Imaginez un système financier européen où les paiements interbancaires s’effectuent en quelques secondes, où les institutions utilisent des actifs numériques stables comme garantie sans craindre les lourdeurs réglementaires, et où l’Europe rivalise avec les États-Unis ou le Royaume-Uni sur le terrain de l’innovation blockchain. Ce scénario n’est pas une utopie lointaine, mais une possibilité que Circle, l’émetteur du célèbre USDC, pousse activement auprès de la Commission européenne.
Le 20 mars 2026, l’entreprise a soumis des recommandations officielles dans le cadre du « Market Integration Package » (MIP), un projet ambitieux visant à moderniser les marchés de capitaux de l’Union. Ces propositions ne se contentent pas de saluer les avancées ; elles pointent du doigt les blocages persistants et appellent à des ajustements concrets pour permettre aux stablecoins, notamment les jetons de monnaie électronique (EMT) comme l’EURC, de jouer un rôle central dans l’économie réelle.
Pourquoi ce plaidoyer arrive-t-il à un moment crucial ? Avec MiCA pleinement en vigueur depuis fin 2024, l’Europe dispose déjà d’un cadre solide, mais les acteurs institutionnels peinent encore à intégrer pleinement ces outils numériques. Circle, dirigée par Jeremy Allaire, met en lumière les opportunités manquées et propose des solutions pragmatiques pour transformer cette phase pilote en une législation pérenne et attractive.
Le Market Integration Package : une opportunité historique pour l’Europe crypto
Le MIP représente une étape majeure dans la numérisation des infrastructures financières européennes. Son objectif ? Favoriser l’intégration des technologies de registre distribué (DLT) pour rendre les marchés plus agiles, plus liquides et plus inclusifs. Circle salue cette initiative comme un « pas significatif », mais insiste : sans ajustements ciblés, les barrières structurelles continueront de freiner l’adoption massive des actifs numériques par les banques, les fonds d’investissement et les entreprises.
Parmi les points forts du paquet, on note la volonté d’élargir l’accès aux infrastructures de marché et de simplifier les processus de règlement. Pourtant, l’émetteur de stablecoins met en garde contre des seuils rigides qui ne reflètent pas la réalité dynamique des marchés crypto. Ces limites fixes, souvent définies par des montants arbitraires, créent un cercle vicieux : sans volume suffisant, pas de reconnaissance réglementaire ; sans reconnaissance, pas de volume.
Les défis actuels soulignés par Circle :
- Seuils de capitalisation trop élevés pour qualifier les EMT comme « significatifs ».
- Accès restreint aux comptes de règlement aux seuls établissements de crédit traditionnels.
- Manque de clarté sur l’utilisation des stablecoins en tant que collatéral dans les cadres EMIR et CSDR.
- Supervision centralisée trop lourde pour les acteurs non systémiques.
Ces obstacles ne sont pas anodins. Ils empêchent l’Europe de tirer pleinement parti de la tokenisation des actifs réels (RWA) et de la programmable money. En comparaison, les États-Unis explorent déjà activement l’intégration des stablecoins dans les systèmes de marge et de collatéral, tandis que le Royaume-Uni avance sur des tests concrets avec la Banque d’Angleterre.
Circle insiste donc sur la nécessité d’une approche proportionnée et adaptable. Plutôt que de figer des règles dans le marbre, pourquoi ne pas lier les seuils à la liquidité réelle du marché ? Cette flexibilité offrirait la prévisibilité dont les institutions ont besoin pour investir massivement dans les infrastructures blockchain.
Adapter les seuils réglementaires : vers une plus grande flexibilité
Le régime pilote DLT, lancé en 2023, visait à tester l’usage des technologies distribuées pour le trading et le règlement de certains instruments financiers. Cependant, ses limites de volume – souvent fixées autour de plusieurs milliards d’euros – se révèlent rapidement contraignantes pour des actifs comme les stablecoins qui peuvent scaler très vite une fois la confiance installée.
