Imaginez un instant : le dollar américain, cette monnaie qui domine le monde depuis des décennies, perd brutalement de sa superbe. Plus de 10 % de dégringolade en un an. Logiquement, on se dit que les investisseurs vont se ruer sur les valeurs refuges alternatives, et en particulier sur Bitcoin, souvent présenté comme « l’or numérique ». Et pourtant… rien. Pire, le BTC recule de 15 % sur la même période. Que s’est-il passé ? Pourquoi cette fois-ci la faiblesse du billet vert n’a-t-elle pas fait décoller la reine des cryptomonnaies ?

Les analystes de JPMorgan Private Bank viennent de livrer une explication limpide et plutôt déstabilisante pour la communauté crypto. Leur diagnostic est sans appel : Bitcoin n’est plus (ou n’a jamais vraiment été) perçu comme une couverture fiable contre l’affaiblissement du dollar et l’inflation galopante. Il est traité comme un actif spéculatif sensible aux flux de liquidité et aux décisions de la Fed. Décryptage complet.

Un découplage historique qui interroge

Pendant des années, le narratif était simple et séduisant : dollar faible = Bitcoin haussier. Chaque fois que le DXY (l’indice qui mesure la force du dollar face à un panier de devises) baissait sensiblement, le prix du BTC grimpait presque mécaniquement. Les raisons invoquées étaient multiples : protection contre la dévaluation monétaire, rareté programmée, méfiance croissante envers les monnaies fiat…

Mais en ce début 2026, la corrélation semble s’être brisée net. Le Dollar Index a perdu plus de 10,7 % sur douze mois glissants, atteignant des niveaux que beaucoup n’avaient plus vus depuis plusieurs années. Pendant ce temps, Bitcoin a non seulement refusé de profiter de ce mouvement, mais il a même accentué sa correction. Un paradoxe qui mérite qu’on s’y attarde.

Les explications de Yuxuan Tang chez JPMorgan

Yuxuan Tang, responsable de la stratégie macro pour l’Asie chez J.P. Morgan Private Bank, ne mâche pas ses mots. Selon lui, la chute actuelle du dollar repose essentiellement sur des flux de court terme et un pur sentiment de marché, et non sur un changement structurel profond de la politique monétaire américaine ou de la croissance économique US.

« La baisse du dollar que nous observons est davantage liée à des mouvements tactiques et à l’appétit pour le risque des investisseurs qu’à une véritable réévaluation fondamentale de la devise américaine. »

Yuxuan Tang – J.P. Morgan Private Bank

Autrement dit : les marchés ont anticipé, peut-être trop vite, une Fed beaucoup plus dovish qu’elle ne l’est réellement. Résultat ? Un dollar qui faiblit sans que les fondamentaux ne le justifient pleinement. Et dans cet environnement, Bitcoin ne joue pas le rôle qu’on lui prête traditionnellement.

Bitcoin, l’actif risk-on par excellence

Voici le cœur de l’analyse JPMorgan : Bitcoin est perçu et traité comme un actif « risk-on », c’est-à-dire un actif que l’on achète quand l’appétit pour le risque est élevé et que l’on vend massivement dès que la prudence revient. Cela le rapproche beaucoup plus des actions technologiques ou des indices boursiers que de l’or physique.

Quand les conditions de liquidité se tendent – hausse des taux réels, resserrement monétaire, aversion au risque – le BTC souffre, même si le dollar faiblit par ailleurs. À l’inverse, quand la Fed pivote vers un assouplissement massif, Bitcoin explose… indépendamment de ce que fait le DXY.

Preuves concrètes du positionnement risk-on de Bitcoin :

  • Corrélation élevée avec le Nasdaq 100 ces 18 derniers mois
  • Sorties massives des ETF Bitcoin dès que les taux longs US remontent
  • Comportement similaire aux small caps et aux valeurs de croissance en période d’incertitude
  • Réaction violente aux annonces de la Fed (bien plus qu’aux chiffres du DXY)

En clair : tant que la Réserve fédérale n’envoie pas de signal clair d’assouplissement durable, Bitcoin reste sous pression, même face à un dollar en net repli.

L’or, grand gagnant incontesté de la faiblesse du dollar

Pendant que Bitcoin patine, l’or continue de pulvériser des records historiques. Le 29 janvier 2026, le métal jaune a dépassé les 5 590 dollars l’once, un niveau inimaginable il y a encore deux ans. Pourquoi un tel succès ?

L’or conserve une image de valeur refuge universellement acceptée. Les investisseurs institutionnels, les banques centrales (notamment en Asie), les fonds souverains continuent de le considérer comme l’ultime assurance contre l’inflation et la dévaluation monétaire. Bitcoin, malgré tous ses efforts narratifs, n’a pas encore réussi à détrôner ce statut millénaire.

Les flux sont éloquents : on vend du dollar pour acheter de l’or, de l’argent métal, des matières premières, des obligations émergentes… mais pas (ou très peu) de Bitcoin en ce moment.

