’adoption.

Cette position a des conséquences concrètes. Elle influence les choix d’allocation des ressources de développement, les priorités de l’infrastructure, et même la façon dont les utilisateurs perçoivent la marque Solana. Un projet qui s’affiche comme « built on Solana » alors qu’il exécute ailleurs crée une confusion que Yakovenko refuse désormais d’entretenir.

Les points de friction identifiés

  • La définition exacte de l’appartenance à l’écosystème Solana
  • Le poids de la performance pure face à la simplicité d’architecture
  • Le rôle des investisseurs dans les orientations techniques des projets
  • La place des solutions multichaîne dans un réseau qui mise sur sa couche 1

Pourquoi la vitesse seule ne suffit plus

BULK justifie son architecture par les exigences du trading haute fréquence. Dans ce domaine, chaque milliseconde compte. Les contrôles de risque doivent être permanents. Un carnet d’ordres centralisé et un moteur de matching dédié offrent des avantages que même une couche 1 très performante a du mal à égaler pour certains cas d’usage extrêmes.

Pourtant Yakovenko reste sceptique. Il estime qu’une couche 1 correctement optimisée peut répondre à la majorité des besoins sans multiplier les couches d’abstraction. Cette conviction s’appuie sur les progrès constants de Solana en matière de débit et de latence. L’idée est que l’énergie dépensée à construire des réseaux parallèles pourrait être investie à améliorer encore la couche principale.

Le débat n’est pas purement technique. Il est aussi philosophique. D’un côté, la maximisation de la performance pour un cas d’usage précis. De l’autre, la préservation de la cohérence et de la sécurité d’un écosystème unifié. Les deux approches ont leurs mérites. Elles ne sont simplement pas compatibles dans la vision actuelle de Yakovenko.

Le rôle du collatéral et de la liquidité partagée

L’un des arguments forts de BULK concerne la liquidité. En permettant aux utilisateurs de déposer depuis différentes chaînes tout en tradant sur un même carnet d’ordres, la plateforme espère créer un effet de réseau puissant. Les marchés ne sont plus fragmentés selon l’origine des fonds. La liquidité devient un bien commun.

Cette approche répond à un problème réel. Aujourd’hui, de nombreux traders doivent choisir entre plusieurs plateformes en fonction de l’endroit où se trouvent leurs actifs. Les transferts inter-chaînes ajoutent des coûts, des délais et des risques. BULK veut supprimer cette friction.

Cependant, Yakovenko voit dans ce modèle une sortie progressive de l’orbite Solana. Même si le collatéral peut initialement reposer sur la couche principale, dès que le ledger de trading et le moteur d’exécution deviennent indépendants, la plateforme fonctionne de facto comme un réseau autonome. La distinction n’est pas sémantique: elle a des implications en termes de gouvernance, de sécurité et de responsabilité.

Une tension qui révèle les défis de croissance

Le succès de Solana a attiré des projets ambitieux qui cherchent à repousser les limites de ce que permet une blockchain publique. Certains de ces projets découvrent que les contraintes de la couche 1, aussi performante soit-elle, ne correspondent pas parfaitement à leurs besoins extrêmes. Ils construisent alors leurs propres solutions.

Ce mouvement est naturel. Il s’observe dans presque tous les écosystèmes matures. La question est de savoir comment l’écosystème d’origine gère ces spin-offs. Yakovenko choisit la transparence et la rigueur. Il refuse de laisser se créer une zone grise où des projets bénéficieraient de l’aura de Solana tout en s’en éloignant techniquement.

Cette attitude peut sembler sévère. Elle a pourtant le mérite de la clarté. Les fondateurs savent à quoi s’attendre. Les utilisateurs aussi. Et les investisseurs peuvent évaluer les projets en fonction de leur ancrage réel plutôt que de leur communication marketing.

Ce que révèle le calendrier des annonces

L’annonce de BULK ne s’accompagne d’aucun calendrier précis pour les intégrations supplémentaires. Les réseaux cités – Arc, Tempo, Arbitrum, HyperEVM – restent pour l’instant des intentions. Le collatéral actuel se trouve encore sur Solana. Le ledger interne gère déjà les positions et les marges.

Cette progressivité montre que la transition vers un modèle multichaîne n’est pas anodine. Elle demande du temps, de la coordination technique et une gestion attentive des risques. Chaque nouvelle source de collatéral introduit des variables supplémentaires en matière de finalité et de sécurité.

Yakovenko, de son côté, continue de pousser pour que les projets prioritaires restent ceux qui renforcent directement la couche principale. Sa position n’a pas changé malgré son implication capitalistique dans BULK. Il sépare clairement le soutien aux personnes et l’alignement stratégique sur le produit.

Les leçons pour les autres fondateurs

L’échange public entre Yakovenko et kdot offre plusieurs enseignements. Premièrement, la transparence reste possible même en cas de désaccord. Les deux parties ont exposé leurs arguments sans tomber dans la polémique stérile. Deuxièmement, l’appartenance à un écosystème ne se décrète pas uniquement par marketing. Elle se construit par des choix techniques concrets.