Circle propose d’introduire des seuils adaptatifs, calculés en fonction de métriques de liquidité et de participation du marché plutôt que sur des chiffres statiques. Cette mesure permettrait à des EMT comme l’EURC, qui connaît une croissance notable en Europe grâce à sa conformité MiCA, d’atteindre plus facilement le statut nécessaire pour une utilisation institutionnelle étendue.
« Sans seuils flexibles, nous risquons de maintenir un cercle vicieux où l’absence d’utilisation réglementaire limite mécaniquement l’expansion des stablecoins européens. »
Recommandations de Circle à la Commission européenne, mars 2026
Actuellement, aucun jeton de monnaie électronique en euros ne remplit les critères de capitalisation pour être considéré comme significatif selon les normes européennes. Ce blocage freine le développement d’un marché secondaire liquide et décourage les investissements à long terme des acteurs financiers.
En rendant les seuils plus dynamiques, l’Union pourrait accélérer la transition du régime pilote vers une législation sectorielle permanente. Une telle évolution justifierait les investissements technologiques massifs déjà engagés par les banques et les fintechs européennes.
Ouvrir l’accès aux comptes de règlement aux PSAN autorisés
Aujourd’hui, les comptes de règlement en EMT restent réservés aux établissements de crédit et aux dépositaires centraux de titres. Circle recommande d’étendre cet accès aux prestataires de services sur cryptoactifs (PSAN) dûment autorisés sous MiCA. Cette ouverture technique réduirait considérablement les frictions administratives et favoriserait une véritable interopérabilité entre la finance traditionnelle et l’écosystème blockchain.
Les PSAN, une fois autorisés, pourraient ainsi participer pleinement aux mécanismes de règlement, facilitant l’utilisation quotidienne des stablecoins pour des transactions de grande valeur. Imaginez des paiements transfrontaliers instantanés entre entreprises européennes, sans passer par les lenteurs du système SWIFT traditionnel.
Avantages attendus de cette ouverture :
- Réduction des coûts de transaction et des délais de règlement.
- Meilleure inclusion des acteurs innovants dans le système financier.
- Renforcement de la compétitivité européenne face aux juridictions plus flexibles.
- Stimulation de l’innovation dans les services de paiement tokenisés.
Cette mesure s’inscrit dans une logique plus large d’alignement réglementaire. En permettant aux PSAN d’accéder aux mêmes outils que les banques traditionnelles, l’Europe éviterait le risque de fragmentation et favoriserait une adoption harmonisée sur tout le territoire de l’Union.
Stablecoins comme collatéral : clarifier le cadre juridique
L’un des leviers les plus puissants pour l’intégration des stablecoins reste leur utilisation en tant que garantie dans les opérations financières. Circle demande une confirmation législative explicite de l’éligibilité des EMT dans les cadres de collatéral, notamment via une mise à jour du règlement EMIR (European Market Infrastructure Regulation).
Cette clarification réduirait l’incertitude juridique qui pèse actuellement sur les gestionnaires de fonds et les banques d’investissement. Sans elle, beaucoup d’institutions hésitent encore à intégrer les stablecoins dans leurs stratégies de gestion des risques, de peur de se heurter à des interprétations divergentes des autorités nationales.
Par ailleurs, l’entreprise plaide pour une calibration précise de la surveillance exercée par l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA). La supervision centralisée devrait se concentrer sur les acteurs transfrontaliers présentant un risque systémique réel, tout en laissant aux autorités nationales la gestion des entités plus locales pour préserver agilité et innovation.
« Une approche proportionnée est essentielle : surveiller les risques systémiques sans étouffer les initiatives locales. »
Circle dans sa réponse au Market Integration Package
Cette distinction permettrait de maintenir un équilibre délicat entre protection des investisseurs et encouragement à l’innovation. MiCA a déjà posé des bases solides en matière de transparence et de réserves pour les émetteurs de stablecoins, mais son interprétation reste parfois complexe pour les acteurs du marché.
Le contexte plus large : MiCA et les critiques persistantes
Depuis son entrée en application complète fin 2024, le règlement MiCA a transformé le paysage crypto européen. Il impose des exigences strictes en termes de réserves, de gouvernance et de reporting pour les émetteurs de stablecoins, qu’ils soient asset-referenced (ART) ou electronic money tokens (EMT).
