Et si le vrai obstacle n’était pas la technologie, mais le droit ? Depuis qu’un président américain a évoqué, à la Maison-Blanche, une voie « pleinement conforme » pour une plateforme de futures perpétuels née hors des États-Unis, la question circule dans les salles de marché comme une rumeur trop belle pour être simple. Hyperliquid attire déjà des volumes colossaux. Les traders américains, eux, restent souvent à la porte. Le 31 août 2026, un ancien conseiller senior de la Securities and Exchange Commission a tenté de poser des mots concrets sur ce qui sépare un souhait politique d’un lancement réellement légal. Son diagnostic est net : même si les agences accélèrent, il faudrait encore compter dix à douze mois de construction réglementaire. Pas un tampon. Une architecture.
Ce Que Change Vraiment L’Entrée Américaine
On a tendance à imaginer l’arrivée d’une plateforme comme un dossier unique : une licence, un siège, quelques contrôles anti-blanchiment, et le tour est joué. Ashley Ebersole, cofondateur et directeur juridique de tx, ancien senior counsel à la SEC, balaie cette lecture. Le problème n’est pas seulement d’autoriser Hyperliquid à opérer. Il faut d’abord décider comment des contrats perpétuels conçus à l’étranger s’insèrent dans des lois pensées pour des salles de dérivés classiques, des chambres de compensation et des intermédiaires identifiables.
Le 19 août, lors d’une réunion à la Maison-Blanche avec des dirigeants de la finance et de la crypto, Donald Trump a indiqué que Michael Selig, président de la Commodity Futures Trading Commission, travaillait à une solution conforme. Les comptes rendus de l’époque n’ont mentionné ni calendrier, ni structure d’agrément, ni feu vert. Ce n’était pas une homologation. C’était un signal politique. Entre le signal et le marché ouvert, il y a le droit fédéral, deux régulateurs aux frontières parfois floues, et une Cour suprême qui n’aime plus que les agences interprètent trop librement leurs propres textes.
Le vrai seuil, c’est que le droit américain n’offre pas aujourd’hui une voie simple pour proposer aux particuliers des futures perpétuels crypto sous la forme où ils se négocient au large.
Ashley Ebersole
Pourquoi Le Sujet Est Devenu Politique
Washington discute depuis des mois d’un cadre plus lisible pour les actifs numériques. Le même 19 août, le président a pressé le Congrès d’avancer sur le Digital Asset Market Clarity Act, souvent appelé simplement loi Clarity. L’idée de ce texte est de tracer une frontière plus nette entre ce qui relève des matières premières numériques, plutôt du côté de la CFTC, et ce qui reste un titre financier, plutôt du côté de la SEC. Sans cette carte, chaque produit nouveau devient un casse-tête de compétence.
Hyperliquid cristallise le débat parce qu’il n’est pas un simple carnet d’ordres au comptant. Les perpétuels permettent de prendre une exposition continue, avec un mécanisme de financement plutôt qu’une date d’échéance fixe. Offshore, le modèle s’est imposé. Aux États-Unis, il bute sur des catégories juridiques héritées d’un autre siècle financier : marchés à terme désignés, organisations de compensation, swaps, security-based swaps, contrats à terme sur titres. Traduire un produit on-chain dans ce vocabulaire n’est pas un exercice de communication. C’est un exercice de souveraineté réglementaire.
Ce que l’on sait déjà, et ce que l’on n’a pas.
- Un soutien politique a été exprimé publiquement, sans homologation officielle.
- Aucun calendrier d’ouverture n’a été publié par la Maison-Blanche.
- La CFTC et la SEC devraient se partager le terrain selon l’actif sous-jacent.
- Un cadre créé pour une seule enseigne ne pourrait pas rester exclusif.
Plus Qu’Une Inscription Auprès De La CFTC
Ebersole insiste : une inscription isolée ne suffit pas. Une structure conforme pourrait exiger d’agréer le lieu de négociation, la compensation et les intermédiaires. Dans le langage américain, cela évoque un designated contract market, ou DCM, et une derivatives clearing organization, ou DCO. Dès que des titres financiers entrent dans le jeu, d’autres exigences de la SEC s’ajoutent. Autrement dit, on ne « branche » pas une plateforme offshore sur un interrupteur unique.