Troisièmement, les investisseurs, même influents, n’imposent pas toujours leur vision. Yakovenko a rappelé qu’il pouvait soutenir des fondateurs tout en restant fidèle à ses priorités. Cette indépendance d’esprit est rare et précieuse dans un secteur où les pressions croisées sont nombreuses.

Enfin, le débat montre que la question du scaling n’est pas tranchée. Certains misent sur l’amélioration continue de la couche 1. D’autres estiment que certains cas d’usage exigent des architectures dédiées. Les deux camps coexistent, parfois au sein des mêmes cercles d’investisseurs.

Vers une clarification durable des frontières

En affirmant si nettement que hors de la couche 1 il n’y a plus de Solana, Yakovenko force une clarification. Les projets devront désormais choisir explicitement leur camp. Soit ils construisent nativement et bénéficient de l’attention prioritaire de l’écosystème. Soit ils développent leur propre infrastructure et assument pleinement leur statut de réseau indépendant.

Cette clarification peut paraître restrictive à court terme. À plus long terme, elle pourrait renforcer la cohérence de la marque Solana et éviter la dilution. Les utilisateurs sauront exactement ce qu’ils utilisent. Les développeurs sauront exactement où concentrer leurs efforts. Les régulateurs et les observateurs externes disposeront d’une cartographie plus lisible.

BULK, de son côté, poursuit sa route. L’équipe a clairement indiqué qu’elle prendrait ses décisions en fonction de ses clients et de son produit. Le soutien de Yakovenko aux fondateurs reste intact, même si le soutien au modèle architectural a des limites. Cette coexistence d’un soutien humain et d’un désaccord technique illustre la maturité relative du secteur.

Le contexte plus large du marché

Cette discussion intervient dans un moment particulier pour Solana. Le prix du token a récemment franchi à la baisse le seuil des 100 dollars, dans un contexte de sorties de fonds sur les ETF. Les débats techniques prennent donc une dimension supplémentaire. Chaque décision d’architecture est scrutée à l’aune de sa capacité à renforcer ou à fragiliser la position concurrentielle du réseau.

Dans ce climat, la volonté de Yakovenko de recentrer l’attention sur la couche principale apparaît comme une stratégie de consolidation. Plutôt que de disperser les forces, il s’agit de densifier le cœur. Les applications natives deviennent les ambassadeurs prioritaires. Les projets qui s’éloignent le font à leurs propres risques, sans pouvoir compter sur le même niveau de relais institutionnel.

Cette approche n’est pas sans précédent. D’autres écosystèmes ont connu des phases similaires de clarification identitaire. Ceux qui ont réussi à maintenir une cohérence technique forte ont souvent mieux résisté aux cycles baissiers. Ceux qui ont laissé se multiplier les satellites sans discipline ont parfois perdu en lisibilité et en confiance.

Une conversation qui continue

Le débat entre Yakovenko et l’équipe de BULK n’est probablement pas clos. Les prochaines étapes de l’intégration multichaîne de la plateforme apporteront de nouveaux éléments. La manière dont Solana continuera d’optimiser sa couche 1 influencera également le calcul des fondateurs qui hésitent encore.

Ce qui reste acquis, c’est la franchise du dialogue. Dans un secteur parfois prompt aux éléments de langage, voir deux parties exposer publiquement leurs désaccords techniques constitue un signal positif. Les utilisateurs et les développeurs peuvent ainsi se forger une opinion éclairée plutôt que de devoir décrypter des communications lisses.

La phrase de Yakovenko restera sans doute comme un marqueur. « Si ce n’est pas sur la L1, ce n’est pas sur Solana. » Simple, directe, sans ambiguïté. Elle fixe une règle du jeu. À chaque projet maintenant de décider s’il souhaite jouer selon cette règle ou tracer sa propre voie, pleinement conscient des implications.

Dans les mois qui viennent, d’autres plateformes seront confrontées au même choix. Certaines resteront ancrées. D’autres suivront l’exemple de BULK et construiront leurs propres moteurs. L’écosystème dans son ensemble gagnera en diversité. La question est de savoir s’il gagnera aussi en clarté. La position de Yakovenko pousse clairement dans cette seconde direction.

Au final, cette histoire n’est pas seulement celle d’un désaccord entre un cofondateur et une startup qu’il a soutenue. C’est le symptôme d’un écosystème qui grandit, qui se complexifie, et qui doit redéfinir en permanence ce qui le constitue vraiment. La réponse de Yakovenko est sans appel: la couche 1, et rien d’autre. Le reste appartient à d’autres histoires, d’autres réseaux, d’autres ambitions.

Les prochains développements de BULK et la façon dont d’autres projets réagiront à cette ligne de conduite diront si cette clarification produit les effets escomptés. Pour l’instant, le message est passé. Et dans le monde des blockchains, les messages clairs restent rares. Celui-ci mérite d’être entendu et médité par tous ceux qui construisent, investissent ou tradent dans l’univers Solana et au-delà.

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