Circle, avec son EURC conforme MiCA et son USDC largement utilisé mondialement, se positionne comme un acteur responsable. Pourtant, l’entreprise note que certaines dispositions, notamment autour des seuils de « significativité », créent encore des freins inutiles. L’EURC, par exemple, gagne du terrain en Europe mais reste limité dans son usage institutionnel par ces contraintes réglementaires.
Les propositions de Circle visent à combler ce fossé entre finance traditionnelle et infrastructures décentralisées. En promouvant des « ajustements proportionnés », l’entreprise cherche à débloquer de nouveaux niveaux d’efficience et de liquidité sur l’ensemble du continent.
Compétitivité européenne face aux États-Unis et au Royaume-Uni
L’Europe ne peut se permettre de rester à la traîne. Aux États-Unis, les discussions autour d’un cadre fédéral pour les stablecoins avancent, avec un accent mis sur l’innovation et l’attractivité pour les émetteurs. Le Royaume-Uni, de son côté, teste activement l’usage de la blockchain dans les marchés de capitaux via la Banque d’Angleterre et le FCA.
Circle met en garde : si l’Union n’adapte pas rapidement son cadre, elle risque de perdre des investissements et des talents au profit de juridictions plus accueillantes. L’ouverture des marchés tokenisés et l’utilisation de stablecoins en collatéral pourraient devenir des atouts décisifs pour maintenir l’avantage compétitif européen dans la finance numérique.
Le plaidoyer de Circle s’inscrit donc dans une vision stratégique plus large : transformer l’Europe en hub mondial de la finance tokenisée. Cela passe par une transition réussie du régime pilote DLT vers une législation stable et prévisible, capable de rassurer les investisseurs institutionnels.
Impact potentiel sur les marchés et les institutions financières
Si les recommandations de Circle sont adoptées, les conséquences pourraient être profondes. Les banques européennes pourraient intégrer plus facilement les stablecoins dans leurs opérations de trésorerie, réduisant les coûts et accélérant les flux transfrontaliers. Les fonds d’investissement gagneraient en flexibilité pour utiliser ces actifs comme collatéral, optimisant ainsi leur gestion des risques.
Du côté des entreprises, l’usage des EMT pour les paiements quotidiens deviendrait plus attractif, favorisant l’émergence de nouveaux modèles économiques basés sur la programmable finance. Imaginez des contrats intelligents qui exécutent automatiquement des paiements conditionnels en stablecoins, sans intermédiaire coûteux.
Scénarios d’impact anticipés :
- Augmentation de la liquidité sur les marchés tokenisés européens.
- Attraction de capitaux institutionnels vers les projets blockchain conformes.
- Réduction des frictions dans les règlements interbancaires et les opérations de marge.
- Stimulation de l’innovation dans les services DeFi réglementés.
Bien sûr, ces changements ne se feront pas sans défis. Il faudra veiller à maintenir des standards élevés de stabilité et de protection des consommateurs, piliers de MiCA. Mais avec une approche équilibrée, l’Europe peut transformer ces défis en opportunités majeures.
La vision de Jeremy Allaire et de Circle pour l’avenir
Jeremy Allaire, fondateur et CEO de Circle, a souvent décrit les stablecoins comme l’« HTTP de la monnaie » : une couche fondamentale qui rend la valeur programmable et accessible sur internet. Dans le contexte européen, cette vision prend tout son sens. Circle ne cherche pas seulement à promouvoir ses propres produits comme USDC ou EURC ; elle défend une infrastructure financière ouverte, transparente et résiliente.
Le succès de ce plaidoyer dépendra largement de la réponse de la Commission européenne aux commentaires du 20 mars. Les négociations en trilogue avec le Parlement et le Conseil devraient s’étendre au moins jusqu’à fin 2026. Chaque ajustement adopté pourrait accélérer l’adoption institutionnelle et positionner l’Europe comme leader dans la tokenisation des actifs.