Et la politique américaine dans tout ça ?

Certains observateurs, dont Changpeng Zhao (CZ), restent très optimistes à moyen terme. Le fondateur de Binance estime qu’une administration Trump couplée à un Congrès républicain pourrait enfin mettre en place un cadre réglementaire favorable aux cryptomonnaies aux États-Unis. Si cela se concrétise, un véritable supercycle pourrait s’enclencher pour Bitcoin, indépendamment du niveau du dollar.

« Si les États-Unis adoptent des politiques crypto-positives claires, nous pourrions assister à un supercycle historique pour Bitcoin. »

Changpeng Zhao – fondateur de Binance

Mais en attendant ces fameuses mesures législatives et réglementaires, le marché reste suspendu aux lèvres de Jerome Powell et de son comité. Chaque discours, chaque dot-plot, chaque minute de la Fed est scruté à la loupe. Et pour l’instant, le message reste clair : pas de baisse de taux précipitée en vue.

Que nous apprend ce découplage sur la maturité du marché crypto ?

Ce découplage dollar/Bitcoin est peut-être le signe que le marché des cryptomonnaies arrive à une forme de maturité. On ne peut plus se contenter de slogans simplistes du type « dollar faible = Bitcoin à la lune ». Les investisseurs institutionnels qui dominent de plus en plus les flux exigent des analyses plus nuancées et des corrélations plus fines.

Bitcoin n’est plus un actif de niche réservé à une poignée de geeks et de libertariens. Il est devenu un actif financier à part entière, avec ses propres drivers, ses propres logiques, ses propres risques. Et l’un de ces drivers principaux reste la perception du risque global et la disponibilité de la liquidité mondiale.

Facteurs qui pèsent actuellement sur Bitcoin (janvier 2026) :

  • Pause dans le cycle de baisse des taux de la Fed
  • Rendements réels américains toujours élevés
  • Sorties nettes des ETF spot Bitcoin depuis plusieurs semaines
  • Retour de la prudence sur les actifs risqués en général
  • Concurrence très forte de l’or et des marchés émergents
  • Absence de catalyseur réglementaire majeur aux USA pour l’instant

Scénarios possibles pour les prochains mois

Plusieurs trajectoires se dessinent pour Bitcoin dans les mois à venir :

  • Scénario 1 – Attentisme prolongé : la Fed reste prudente, les taux longs restent élevés, le dollar se stabilise après sa chute, Bitcoin consolide entre 80 000 $ et 100 000 $ dans l’attente d’un vrai catalyst.
  • Scénario 2 – Pivot dovish surprise : des données économiques américaines plus faibles que prévu forcent la Fed à reprendre les baisses de taux plus rapidement. Liquidité abondante → appétit pour le risque → rebond violent de Bitcoin.
  • Scénario 3 – Cadre réglementaire pro-crypto : annonces concrètes de l’administration et du Congrès US sur un cadre favorable (clarté sur les stablecoins, statut des exchanges, fiscalité avantageuse…). Même sans pivot monétaire, Bitcoin pourrait repartir à la hausse.
  • Scénario 4 – Risque systémique : un événement macro imprévu (crise bancaire régionale, tensions géopolitiques majeures, krach obligataire) provoque une aversion massive au risque. Dans ce cas, Bitcoin pourrait souffrir autant, voire plus, que les actions.

Le scénario le plus probable à court terme reste le premier : un marché qui ronronne en attendant le prochain vrai signal, qu’il vienne de la Fed, du Capitole ou d’un événement macro imprévu.

Conclusion : Bitcoin doit encore prouver sa maturité

La faiblesse actuelle du dollar américain aurait dû, en théorie, propulser Bitcoin vers de nouveaux sommets. Il n’en a rien été. Cette non-réaction est riche d’enseignements. Elle montre que le marché crypto n’obéit plus seulement à des récits simplistes, mais à une logique financière de plus en plus sophistiquée.

Bitcoin n’est pas encore l’or 2.0. Il reste, pour l’essentiel des investisseurs institutionnels, un actif spéculatif à fort bêta, sensible aux conditions de financement globales. Tant que la Fed n’enverra pas un signal clair d’assouplissement durable, il est peu probable que le BTC parvienne à s’affranchir durablement de la pesanteur macroéconomique.

Mais l’histoire n’est pas terminée. Les catalyseurs potentiels sont nombreux : évolution réglementaire aux États-Unis, adoption accrue par les entreprises, nouveaux produits financiers, intégration dans les portefeuilles institutionnels… La route est encore longue, mais le potentiel reste immense.

Une chose est sûre : ceux qui attendaient que la simple faiblesse du dollar suffise à faire décoller Bitcoin en seront pour leurs frais. La réalité du marché est plus nuancée, plus complexe… et finalement plus mature.

À suivre de très près dans les semaines et mois à venir.

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