Le plus délicat n’est même pas le formulaire. C’est de savoir si le Congrès a déjà donné assez de pouvoir aux agences pour encadrer ce type de produit, puis d’écrire les règles sous lesquelles un particulier américain pourrait y accéder. On peut imaginer un règlement formel, une dispense, ou un mélange des deux. Dans tous les cas, il faut « construire » un édifice que le droit actuel n’a pas prévu pour des perpétuels de style offshore.
Ce chantier n’est pas abstrait. En juillet, le Hyperliquid Policy Center et Phantom ont demandé à la CFTC d’écrire des règles adaptées aux marchés on-chain, plutôt que de plaquer sur des logiciels décentralisés et des portefeuilles non dépositaires les mêmes obligations que sur une banque d’investissement. Leur argument est simple : un développeur de code et un intermédiaire qui détient les fonds des clients ne jouent pas le même rôle. Si l’agence ignore cette différence, elle risque soit d’étouffer l’innovation, soit de laisser un vide que personne ne sait remplir.
Qui Surveille Quoi Selon L’Actif Sous-Jacent
La répartition des compétences rappelle le monde né après la loi Dodd-Frank. Les swaps « classiques » sont plutôt du ressort de la CFTC. Les swaps fondés sur des titres relèvent de la SEC. Ebersole estime que les perpétuels crypto pourraient suivre une logique voisine : on regarde l’exposition économique du contrat. Un perpétuel lié à une matière première, y compris un actif crypto qui n’est pas un titre, tomberait en principe sous la CFTC. Un contrat indexé sur un titre, ou sur un panier de titres, ferait entrer la SEC.
Cette frontière paraît claire sur le papier. Elle se brouille dès que le même écosystème mélange comptant et dérivés, liquidité partagée, garanties et oracles. Des cas limites apparaîtront. Les deux agences devront alors se coordonner, comme elles l’ont fait après Dodd-Frank, avec des frontières écrites ligne par ligne. Ce n’est pas un détail de juristes. C’est ce qui décidera si un contrat sur une action, un jeton ou un indice pré-IPO peut être offert à un particulier de Chicago aussi facilement qu’à un trader de Singapour.
Le dossier des perpétuels liés aux actions l’illustre. Le 24 août, le Hyperliquid Policy Center a proposé de traiter certains perpétuels actions comme des security futures, une catégorie déjà surveillée conjointement par la SEC et la CFTC. L’organisation a rappelé que les marchés HIP-3 avaient traité plus de 480 milliards de dollars de notionnel cumulé en dix mois. Quelques jours plus tôt, le même centre et trade[XYZ] avaient soumis à la SEC cinq piliers pour encadrer des perpétuels sur des sociétés non encore cotées. L’agence a publié le document. Elle ne l’a ni approuvé, ni endossé. Publication n’est pas permission.
Le problème le plus dur n’est pas d’obtenir une inscription. C’est que l’architecture américaine n’a pas été conçue autour des perpétuels de style offshore.
Ashley Ebersole
Dix À Douze Mois, Même Avec De La Volonté
Le chiffre retient l’attention parce qu’il est à la fois précis et prudent. Ebersole ne parle pas du temps qu’il faudrait pour coder une interface. Il parle du temps administratif. Identifier la base légale. Dessiner un cadre. Préparer un projet de règle ou une dispense. Publier. Recueillir les commentaires. Relire. Adopter. Mettre en œuvre. Dans l’hypothèse où les deux agences veulent vraiment ouvrir une voie, il table sur dix à douze mois. Moins si elles s’appuient fortement sur des pouvoirs déjà existants. Six mois, dit-il, n’est pas impossible. Ce n’est pas non plus le scénario central.
Cette estimation suppose déjà un alignement politique durable. Un procès, une brouille entre la SEC et la CFTC, un changement de priorité à Washington, ou la conclusion que le Congrès doit d’abord voter une loi, et le calendrier s’allonge. Les traders aiment les dates. Les régulateurs aiment les dossiers complets. Les deux horloges tournent rarement à la même vitesse.
