Imaginez un secteur où les volumes de criminalité liés aux cryptomonnaies passent de quelques centaines de millions à plus de cent milliards en à peine cinq ans. C’est exactement ce qui se produit en Asie-Pacifique, et c’est dans ce contexte tendu qu’une figure connue de la régulation singapourienne vient de basculer côté privé. Ziqing Ang, ancienne cadre de la Monetary Authority of Singapore, vient d’être nommée responsable de la politique pour la région Asie-Pacifique chez TRM Labs. Une annonce qui n’a rien d’anodin.

Un recrutement stratégique au cœur d’une région sous pression

TRM Labs, spécialiste de l’intelligence blockchain et du suivi des flux illicites, renforce nettement sa présence régionale. L’arrivée de Ziqing Ang s’inscrit dans une logique claire : anticiper les évolutions réglementaires tout en aidant les autorités et les institutions privées à contrer des réseaux criminels de plus en plus sophistiqués. Selon les données de la société, le volume ajusté de criminalité crypto est passé d’environ 123 millions de dollars en 2020 à plus de 103 milliards en 2025. Une progression vertigineuse qui change la donne pour tous les acteurs du marché.

Dans ce paysage, les arnaques d’investissement, et notamment les schémas de type pig butchering, représentent à elles seules 62 % des flux frauduleux de l’année dernière. Parallèlement, l’usage de l’intelligence artificielle générative dans ces opérations a grimpé de 40 %. Deepfakes de recrutement, tableaux de bord fictifs, interfaces de trading simulées… les outils technologiques sont désormais pleinement intégrés à l’infrastructure des groupes criminels.

Les chiffres clés à retenir

  • Volume de criminalité crypto ajusté : de 123 millions en 2020 à plus de 103 milliards en 2025
  • Part des arnaques d’investissement dans les flux frauduleux : 62 %
  • Hausse de l’activité de scams assistés par IA : +40 %

Qui est vraiment Ziqing Ang ?

Ziqing Ang n’est pas une inconnue dans les cercles de la finance numérique asiatique. Elle a passé plus de huit années à la Monetary Authority of Singapore, d’abord sur le développement des marchés financiers et la gestion des réserves, puis sur la gestion de portefeuilles de titres à revenu fixe et la recherche macroéconomique liée aux réserves officielles de Singapour. Cette expérience lui a donné une vision précise de la façon dont un centre financier international se construit et se protège.

Après son passage au régulateur, elle a rejoint Sygnum, souvent présentée comme la première banque d’actifs numériques réglementée au monde, en tant que vice-présidente du développement commercial. Elle y a accompagné l’adoption des actifs numériques par des investisseurs institutionnels et accrédités. Plus récemment, elle occupait le poste de directrice commerciale chez Bright Point International Digital Assets, filiale du BPI Financial Group, où elle a piloté le développement des opérations de courtage de gré à gré, y compris les aspects de licensing et d’infrastructure institutionnelle.

Ce parcours à cheval entre secteur public et privé lui confère une crédibilité particulière. Ari Redbord, responsable mondial de la politique chez TRM Labs, l’a souligné sans détour :

C’est un moment où les secteurs public et privé doivent absolument collaborer pour anticiper les menaces qui émergent dans cette région. Ziqing apporte une expertise profonde et une expérience de terrain des deux côtés, ainsi que la crédibilité nécessaire pour rassembler régulateurs et industrie autour de ce travail.

Ari Redbord, TRM Labs

Un contexte réglementaire singapourien de plus en plus strict

La nomination intervient alors que Singapour resserre clairement l’étau sur les acteurs du numérique. En mai, la MAS a révoqué la licence de Major Payment Institution de Bsquared Technology après avoir identifié des faiblesses en matière de gestion des risques, de conflits d’intérêts et d’externalisation. Le régulateur a également constaté que la société avait fourni des informations fausses ou trompeuses lors de sa demande de licence et des inspections ultérieures. La révocation a pris effet le 14 mai.

La MAS continue par ailleurs d’alimenter sa liste d’alerte aux investisseurs. Bybit y a été ajouté en juin, l’autorité précisant que la plateforme n’était ni licenciée ni régulée pour proposer des services aux utilisateurs situés à Singapour. Hyperliquid a connu le même sort le même mois. La plateforme décentralisée a répondu qu’elle n’avait jamais prétendu détenir une autorisation singapourienne, tandis que la MAS a clarifié que l’inscription sur la liste ne constituait pas en soi une mesure d’exécution.

En juillet, Bitget a publié son propre communiqué confirmant qu’elle ne détenait aucune licence, approbation, enregistrement ou autorisation de la MAS et qu’elle ne proposait ni ne ciblait de services auprès de personnes à Singapour. L’entreprise a également indiqué que Singapour restait un marché restreint pour sa plateforme.

