Imaginez un monde où l’argent que vous prêtez sur une plateforme décentralisée contribue directement à installer des panneaux solaires à l’autre bout de la planète. Un monde où la finance crypto ne se contente plus de spéculer sur des tokens volatils, mais finance concrètement la transition énergétique. C’est précisément la direction que semble vouloir prendre Aave, et son fondateur n’hésite plus à l’affirmer publiquement.
Le 15 février 2026, Stani Kulechov a publié un message qui a secoué la communauté DeFi. Derrière cette simple déclaration se cache une ambition bien plus vaste : faire entrer les actifs du monde réel – et en particulier les infrastructures solaires – au cœur du protocole Aave. Une évolution stratégique qui pourrait redéfinir le paysage de la finance décentralisée dans les années à venir.
Aave veut passer du virtuel au tangible
Depuis sa création, Aave s’est imposé comme l’un des leaders incontestés du prêt et de l’emprunt décentralisé. Des milliards de dollars de liquidités transitent chaque jour sur le protocole, principalement grâce à des collatéraux crypto classiques : ETH, BTC, stablecoins, et quelques altcoins phares. Mais cette domination sur le segment purement crypto commence à montrer ses limites.
La concurrence est devenue féroce. Compound, Morpho, Spark et d’autres protocoles offrent des expériences très similaires. Les rendements se compressent, les marges s’étiolent. Pour Stani Kulechov, rester cantonné à ce marché saturé revient à condamner Aave à une croissance molle à long terme. Il faut changer de braquet. Et ce changement passe par les Real World Assets (RWA).
Parmi tous les actifs réels possibles, l’énergie solaire occupe une place à part. Pourquoi ? Parce qu’elle combine plusieurs caractéristiques rares : des flux de trésorerie prévisibles sur 20 à 30 ans, un besoin massif de financement mondial et un alignement parfait avec les attentes sociétales actuelles autour de la durabilité.
Pourquoi le solaire est un candidat idéal pour la tokenisation
Financer un parc solaire est traditionnellement long, coûteux et peu liquide. Un investisseur institutionnel peut immobiliser des dizaines de millions d’euros pendant deux décennies avec très peu de possibilités de sortie anticipée. Ce manque de liquidité freine énormément l’entrée de capitaux.
La tokenisation change la donne. Une fois le projet solarisé converti en tokens numériques sur blockchain, il devient possible de :
- fractionner la propriété en parts beaucoup plus petites
- transférer ces parts instantanément 24/7
- utiliser ces tokens comme collatéral sur des protocoles DeFi
- créer des marchés secondaires pour acheter et vendre la position
Le résultat ? Une liquidité qui n’existait pas auparavant. Un investisseur peut entrer et sortir beaucoup plus facilement, ce qui abaisse mécaniquement le rendement minimum exigé. Un projet qui devait auparavant promettre 10 % de rendement annuel pour attirer des capitaux pourrait se contenter de 6 à 7 % une fois rendu liquide et utilisable en collatéral.
« La liquidité change tout. Un actif qui passe de 20 ans d’illiquidité à une liquidité quasi-instantanée voit son coût du capital diminuer très fortement. C’est là que la tokenisation devient une arme redoutable. »
Stani Kulechov – février 2026
Cette baisse du coût du capital est cruciale. Elle permet de financer davantage de projets avec le même montant de fonds propres. Le capital se recycle plus vite : on investit, on tokenise, on emprunte à nouveau, on finance un nouveau parc. C’est un cercle vertueux que les marchés traditionnels peinent à reproduire à la même vitesse.
Comment Aave compte intégrer ces actifs solaires
Le plan esquissé par Stani reste volontairement « opinionated » (avis marqué) et ne se contente pas d’ouvrir Aave à n’importe quel RWA. L’idée est de privilégier des actifs productifs, qui génèrent de vrais cash-flows et qui servent une cause d’avenir.
Concrètement, voici les grandes lignes qui se dessinent :
- Tokenisation de projets solaires existants ou en développement
- Émission de tokens représentant une part de propriété ou de dette du projet
- Utilisation de ces tokens comme collatéral sur Aave V3 (ou une future version)
- Création de marchés de prêt spécifiques « solar-backed »
- Distribution des revenus réels (vente d’électricité) aux fournisseurs de liquidité
Les déposants sur ces marchés pourraient donc percevoir un rendement à la fois décentralisé et adossé à des revenus physiques. On parlerait alors de green yield : un rendement « vert » provenant directement de la production d’énergie propre.
Avantages attendus pour les utilisateurs d’Aave
- Rendements potentiellement plus stables que sur des collatéraux crypto volatils
- Exposition indirecte à un secteur en hyper-croissance
- Alignement éthique et environnemental
- Diversification réelle du risque hors crypto
Pour les porteurs de projets solaires, l’avantage est tout aussi clair : accès à une nouvelle source de financement rapide, moins coûteuse et disponible mondialement.
Un impact potentiel sur l’univers des stablecoins
Autre conséquence intéressante soulevée par Stani : la diversification des devises. Les fermes solaires sont implantées partout dans le monde. Certaines produisent des revenus en euros, en livres sterling, en reais brésiliens, etc. Si ces projets émettent de la dette tokenisée, ils pourraient logiquement vouloir emprunter dans la devise locale de leurs revenus.