Il existe déjà des brèches. En juin, Kalshi a déposé auprès de la CFTC un projet de futures perpétuels liés au jeton HYPE, après avoir proposé des contrats perpétuels sur bitcoin et ether destinés à une clientèle américaine. Ce n’est pas Hyperliquid. C’est une preuve que le mot « perpétuel » n’est plus tabou dans un cadre régulé, à condition de passer par des canaux déjà connus. L’accès à Hyperliquid elle-même reste plus étroit. Le 19 août, Coinbase a ajouté plus de 290 marchés perpétuels alimentés par Hyperliquid dans son application Base, avec un effet de levier pouvant atteindre 50 fois sur certains contrats. Les utilisateurs des États-Unis, du Royaume-Uni et du Canada en étaient exclus. La technologie voyage plus vite que le droit du pays.
Le Droit Actuel Peut Aller Plus Vite, Mais Moins Sûr
Faut-il attendre une loi ? Pas forcément. Les agences pourraient juger que leurs textes suffisent, surtout si elles combinent règles existantes et dispenses. Cette voie raccourcit le calendrier. Elle augmente le risque contentieux. Depuis l’arrêt de 2024 Loper Bright Enterprises v. Raimondo, les tribunaux ne doivent plus s’incliner automatiquement devant l’interprétation « raisonnable » d’une agence lorsque la loi est ambiguë. La doctrine Chevron a vécu. Une agence ne peut plus, d’un trait de plume, se donner une compétence que le Congrès ne lui a pas clairement attribuée.
Si une lecture de la SEC ou de la CFTC est attaquée, un juge regardera lui-même si le législateur a vraiment voulu couvrir le produit. Le raisonnement de l’agence pourra encore convaincre. Il ne bénéficiera plus d’une déférence automatique. C’est pourquoi Ebersole juge qu’une loi du Congrès offrirait une route plus propre : autoriser expressément les perpétuels, répartir les rôles, fixer des limites. Le hic, c’est le temps parlementaire. Une loi peut prendre beaucoup plus longtemps. Elle peut aussi ne jamais voir le jour.
Clarity reste, pour l’instant, un texte en discussion. S’il aboutit, la CFTC gagnerait en pouvoir sur certains marchés de matières premières numériques, tandis que la SEC garderait la main sur les titres. Ce partage, s’il est voté, changerait la carte. Tant qu’il n’est pas voté, chaque innovation avance sur un sol juridique qui peut bouger sous les pieds.
Trois chemins possibles, trois tempéraments différents.
- S’appuyer sur les pouvoirs déjà écrits et des dispenses, plus rapide, plus exposé aux recours.
- Lancer une procédure de règlement formelle, plus lente, plus solide politiquement.
- Attendre une loi du Congrès, plus claire, plus incertaine quant au calendrier.
Un Cadre Qui Ne Pourrait Pas Rester Privé
Imaginons que Washington ouvre une voie pour Hyperliquid. Cette voie ne pourrait pas rester un privilège d’une seule enseigne. Une fois les exigences posées, toute plateforme correctement enregistrée aurait des arguments pour demander le même traitement. Coinbase, Kraken et d’autres acteurs déjà dans le périmètre réglementaire américain pourraient alors viser des produits comparables. L’enjeu dépasse donc une marque. Il s’agit de savoir si les États-Unis acceptent enfin une catégorie de produits née hors de leurs frontières, puis la mettent en concurrence sur leur propre sol.
C’est peut-être le point le plus sous-estimé. Onshore un acteur offshore, ce n’est pas seulement rapatrier des volumes. C’est forcer le droit domestique à reconnaître qu’un marché entier s’est construit ailleurs, avec d’autres habitudes de levier, de liquidation et de transparence on-chain. Soit le régulateur accueille cette catégorie et la discipline. Soit il la laisse prospérer à l’étranger, et les flux continuent de contourner New York.
La voie créée pour Hyperliquid ne peut pas, de façon réaliste, rester propre à Hyperliquid.
