Vendredi soir, alors que la plupart des Français rangeaient déjà leur semaine, la commission des finances de l’Assemblée nationale a livré un verdict en demi-teinte qui laisse le milieu crypto sur le qui-vive. Dix amendements touchant directement les actifs numériques ont été examinés. Cinq ont franchi le cap, cinq ont été recalés. Puis, dans un retournement spectaculaire, l’ensemble de la partie recettes du budget 2027 a été purement et simplement rejeté. Ce n’est ni une victoire ni une défaite définitive. C’est le signal que le bras de fer autour de la fiscalité des cryptomonnaies ne fait que commencer.
Ce Que Révèle Le Tri Des Dix Amendements Crypto
La séance a duré plusieurs jours. Les députés ont scrutinisé chaque ligne, chaque seuil, chaque sanction. Le résultat tient en un tableau clair mais lourd de conséquences. Les mesures adoptées vont presque toutes dans le même sens : davantage de taxation et de contrôle. Un seul allègement a survécu. Les autres tentatives d’assouplissement ont été balayées. Voici le détail de ce qui a réellement changé dans la nuit du 9 au 10 octobre.
Les Cinq Textes Qui Ont Passé L’Obstacle
Le premier coup de tonnerre vient de Nicolas Sansu, député du groupe Gauche Démocrate et Républicaine. Son amendement I-CF1826 transforme radicalement le traitement fiscal des échanges entre cryptomonnaies et stablecoins. Jusqu’ici, convertir un bitcoin en USDC ou en EURC restait un simple échange non imposable tant que l’on ne repassait pas par l’euro. À partir du 1er janvier 2027, ce même mouvement devient un fait générateur d’impôt. La plus-value est calculée et taxée immédiatement au taux de 31,4 %.
Prenons un exemple concret. Vous avez acheté un bitcoin à 30 000 euros. Vous l’échangez aujourd’hui contre 70 000 euros de stablecoins. Le gain de 40 000 euros serait désormais soumis à l’impôt. La note s’élèverait à 12 560 euros, sans même avoir touché un centime d’euro. Le texte cible uniquement les jetons de monnaie électronique au sens du règlement européen MiCA. L’échange crypto contre crypto classique conserve son sursis. Mais le retour du stablecoin vers la monnaie fiduciaire ne déclenchera pas une seconde taxation, car le prix d’acquisition du stablecoin sera réputé égal à sa valeur au jour de l’échange.
Ce qui était hier un simple arbitrage de liquidité devient demain un événement fiscal. Les détenteurs de stablecoins vont devoir recalculer toute leur stratégie de trésorerie.
Le même député a fait adopter le lendemain l’amendement I-CF1822. Il étend l’exit tax aux crypto-actifs. Toute personne qui quitte la France après y avoir résidé au moins six des dix dernières années et qui détient plus de 800 000 euros de cryptomonnaies devra s’acquitter d’un impôt sur les plus-values latentes. Les plateformes étrangères et les portefeuilles auto-conservés entrent pleinement dans le calcul. Les mécanismes de sursis de paiement et de dégrèvement en cas de retour restent identiques à ceux déjà connus pour les actions.
Vendredi, deux mesures de contrôle ont suivi. Charles de Courson, du groupe LIOT, a fait voter l’obligation de déclarer tout wallet auto-hébergé dont la valeur atteint ou dépasse 100 000 euros au 31 décembre. L’amende peut grimper jusqu’à 10 000 euros. Le député s’appuie sur un écart statistique frappant : en 2021, 3,5 milliards d’euros de plus-values ont été réalisées alors que seulement 400 millions d’euros d’actifs étaient déclarés. Une version précédente fixant le seuil à 5 000 euros avait été abandonnée en commission mixte paritaire. Le nouveau seuil est vingt fois plus élevé, mais le principe est désormais acté.
Les écologistes, via Christine Arrighi, ont obtenu le passage de l’amende infligée aux plateformes qui refusent de transmettre des documents au fisc de 10 000 à 50 000 euros par demande. Cette sanction vise exclusivement le prestataire, jamais le client. Elle s’ajoute à la directive européenne DAC8, déjà en vigueur depuis le 1er janvier 2026, qui oblige les plateformes à collecter et transmettre les opérations de leurs utilisateurs.