Cela créerait une demande organique pour des stablecoins non-USD : EURC, GBPT, et d’autres. Aujourd’hui, la très grande majorité des emprunts DeFi se font en dollars. Demain, une partie pourrait se faire en autres monnaies, renforçant la diversification et la résilience de l’écosystème stablecoin.
Cette ouverture multi-devises pourrait aussi séduire des institutions européennes ou britanniques qui hésitent encore à entrer massivement en DeFi à cause du risque de change.
Défis techniques et réglementaires à relever
Même si l’idée est séduisante, le chemin reste semé d’embûches. Tokeniser un actif réel implique de respecter des contraintes légales très strictes selon le pays où se situe le projet. KYC/AML, droit des sociétés, droit de la propriété intellectuelle sur l’énergie produite… tout cela doit être parfaitement aligné avec la blockchain.
Ensuite vient la question de l’oracle. Comment prouver de manière fiable et décentralisée que le parc solaire produit bien l’électricité annoncée et que les revenus sont correctement distribués ? Des solutions hybrides mêlant oracles traditionnels (Chainlink) et vérification physique (IoT sur site) seront probablement nécessaires.
Enfin, la volatilité du collatéral solaire sera bien moindre que celle d’ETH ou de BTC, mais pas nulle. Les prix de l’électricité fluctuent, les politiques publiques évoluent, les catastrophes naturelles existent. Aave devra calibrer soigneusement les loan-to-value ratios et les seuils de liquidation pour éviter des cascades de liquidations injustifiées.
Une vision philosophique autant que stratégique
Ce qui frappe dans le message de Stani, c’est le ton presque militant. Il ne parle pas seulement de rendement ou de TVL supplémentaire. Il parle de direction. De choix civilisationnel.
« Nous devons financer la création plutôt que l’extraction. Les infrastructures du futur plutôt que les dettes du passé. »
Stani Kulechov
Pour lui, DeFi ne doit pas se contenter de reproduire la finance traditionnelle en moins cher. Elle doit financer des choses utiles, durables, qui servent le long terme. Les infrastructures énergétiques propres entrent parfaitement dans ce cadre. Elles produisent de la valeur réelle pendant des décennies, contrairement à de nombreux tokens spéculatifs qui finissent par s’effondrer.
Cette posture « opinionated » pourrait diviser. Certains puristes du DeFi jugeront qu’Aave s’éloigne de son ADN permissionless. D’autres au contraire y verront une maturité nécessaire pour que le secteur passe du statut de casino mondial à celui d’infrastructure financière sérieuse.
Quel calendrier pour cette transition ?
Stani n’a pas donné de roadmap précise, mais plusieurs indices laissent penser que les premières expérimentations pourraient arriver relativement vite, potentiellement dès 2026-2027.
- Aave Labs travaille déjà sur des intégrations RWA depuis plusieurs mois
- Des partenariats avec des tokeniseurs spécialisés (Centrifuge, Maple, Goldfinch…) sont probables
- Le succès récent des pools RWA sur d’autres chaînes prouve que la demande existe
- La communauté Aave DAO semble ouverte à explorer ces nouveaux marchés
Si tout se passe bien, on pourrait voir apparaître les premiers marchés de prêt « solar-backed » avant la fin de l’année 2027, avec des rendements qui viendraient s’ajouter aux traditionnels rendements crypto.
Conséquences pour l’écosystème crypto dans son ensemble
Si Aave parvient à exécuter cette vision, plusieurs effets domino sont possibles :
- Augmentation massive de la TVL dans les RWA
- Arrivée de capitaux institutionnels qui refusaient jusqu’ici la volatilité crypto pure
- Création d’un nouveau narratif fort : DeFi = finance durable
- Renforcement de la légitimité du secteur auprès des régulateurs et du grand public
- Effet d’entraînement sur d’autres protocoles qui pourraient copier le modèle
À l’inverse, un échec (technologique, réglementaire ou économique) pourrait ralentir l’adoption des RWA pendant plusieurs années et renforcer l’idée que DeFi reste incapable de financer l’économie réelle.
Et si c’était le vrai tournant de la DeFi ?
Pendant longtemps, la DeFi s’est construite en opposition à la finance traditionnelle. Aujourd’hui, elle semble prête à en absorber les meilleurs aspects tout en conservant ses avantages uniques : transparence, accessibilité globale, rapidité d’exécution.
Financer des infrastructures solaires à grande échelle pourrait devenir le cas d’usage qui convaincra enfin les sceptiques. Un cas d’usage où l’on voit concrètement l’argent investi produire de l’électricité, réduire les émissions de CO2 et rapporter un rendement décent aux épargnants.
Stani Kulechov a conclu son message par trois mots simples : Aave Will Win. Derrière ce slogan se cache une conviction profonde. Celle que la DeFi qui gagnera demain ne sera pas celle qui propose les frais les plus bas ou les rendements les plus élevés sur des memecoins, mais celle qui parviendra à financer utilement le monde réel.
Et si, dans cinq ou dix ans, on se souvenait de ce tweet de février 2026 comme du moment où la finance décentralisée a réellement commencé à changer le monde ?
Une chose est sûre : avec cette annonce, Aave ne se contente plus de suivre les tendances. Il tente de les créer.