Ces décisions illustrent une volonté claire de maintenir un environnement contrôlé. Ziqing Ang elle-même a commenté la situation :

L’Asie-Pacifique se trouve à une étape importante dans la façon dont elle régule la technologie à l’ère de l’IA. Les décisions prises dans les prochaines années façonneront la sécurité de l’écosystème. J’ai passé ma carrière à naviguer entre les régulateurs et les institutions qu’ils supervisent, et j’ai vu à quel point une bonne régulation et des partenariats solides entre public et privé peuvent être efficaces.

Ziqing Ang

Les arnaques organisées restent une priorité d’application

Les chiffres avancés par TRM Labs sur la fraude à l’investissement ne sont pas abstraits. Ils s’inscrivent dans un contexte d’opérations de grande envergure menées par les autorités contre des réseaux de scams en Asie du Sud-Est. Ces réseaux, souvent associés à des compounds industriels et à des situations de traite d’êtres humains, ont pris une ampleur préoccupante.

En mars, le FBI et la police thaïlandaise ont gelé environ 580 millions de dollars en cryptomonnaies et saisi près de 8 000 téléphones lors d’une opération transfrontalière visant des groupes de pig butchering accusés d’avoir fraudé des victimes américaines. Les autorités ont décrit des structures organisées qui utilisent des plateformes d’investissement fictives en cryptomonnaies pour soutirer des fonds. Certaines de ces opérations reposent également sur le trafic de personnes contraintes de participer aux arnaques en ligne.

En juillet, une enquête a été ouverte en Inde après des signalements indiquant que des ressortissants indiens avaient été emmenés au Myanmar et forcés de travailler dans des compounds de scams crypto. La police du Maharashtra a enregistré une plainte après que l’épouse d’un jeune homme de 24 ans a indiqué qu’il avait été conduit près de la frontière Thaïlande-Myanmar après avoir accepté ce qu’il pensait être un emploi à Bangkok.

Les flux d’argent issus de ces schémas transitent à la fois par les canaux bancaires classiques et par les cryptomonnaies. Un ressortissant chinois, Jingliang Su, a été condamné en janvier à 46 mois de prison aux États-Unis après avoir plaidé coupable dans une affaire où plus de 36,9 millions de dollars avaient été transférés depuis des comptes bancaires américains avant d’être convertis en USDT et envoyés au Cambodge. Les procureurs ont indiqué que 174 victimes avaient été ciblées via les réseaux sociaux, les SMS et les applications de rencontre, puis orientées vers des services d’investissement factices affichant de faux profits.

Des tableaux de bord falsifiés imitant des plateformes de trading légitimes ont également été documentés dans plusieurs dossiers. Les autorités américaines ont déjà saisi un site frauduleux lié à une opération en Birmanie qui affichait de faux dépôts et des rendements inventés tout en orientant certains victimes vers des applications mobiles malveillantes.

L’intelligence artificielle, nouvel outil des réseaux criminels

TRM Labs souligne que l’IA générative élargit considérablement la panoplie des fraudeurs. Ce qui était encore expérimental il y a peu est désormais intégré dans les opérations courantes. Vidéos de recrutement en deepfake, interfaces de compte fabriquées de toutes pièces, messages personnalisés générés automatiquement… la technologie accélère la production de contenus crédibles à grande échelle.

Cette évolution complique le travail des enquêteurs et des équipes de conformité. Les signaux traditionnels de fraude deviennent plus difficiles à repérer lorsque les éléments de persuasion sont eux-mêmes générés par des modèles avancés. C’est précisément dans ce contexte que le renforcement des équipes politiques et de conformité de TRM Labs prend tout son sens.

Comment l’IA transforme les arnaques

  • Création de deepfakes pour le recrutement de victimes ou de « collaborateurs »
  • Génération de tableaux de bord et d’interfaces de trading fictifs
  • Personnalisation massive de messages de phishing et d’approche
  • Automatisation de la production de contenus crédibles à faible coût

TRM Labs accélère son expansion régionale

L’arrivée de Ziqing Ang n’est pas isolée. Le mois dernier, TRM Labs a nommé Claudia Hui, également ancienne régulatrice de la MAS, au poste de responsable du conseil en conformité pour l’Asie-Pacifique. Cette double embauche confirme une stratégie d’implantation plus profonde dans la région, à la croisée de la politique, de la conformité et du développement commercial.

Dans un secteur où les cadres réglementaires évoluent rapidement, disposer de profils ayant une expérience directe des autorités de supervision représente un avantage concurrentiel. Ces personnes comprennent les priorités des régulateurs, les contraintes opérationnelles des institutions privées et les zones grises dans lesquelles les acteurs illicites prospèrent.

Ziqing Ang a résumé son approche de la manière suivante :

L’accent mis par TRM sur la construction d’un monde plus sûr correspond exactement au type de travail auquel je souhaite contribuer. J’ai hâte de collaborer avec les régulateurs, les forces de l’ordre et l’industrie dans toute la région pour soutenir une innovation responsable.