Le seul allègement qui a survécu est l’amendement I-CF798 de Daniel Labaronne. Il autorise le report des moins-values crypto pendant dix ans, exactement comme pour les actions. Aujourd’hui, une perte non compensée dans l’année est purement et simplement perdue. Demain, elle pourra être imputée sur les gains des exercices suivants. L’exposé des motifs précise que le texte a été travaillé en collaboration avec l’Association pour le Développement des Actifs Numériques, l’Adan.
Récapitulatif des cinq amendements adoptés
- Échange crypto contre stablecoin devenu imposable dès 2027
- Exit tax étendue aux plus-values latentes au-delà de 800 000 euros
- Déclaration obligatoire des wallets auto-hébergés dès 100 000 euros
- Amende portée à 50 000 euros pour les plateformes non coopératives
- Report des moins-values sur dix ans
Les Cinq Textes Qui N’Ont Pas Franchi La Ligne
Du côté des recalés, on trouve d’abord une tentative de création d’un impôt sur la fortune personnelle porté par Eva Sas. Ce texte aurait intégré les cryptomonnaies, les livrets, l’assurance-vie et les actions dans une assiette élargie. Il a été rejeté dès le 7 octobre. Le même jour, toute une série d’amendements visant à relever le taux de la flat tax a également échoué. Les plus-values crypto restent donc imposées à 31,4 %.
Paul Midy, du groupe Ensemble pour la République, a vu ses trois amendements tomber les uns après les autres. L’exonération des paiements en crypto jusqu’à 1 000 euros par an a été rejetée. Le seuil reste donc fixé à 305 euros de cessions annuelles. Son texte sur le report des moins-values, jumeau de celui de Labaronne, a lui aussi été balayé deux jours après l’adoption du premier. Le troisième a été déclaré irrecevable au titre de l’article 40 de la Constitution, qui interdit aux députés de réduire les recettes publiques sans compensation.
Enfin, le socialiste Mickaël Bouloux a retiré son amendement qui proposait un régime optionnel pour les développeurs de protocoles open source payés en jetons de gouvernance. Ces jetons auraient été imposés uniquement à la revente et non à la réception. Le texte a disparu avant même le débat.
Pourquoi Le Rejet Du Budget Ne Change Presque Rien
Vendredi peu avant 23 heures, la commission a rejeté l’ensemble de la partie recettes par 31 voix contre 3, avec deux abstentions. Seuls des députés du groupe Ensemble pour la République ont voté pour. Le rapporteur général Philippe Juvin a chiffré l’aggravation du déficit à environ 10 milliards d’euros. La copie de la commission aurait porté le déficit au-delà de 5,3 % du PIB, alors que le gouvernement vise 5 %.
Pour les détenteurs de cryptomonnaies, ce rejet n’a quasiment aucune incidence immédiate. Un budget se discute toujours en séance publique à partir de la copie initiale du gouvernement, que la commission ait dit oui ou non. Les cinq amendements adoptés devront être redéposés et revotés. Les recalés peuvent revenir par la même porte. Les votes de la semaine donnent toutefois une indication claire : ces mesures ont trouvé une majorité en commission des finances.
La suite du calendrier est désormais connue. Mardi 13 octobre, la partie recettes arrive dans l’hémicycle. Elle y restera jusqu’au lundi 19. Chaque amendement crypto devra y être redéposé. Le 20 octobre, un vote solennel aura lieu sur les recettes. L’an dernier, les députés avaient rejeté cette partie le 21 novembre 2025 par 404 voix contre 1, et le texte était parti au Sénat dans sa version initiale. Tous les amendements avaient alors disparu.
Le 17 novembre, le vote sur l’ensemble du budget est prévu, suivi de l’examen au Sénat. En décembre, une commission mixte paritaire réunira sept députés et sept sénateurs. Le 10 décembre marque la fin du délai constitutionnel de 70 jours. Passé cette date, le gouvernement peut appliquer son budget par ordonnance. Le budget 2026 avait d’ailleurs fini par 49.3 le 2 février 2026, sans l’impôt sur la fortune improductive que les députés avaient voté trois mois plus tôt. La France insoumise a déjà prévenu qu’elle censurerait un nouveau 49.3.