Ashley Ebersole
Ce Que Les Particuliers Américains Peuvent Déjà Toucher
Le public américain n’est pas totalement privé d’exposition aux logiques perpétuelles. Des structures régulées expérimentent. Kalshi a ouvert une piste. D’autres produits dérivés crypto existent déjà sous des formes plus classiques, avec des échéances, des chambres de compensation et des intermédiaires connus. Ce n’est pas l’expérience fluide d’une interface offshore où l’on bascule d’un marché à l’autre en quelques secondes, avec un levier élevé et une liquidation automatisée. C’est une version domestiquée, plus lente à naître, plus encadrée.
Cette différence d’expérience explique une partie de la pression politique. Tant que l’offre onshore reste partielle, une fraction des traders cherchera l’offre complète ailleurs. Les autorités le savent. Les plateformes le savent. Les juristes aussi. Le débat n’est donc pas seulement moral ou technique. Il est concurrentiel. Un pays qui veut rester une place financière n’aime pas voir ses propres citoyens devenir la clientèle captive d’un marché qu’il ne supervise pas.
Les Pièces Du Puzzle Technique Et Juridique
Pour qu’un perpétuel américain ressemble à un perpétuel offshore tout en restant défendable devant un juge, plusieurs couches doivent s’empiler. Le lieu de négociation doit être identifiable. La compensation des positions doit rassurer sur le risque de contrepartie. Les intermédiaires doivent connaître leurs clients. Les règles de conduite doivent limiter les abus de marché. Les communications doivent dire clairement le risque de liquidation. Rien de tout cela n’est romantique. Tout cela est indispensable si l’on veut que le produit survive à un premier accident de marché sous les projecteurs du Congrès.
Sur la chaîne, une partie de cette discipline est déjà visible : carnets d’ordres transparents, liquidations protocolaires, assurances de fonds. Le droit américain, lui, a l’habitude de désigner des personnes responsables. Qui répond quand un oracle dérape ? Qui répond quand un paramètre de marge se révèle trop généreux ? Qui répond quand un marché HIP introduit un sous-jacent dont le statut de titre n’est pas tranché ? Ces questions ne se règlent pas par un communiqué. Elles se règlent par des statuts, des manuels de règles et, parfois, des procès.
- Lieu de marché : un cadre de type DCM pourrait servir de colonne vertébrale pour les contrats considérés comme des dérivés de matières premières.
- Compensation : une DCO, ou un équivalent accepté, devrait absorber le risque systémique des positions ouvertes.
- Intermédiaires : courtage, recueil d’identité, surveillance des manipulations.
- Frontière titres : dès qu’un sous-jacent bascule vers le monde des securities, la SEC entre dans la pièce.
Le Cas Des Perpétuels Actions Et Pré-Ipo
Les perpétuels sur actions et sur sociétés non cotées sont le terrain le plus inflammable. Ils touchent au cœur historique de la SEC : la protection de l’épargnant face à des titres, des informations privilégiées, des valorisations opaques. Proposer un contrat perpétuel sur une société encore privée, c’est offrir une exposition économique sans forcément offrir les droits d’un actionnaire. Pour certains, c’est de l’innovation. Pour d’autres, c’est une porte dérobée vers un marché de titres sans prospectus.
Le Hyperliquid Policy Center a tenté d’anticiper la critique en proposant de ranger certains de ces contrats dans une case déjà connue, celle des security futures. L’avantage de cette case, c’est qu’elle existe. L’inconvénient, c’est qu’elle a été peu utilisée, précisément parce qu’elle est lourde. Réactiver une catégorie endormie pour l’appliquer à des marchés on-chain de plusieurs centaines de milliards de notionnel, ce n’est pas un bricolage de week-end. C’est une négociation entre deux agences, des professionnels de marché et, inévitablement, des élus.
Les cinq piliers soumis pour les perpétuels pré-IPO montrent que le débat a déjà quitté le stade du slogan. On discute de garde-fous, de seuils, de transparence. Tant que la SEC se contente de publier sans endosser, le document reste une contribution. Il n’ouvre pas le robinet. Mais il prépare le terrain intellectuel. Dans ce métier, les idées circulent souvent un an avant les règles.