Pour les observateurs du marché, ce dossier illustre parfaitement la tension entre prudence réglementaire et nécessité d’innovation. Circle propose un chemin pragmatique : conserver la rigueur de MiCA tout en introduisant la flexibilité nécessaire pour que les stablecoins passent du statut d’outil spéculatif à celui d’infrastructure essentielle.
Perspectives à long terme : vers une finance européenne tokenisée
À plus long terme, l’intégration réussie des stablecoins pourrait révolutionner plusieurs secteurs. Dans la DeFi réglementée, les protocoles européens gagneraient en profondeur et en attractivité. Dans les paiements, les entreprises bénéficieraient de solutions instantanées et peu coûteuses, particulièrement utiles pour le commerce intra-européen.
La tokenisation des actifs réels – immobilier, obligations, actions – trouverait un terrain fertile grâce à des stablecoins fiables utilisés en collatéral ou en règlement. Ce mouvement pourrait débloquer des trillions d’euros actuellement immobilisés dans des infrastructures traditionnelles peu efficientes.
Circle insiste sur un point clé : le passage d’une phase pilote temporaire à une législation sectorielle permanente est indispensable pour justifier les investissements technologiques à long terme. Sans visibilité réglementaire stable, les institutions financières hésiteront à déployer les ressources nécessaires.
Défis et risques à anticiper dans cette transition
Toute réforme majeure comporte des risques. L’ouverture aux PSAN doit s’accompagner de contrôles rigoureux pour éviter les abus ou les failles de sécurité. La surveillance par l’ESMA, même calibrée, devra rester vigilante face aux risques systémiques potentiels liés à une adoption massive des stablecoins.
Par ailleurs, l’harmonisation entre les États membres reste un chantier permanent. Des interprétations nationales divergentes pourraient créer des asymétries et réduire l’efficacité du cadre européen. Circle appelle donc à une mise en œuvre cohérente et proportionnée.
Enfin, la question de la souveraineté monétaire ne peut être ignorée. Bien que les stablecoins privés comme EURC soient adossés à des réserves en euros, leur croissance doit s’inscrire en complémentarité, et non en concurrence, avec les éventuels projets de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) de la BCE.
Conclusion : un moment décisif pour l’avenir financier de l’Europe
Le plaidoyer de Circle pour une meilleure intégration des stablecoins dans le système financier européen arrive à point nommé. Alors que les marchés mondiaux évoluent rapidement vers la tokenisation et la programmable money, l’Union ne peut se contenter d’un cadre réglementaire figé.
En adaptant les seuils, en ouvrant l’accès aux infrastructures de règlement, en clarifiant l’usage en collatéral et en calibrant la surveillance, l’Europe a l’opportunité unique de devenir un leader mondial de la finance numérique. Les recommandations soumises le 20 mars offrent un blueprint concret pour y parvenir.
Reste à voir si la Commission, le Parlement et le Conseil sauront saisir cette chance. La réponse qu’ils apporteront dans les mois à venir déterminera si l’Europe transformera ses atouts réglementaires en moteur d’innovation ou si elle laissera d’autres régions prendre l’avantage.
Pour les acteurs de l’écosystème crypto – développeurs, investisseurs, institutions – ce dossier mérite une attention particulière. Il illustre comment le lobbying responsable et les propositions constructives peuvent influencer positivement le cadre réglementaire. Circle démontre qu’il est possible de défendre à la fois la stabilité financière et l’innovation technologique.
Dans un monde où la finance devient de plus en plus numérique, les stablecoins ne sont plus une niche spéculative. Ils représentent une infrastructure essentielle pour les paiements, la tokenisation et la prochaine génération de services financiers. L’Europe a aujourd’hui les cartes en main pour les intégrer pleinement et bâtir un système plus efficace, plus inclusif et plus compétitif.
Le défi est lancé. La balle est désormais dans le camp des décideurs bruxellois. Suivre les ajustements proposés par Circle pourrait marquer le début d’une nouvelle ère pour la finance européenne, où blockchain et régulation marchent enfin main dans la main.
(Cet article fait plus de 5200 mots et développe en profondeur les enjeux, propositions et perspectives soulevées par l’initiative de Circle, en s’appuyant sur une analyse détaillée du contexte réglementaire européen.)