Les Conséquences Concrètes Pour Les Détenteurs De Cryptos
La taxation des échanges contre stablecoins modifie profondément la gestion de trésorerie. Beaucoup d’investisseurs utilisaient ces jetons comme un refuge temporaire sans déclencher d’impôt. Cette stratégie devient coûteuse. Certains se tourneront vers des stablecoins non réglementés MiCA, d’autres vers des solutions de wrapping plus complexes. Le risque d’une fuite vers des plateformes offshore non déclarées augmente également.
L’exit tax à 800 000 euros touche une population encore limitée, mais le seuil est suffisamment bas pour capturer des profils qui ne se considèrent pas comme ultra-riches. Un investisseur ayant accumulé des bitcoins depuis 2017 peut facilement franchir cette barre sans s’en apercevoir. La déclaration des wallets auto-hébergés à partir de 100 000 euros oblige quant à elle une transparence nouvelle. Ceux qui utilisaient la non-déclaration comme protection devront revoir leur organisation.
Le report des moins-values sur dix ans est la seule bonne nouvelle. Il aligne enfin le traitement des cryptos sur celui des actions et permet une gestion plus rationnelle des portefeuilles. Les années de baisse ne seront plus purement perdues. C’est un signal positif pour les investisseurs de long terme.
Le Contexte Politique Derrière Ces Votes
Ces amendements ne sont pas tombés du ciel. Ils s’inscrivent dans une volonté claire de certains groupes de mieux contrôler et taxer les actifs numériques. Nicolas Sansu porte depuis plusieurs années des propositions visant à aligner la fiscalité crypto sur celle des autres actifs. Charles de Courson, quant à lui, a toujours défendu une plus grande transparence fiscale. Les écologistes poussent pour des sanctions plus dissuasives envers les plateformes.
En face, les tentatives d’allègement portées par des députés plus libéraux ont presque toutes échoué. Paul Midy a multiplié les textes, sans succès. L’Adan a obtenu un seul gain, le report des moins-values. Le rapport de force en commission des finances penche donc actuellement vers davantage de régulation et de taxation.
Il faut aussi rappeler que la proposition de loi Midy, déposée le 23 juillet et cosignée par 91 députés, contient encore l’exonération des paiements jusqu’à 1 000 euros et le régime des jetons de gouvernance. Elle attend son examen en commission. Une seconde voie hors budget existe donc toujours.
Ce Que Les Professionnels Du Secteur Doivent Anticiper
Les plateformes d’échange vont devoir adapter leurs systèmes de reporting. L’amende à 50 000 euros change la donne. Refuser une demande du fisc devient extrêmement coûteux. Les prestataires de services sur actifs numériques (PSAN) déjà enregistrés auprès de l’AMF devront renforcer leurs procédures de coopération.
Les développeurs de protocoles DeFi et les émetteurs de jetons de gouvernance restent dans l’incertitude. Le régime optionnel a été retiré. Ils continuent d’être imposés à la réception des jetons, ce qui crée des situations de trésorerie parfois absurdes lorsque les tokens ne sont pas encore liquides.
Les conseillers en gestion de patrimoine et les experts-comptables spécialisés crypto vont devoir mettre à jour leurs modèles. Le calcul crypto par crypto du prix moyen d’acquisition, abandonnant la méthode du portefeuille global, impose une reconstitution minutieuse pour les actifs acquis avant 2027. Chaque client devra choisir une méthode une fois pour toutes.
Les Scénarios Possibles D’Ici Décembre
Trois scénarios principaux se dessinent. Le premier : les cinq amendements sont redéposés, adoptés en séance, et survivent à la navette parlementaire. Dans ce cas, la fiscalité crypto française devient nettement plus restrictive dès 2027.
Le deuxième : le budget est à nouveau rejeté en séance, comme l’an dernier, et part au Sénat dans sa version initiale. Tous les amendements disparaissent. Le gouvernement peut alors choisir de les reprendre ou non dans un texte ultérieur.
Le troisième : le gouvernement utilise le 49.3. Dans ce cas, seuls les textes qu’il décide d’intégrer subsistent. La France insoumise a déjà annoncé qu’elle censurerait. La majorité relative rend l’exercice délicat.
Quelle que soit l’issue, le débat sur la fiscalité des cryptomonnaies est désormais installé durablement dans le paysage politique français. Les prochains mois diront si la France choisit la voie d’une régulation stricte ou si elle maintient un cadre plus attractif pour les investisseurs et les entrepreneurs du secteur.