Ce Que Change Loper Bright Pour La Crypto
Beaucoup d’acteurs crypto ont vécu la période précédente comme une série d’interprétations agressives. L’après-Chevron change la grammaire. Une agence plus audacieuse peut encore écrire des règles. Elle doit désormais mieux montrer que le Congrès lui a vraiment donné le pouvoir de le faire. Pour Hyperliquid, cela joue dans les deux sens. Une CFTC qui voudrait accueillir les perpétuels devra démontrer que la loi sur les matières premières et les dérivés couvre bien ces contrats. Une SEC qui voudrait les qualifier de titres ou de swaps sur titres devra, elle aussi, tenir devant un juge indépendant.
Cette discipline judiciaire peut ralentir. Elle peut aussi clarifier. Un marché n’aime pas seulement la permission. Il aime la prévisibilité. Une dispense fragile, annulée deux ans plus tard, peut coûter plus cher qu’une année supplémentaire de procédure. Les équipes juridiques le savent. Les investisseurs institutionnels aussi. C’est pourquoi le discours d’Ebersole, malgré son apparente prudence, parle le langage des grandes salles : mieux vaut un cadre un peu plus long à naître qu’un cadre qui s’effondre au premier recours.
La Politique, Les Agences Et Le Calendrier Électoral
Un soutien présidentiel accélère les réunions. Il n’écrit pas les considérants d’un règlement. Les équipes de la CFTC et de la SEC doivent encore produire des analyses d’impact, répondre aux commentaires du public, anticiper les critiques du Congrès. Un changement de priorité, même mineur, peut déplacer un dossier d’une saison à l’autre. Ebersole le dit sans détour : son estimation de dix à douze mois suppose que les agences poursuivent réellement l’objectif. Si l’une des deux freine, le dossier devient un tennis administratif.
Il faut aussi compter avec la concurrence des autres chantiers. Stables coins, ETF, accès bancaire, kiosques, minage : la file d’attente réglementaire américaine n’est pas vide. Un produit spectaculaire peut passer devant. Il peut aussi attendre que des textes plus généraux, comme Clarity, clarifient le décor. Les observateurs qui promettent une ouverture « d’ici quelques semaines » vendent une émotion. Les observateurs qui parlent d’un an vendent une procédure.
Ce Que Cela Signifie Pour Les Plateformes Concurrentes
Si un régime naît, il créera des gagnants au-delà de l’initiateur. Une plateforme déjà enregistrée, déjà habituée aux inspections, déjà connectée à des banques correspondantes, partira avec une longueur d’avance opérationnelle. Une plateforme née on-chain devra, elle, accepter des compromis : plus de KYC, plus de reporting, peut-être moins de levier, peut-être des sous-jacents plus restreints. Le produit américain ne sera probablement pas le clone parfait du produit offshore. Il sera une traduction.
Cette traduction peut décevoir une partie de la base actuelle. Elle peut aussi ouvrir la porte à des flux institutionnels qui refusaient jusqu’ici de toucher un marché jugé trop gris. Le paradoxe est classique. Plus on régule, plus on perd une clientèle amateur de liberté maximale. Plus on régule, plus on gagne une clientèle qui n’avait pas le droit, ou pas le mandat, de s’approcher. Le succès d’un Hyperliquid américain se mesurera autant à ce qu’il aura dû retrancher qu’à ce qu’il aura conservé.
Le Risque D’Un Cadre Trop Étroit Ou Trop Large
Un cadre trop étroit transformerait l’expérience en vitrine. Peu de marchés, peu de levier, trop de frictions : les volumes resteraient offshore. Un cadre trop large exposerait les agences à l’accusation d’avoir importé un casino. Entre les deux, il faudra choisir des curseurs : quels sous-jacents, quels plafonds, quels tests de connaissance client, quelles exigences de fonds propres pour les intermédiaires. Chaque curseur est un arbitrage politique autant que technique.
Les groupes qui demandent des règles « natives on-chain » insistent sur un point souvent oublié : appliquer à un logiciel non dépositaire les mêmes obligations qu’à un courtier qui détient les actifs, c’est souvent viser à côté. Cela ne signifie pas l’absence de règles. Cela signifie des règles qui ciblent le vrai lieu du risque. Si le risque est dans le design du marché, on encadre le marché. Si le risque est dans la garde, on encadre la garde. Confondre les deux produit des textes illisibles et des contentieux inutiles.