Ziqing Ang

Pourquoi ce recrutement compte pour tout le secteur

Au-delà de la simple annonce de nomination, ce mouvement révèle plusieurs tendances de fond. Premièrement, les entreprises spécialisées dans la compliance et l’intelligence blockchain cherchent activement des profils issus des régulateurs asiatiques. Deuxièmement, l’Asie-Pacifique devient un champ de bataille majeur contre la criminalité financière numérique. Troisièmement, la convergence entre cryptomonnaies et intelligence artificielle crée de nouveaux défis qui exigent une collaboration renforcée entre public et privé.

Les décisions prises dans les prochaines années en matière de régulation des actifs numériques et de l’IA auront un impact durable sur la sécurité de l’écosystème. Les acteurs qui sauront anticiper ces évolutions et construire des ponts avec les autorités disposeront d’un positionnement avantageux.

TRM Labs mise clairement sur cette approche. En plaçant une ancienne cadre de la MAS à la tête de sa politique régionale, la société envoie un signal fort : elle entend jouer un rôle de premier plan dans le dialogue entre industrie et régulateurs en Asie-Pacifique. Dans un environnement où les volumes de criminalité crypto atteignent des niveaux historiques, cette stratégie pourrait s’avérer déterminante.

Les implications pour les institutions financières et les plateformes

Pour les banques, les plateformes d’échange et les prestataires de services d’actifs numériques opérant dans la région, le renforcement des capacités de TRM Labs constitue un élément à surveiller de près. Les outils d’analyse de blockchain et les conseils en politique deviennent des leviers de plus en plus importants pour se conformer aux exigences locales tout en maintenant une activité commerciale viable.

Les institutions qui n’auront pas anticipé l’évolution des règles risquent de se retrouver confrontées à des restrictions, des listes d’alerte ou, dans les cas les plus graves, à des retraits de licences. À l’inverse, celles qui investiront dans la compréhension fine des attentes des régulateurs et dans des partenariats avec des spécialistes de l’intelligence blockchain pourront mieux naviguer dans cet environnement complexe.

La présence de profils comme Ziqing Ang et Claudia Hui au sein de TRM Labs devrait faciliter ces échanges. Leur connaissance du fonctionnement interne des autorités de supervision singapouriennes et, plus largement, asiatiques, peut aider les acteurs privés à mieux anticiper les priorités et les points de vigilance des régulateurs.

Un regard plus large sur la dynamique régionale

L’Asie-Pacifique n’est pas un monolithe. Les approches réglementaires varient considérablement d’un pays à l’autre. Singapour a choisi une voie de supervision stricte et proactive. D’autres juridictions adoptent des postures différentes, parfois plus permissives, parfois encore en construction. Cette hétérogénéité complique le travail des entreprises qui souhaitent opérer à l’échelle régionale.

Dans ce contexte, le rôle d’une équipe politique régionale expérimentée devient critique. Il s’agit non seulement de comprendre les textes en vigueur, mais aussi d’anticiper les évolutions, d’identifier les points de convergence possibles entre juridictions et d’aider les clients à construire des stratégies de conformité adaptées à chaque marché.

Les réseaux criminels, eux, ne s’embarrassent pas de frontières. Ils exploitent les différences de régulation, les faiblesses de coopération internationale et les nouvelles technologies pour maximiser leurs gains. Contre ces acteurs, une approche purement nationale atteint rapidement ses limites. D’où l’importance des collaborations transfrontalières et des partenariats public-privé dont TRM Labs se positionne comme un facilitateur.

Ce que l’avenir pourrait réserver

Rien n’indique que la courbe ascendante de la criminalité crypto va s’infléchir rapidement. Au contraire, l’intégration progressive de l’intelligence artificielle dans les opérations frauduleuses risque d’amplifier encore les volumes et la sophistication des attaques. Les régulateurs, de leur côté, continuent d’affiner leurs cadres et leurs outils de supervision.

Dans ce duel permanent entre innovation criminelle et réponse institutionnelle, les entreprises spécialisées dans l’analyse des flux blockchain et le conseil en politique occupent une place stratégique. Leur capacité à fournir des données fiables, des analyses actionnables et un accompagnement adapté aux spécificités régionales sera de plus en plus demandée.

La nomination de Ziqing Ang s’inscrit précisément dans cette dynamique. Elle apporte à TRM Labs une légitimité supplémentaire auprès des autorités asiatiques tout en renforçant la capacité de la société à accompagner ses clients institutionnels dans un environnement réglementaire en mutation rapide.

Pour le secteur des cryptomonnaies dans son ensemble, ce type de mouvement illustre une maturation progressive. Après des années de croissance parfois désordonnée, l’accent se place désormais sur la sécurité, la conformité et la construction de ponts durables avec les autorités de supervision. Ce n’est pas seulement une question de survie réglementaire ; c’est aussi une condition pour que l’innovation responsable puisse continuer à se développer.

Les prochains mois diront si cette stratégie porte ses fruits. Mais une chose est déjà claire : en Asie-Pacifique, la bataille contre la criminalité financière numérique entre dans une nouvelle phase, et les acteurs qui sauront s’y positionner intelligemment disposeront d’un avantage décisif.

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