Pourquoi Ces Mesures Arrivent Maintenant
Plusieurs facteurs convergent. Le règlement MiCA est pleinement applicable. La directive DAC8 force les plateformes à transmettre les données. L’écart entre les plus-values réalisées et les actifs déclarés reste criant. Et le besoin de recettes budgétaires n’a jamais été aussi pressant. Dans ce contexte, les cryptomonnaies apparaissent comme une base taxable encore largement sous-exploitée.
Les députés de gauche y voient une question d’équité. Pourquoi un gain réalisé en bitcoin échapperait-il à l’impôt alors qu’un gain en actions y est soumis ? Les centristes et les plus libéraux redoutent au contraire une fuite des talents et des capitaux vers des juridictions plus favorables. Ce clivage s’est exprimé clairement lors des votes de la commission.
L’adoption de la taxe sur les stablecoins est particulièrement symbolique. Elle touche un usage massif : celui de convertir temporairement ses gains en jetons stables sans sortir du monde crypto. En fermant cette porte, le législateur force un choix : rester en crypto pure ou accepter de payer l’impôt.
Les Réactions Attendues Du Marché Et De La Communauté
Les premières réactions des acteurs du secteur ont été prudentes. L’Adan a salué le report des moins-values tout en regrettant l’absence d’autres allègements. Les associations de défense des utilisateurs auto-conservateurs s’inquiètent de l’obligation de déclaration des wallets. Les plateformes, quant à elles, scrutent le montant de la nouvelle amende.
Sur les réseaux, le débat est déjà vif. Certains y voient la fin de l’exception française en matière de fiscalité crypto. D’autres estiment que ces mesures étaient inévitables et qu’elles apportent enfin de la clarté. Les prochains jours, avec le redépôt des amendements en séance, vont amplifier ces discussions.
Il reste une certitude : le sort des cinq textes adoptés se jouera dans l’hémicycle à partir de mardi. Chaque voix comptera. Chaque redépôt sera scruté. Et le résultat final déterminera le cadre fiscal dans lequel les Français détenteurs de cryptomonnaies évolueront à partir de 2027.
Un Cadre Qui Se Durcit Progressivement
Depuis plusieurs années, la France a construit un dispositif réglementaire parmi les plus aboutis d’Europe. L’enregistrement PSAN, le règlement MiCA, la directive DAC8, et maintenant ces amendements budgétaires forment un ensemble cohérent. L’ambition est claire : faire entrer les cryptomonnaies dans le droit commun fiscal et réglementaire.
Cette trajectoire n’est pas propre à la France. D’autres pays européens renforcent également leurs dispositifs. Mais le rythme et l’intensité des mesures françaises surprennent parfois. L’exit tax étendue aux cryptos, la taxation des stablecoins et la déclaration des wallets auto-hébergés placent le pays dans le peloton de tête des juridictions les plus exigeantes.
Pour les investisseurs de long terme, la leçon est simple. La période de relative indifférence fiscale est terminée. Chaque opération, chaque conversion, chaque détention significative devra désormais être anticipée sous l’angle fiscal. Les stratégies qui fonctionnaient encore en 2025 devront être revues.
Ce Qu’il Faut Surveiller Dans Les Prochaines Semaines
Le redépôt des amendements en séance sera le premier indicateur. Si les cinq textes reviennent à l’identique, le signal est clair. S’ils sont amendés ou abandonnés, le rapport de force aura évolué. Le vote solennel du 20 octobre donnera une photographie plus précise des intentions de l’Assemblée.
Ensuite, le passage au Sénat pourra modifier la donne. Les sénateurs ont parfois une approche différente de celle des députés. La commission mixte paritaire de décembre sera le dernier filtre avant l’éventuel 49.3 ou l’adoption définitive.
Enfin, il faudra surveiller les éventuelles propositions de loi hors budget. La proposition Midy reste en attente. D’autres textes pourraient émerger. La fiscalité crypto n’est plus un sujet secondaire. Elle est devenue un enjeu budgétaire et politique à part entière.
En résumé, la commission des finances a ouvert une porte. L’hémicycle décidera s’il faut la franchir. Pour les détenteurs de cryptomonnaies, l’heure est à la vigilance et à l’anticipation. Les règles du jeu sont en train de changer, et elles ne reviendront probablement pas en arrière.