Une Lecture Plus Large Du Marché Américain
L’histoire d’Hyperliquid aux États-Unis s’inscrit dans une séquence plus vaste. Ces dernières années, le pays a oscillé entre répression par l’exemple et ouverture sélective. Les ETF au comptant ont montré qu’une voie régulée pouvait attirer des milliards. Les actions contre certaines plateformes ont montré que l’absence de cadre clair se paie en procès. Les perpétuels sont le prochain test, plus difficile, parce qu’ils touchent au levier et à la clientèle de détail.
Si Washington réussit à poser un régime crédible, d’autres produits nés à l’étranger demanderont le même traitement. Si Washington échoue, le message sera entendu à Dubaï, à Hong Kong, à Singapour : le plus grand marché de capitaux du monde n’a toujours pas trouvé comment accueillir l’un des formats de trading les plus utilisés de la crypto. Dans les deux cas, le précédent comptera plus que le nom de la première enseigne autorisée.
À retenir avant de crier victoire.
- Le soutien politique n’équivaut pas à une autorisation de marché.
- La CFTC serait centrale, la SEC entrerait dès que des titres sont en jeu.
- Dix à douze mois restent le scénario de travail si les agences poussent vraiment.
- Une loi serait plus nette, une dispense serait plus rapide.
- Un régime ouvert à l’un s’ouvrirait, de fait, aux autres acteurs enregistrés.
Ce Que Les Traders Devraient Surveiller Maintenant
Pas les rumeurs de date. Les documents. Une proposition de règle. Une demande de commentaires. Une dispense nominative. Un accord de partage de compétences entre la SEC et la CFTC. Un amendement à Clarity qui mentionne explicitement les perpétuels. Ce sont ces papiers, pas les extraits d’une réunion à la Maison-Blanche, qui diront si le marché américain se rapproche vraiment. Tant qu’ils n’existent pas, le produit reste offshore, avec des exclusions géographiques qui peuvent durer plus longtemps que les cycles de prix.
Il faudra aussi regarder qui, côté industrie, accepte de porter le coût de la conformité. Construire un DCM et une DCO n’est pas un projet de trois développeurs. C’est un projet d’équipes juridiques, de surveillance de marché, de capital réglementaire. Les acteurs qui ont déjà cette infrastructure partiront plus vite. Les autres devront s’associer, se transformer, ou rester hors du périmètre américain. La géographie du trading crypto pourrait alors se redessiner moins par la technique que par la capacité à vivre sous audit.
Une Ouverture Qui Resterait Une Traduction, Pas Un Copier-Coller
Même dans le scénario le plus favorable, le perpétuel américain ne sera probablement pas le jumeau du perpétuel accessible depuis une juridiction plus souple. Le levier maximal, la liste des sous-jacents, les horaires, les obligations d’information, la gestion des conflits d’intérêts : tout cela peut être retravaillé. Certains y verront une trahison du modèle. D’autres y verront le prix d’accès au plus grand réservoir d’épargne du monde. Les deux lectures peuvent coexister. Le marché, lui, arbitrera avec ses volumes.
Hyperliquid a montré qu’une expérience de trading proche des standards professionnels pouvait naître en dehors des salles new-yorkaises. Les États-Unis sont en train de se demander s’ils veulent importer cette expérience ou la laisser prospérer ailleurs. L’ancien conseil de la SEC n’a pas promis de miracle. Il a décrit un chantier. Dix à douze mois, si tout le monde rame dans le même sens. Plus longtemps, si le droit, la politique ou les juges s’en mêlent. Ce n’est pas un slogan de campagne. C’est le rythme réel des institutions.
Au fond, la question n’est plus seulement « Hyperliquid peut-il entrer ? ». Elle est devenue « l’Amérique veut-elle une catégorie entière de produits qui s’est imposée sans elle ? ». Tant que cette réponse n’est pas écrite dans un règlement ou dans une loi, les traders américains continueront de regarder des carnets d’ordres qu’ils n’ont pas le droit d’utiliser. Et les plateformes continueront d’afficher, quelque part dans leurs conditions, une ligne froide : accès non disponible aux résidents des États-Unis.

