Et si le prochain levier de puissance du dollar ne passait plus seulement par les banques correspondantes, les pétrodollars ou les sanctions, mais par des jetons numériques émis par des sociétés privées et adossés à la dette américaine? L’idée n’a plus rien d’une hypothèse de salon. D’après des informations relayées par Bloomberg, l’administration Trump examinerait des montages de coentreprises pour accélérer la diffusion des stablecoins libellés en dollars hors des États-Unis. L’objectif affiché est double: figer le rôle de monnaie de réserve et, au passage, créer une demande structurelle pour les bons du Trésor. Le plan n’a ni calendrier public ni enveloppe budgétaire connue. Il a pourtant une cohérence froide, presque comptable.

Pourquoi Washington mise sur les stablecoins

Le second mandat de Donald Trump a ouvert dès janvier 2025 une doctrine explicite. Le décret Strengthening American Leadership in Digital Financial Technology, signé le 23 janvier 2025, ne se contentait pas d’un slogan d’innovation. Il ordonnait de promouvoir et de protéger la souveraineté du dollar, notamment en favorisant le développement de stablecoins licites adossés au billet vert dans le monde entier. Ce n’était plus une tolérance réglementaire. C’était une priorité de politique étrangère monétaire.

Le GENIUS Act, promulgué le 18 juillet 2025, a ensuite transformé l’intention en cadre. Tout émetteur de stablecoin de paiement doit désormais couvrir chaque jeton à un pour un par du cash ou par des T-bills de moins de 93 jours. Ces titres forment le compartiment le plus liquide de la dette fédérale. Mécaniquement, chaque nouvelle unité émise pousse l’émetteur à acheter de la dette américaine. Le jeton n’est plus seulement un instrument de paiement. Il devient un canal d’absorption de papier d’État.

Promouvoir et protéger la souveraineté du dollar américain, notamment par des actions visant à favoriser le développement et la croissance de stablecoins licites et légitimes adossés au dollar dans le monde entier.

Décret Strengthening American Leadership in Digital Financial Technology, 23 janvier 2025

Du décret à la coentreprise

Ce que le plan étudié aujourd’hui ajouterait, c’est un étage opérationnel. Plutôt que de laisser le marché seul, Washington entrerait au capital de projets via des coentreprises. Le Trésor, le département d’État et la DFC, l’agence fédérale de financement du développement, reviennent dans les discussions. La DFC finance d’ordinaire des infrastructures: routes, centrales, réseaux, santé. La placer actionnaire de rails de paiement en stablecoins changerait sa nature. Elle ne construirait plus seulement des ponts de béton. Elle construirait des ponts de règlement.

Cette bascule n’est pas anodine. Une agence de développement qui prend des parts dans des émetteurs ou des infrastructures de tokens dollarise par le bilan, pas seulement par le discours. Elle aligne l’aide, la diplomatie et le marché des T-bills. Elle transforme une adoption spontanée, déjà visible en Argentine, en Turquie, au Nigeria ou au Venezuela, en politique industrielle exportable.

Ce que l’on sait, et ce qui reste flou

  • Des coentreprises avec des acteurs privés sont à l’étude pour diffuser des stablecoins en dollars hors des États-Unis.
  • Trésor, département d’État et DFC sont cités parmi les administrations concernées.
  • Aucun calendrier officiel ni montant budgétaire n’a filtré.
  • Le GENIUS Act impose une couverture un pour un en cash ou en T-bills de moins de 93 jours.
  • Tether affiche une exposition massive à la dette américaine; Scott Bessent vise un marché de 3 000 milliards en 2030.

Interdire le dollar public, pousser le dollar privé

Le même décret a verrouillé la piste d’un dollar numérique public. Les agences fédérales se voient interdites d’émettre une monnaie numérique de banque centrale. L’Anti-CBDC Surveillance State Act, voté par la Chambre en juillet 2025, doit encore franchir le Sénat pour graver l’interdiction dans le marbre. Le message est limpide: pas de MNBC américaine, place aux émetteurs privés. Tether et Circle occupent déjà le devant de la scène. L’État ne veut pas le registre. Il veut le sous-jacent.

Cette architecture a un avantage politique intérieur. Elle évite le procès en surveillance de masse que suscite toute CBDC. Elle a aussi un avantage géopolitique. Un jeton privé adossé à des T-bills circule plus vite qu’un instrument souverain soumis aux procédures diplomatiques. Il entre dans les portefeuilles par les commerçants, les freelances, les diasporas, les plateformes. Il ne demande pas l’autorisation d’une banque centrale locale pour exister.

L’arithmétique brutale de la dette

Le marché des stablecoins pèse aujourd’hui près de 300 milliards de dollars, dominé par l’USDT et l’USDC. Tether déclarait à lui seul 141 milliards de dollars d’exposition aux bons du Trésor américain fin mars. L’émetteur se hisse ainsi parmi les tout premiers détenteurs mondiaux, devant plusieurs États souverains. Ce n’est plus une anecdote de crypto. C’est un fait de marché obligataire.

Scott Bessent table sur un marché de 3 000 milliards de dollars d’ici 2030. Le marché patine toutefois depuis le début de l’année, ce qui fragilise le pari d’une armée permanente de nouveaux acheteurs de dette. Appliquée aux règles du GENIUS Act, cette trajectoire créerait autant de demande nouvelle pour les T-bills. Le tout alors que la dette fédérale dépasse 40 000 milliards de dollars. Les seuls intérêts ont coûté plus de 1 000 milliards au budget américain sur l’exercice 2026.

Le secrétaire au Trésor défend depuis un an l’idée qu’un marché dynamique du stablecoin renforce la primauté du dollar plutôt qu’il ne la menace. La phrase sonne comme une réponse aux critiques de 2022, quand certains voyaient dans les tokens une fuite hors du système bancaire. Désormais, le système inverse la polarité: le token finance l’État.

Comment un jeton achète un T-bill

Imaginons un utilisateur à Lagos, à Buenos Aires ou à Istanbul. Il convertit des nairas, des pesos ou des lires en USDT pour échapper à l’inflation et aux contrôles de change. Derrière l’écran, l’émetteur doit garder une réserve. Sous le GENIUS Act, cette réserve se concentre sur le cash et les T-bills très courts. L’épargne de précaution d’un particulier étranger devient donc, à quelques intermédiaires près, une ligne d’achat de dette américaine.

Le cycle est élégant. Plus le monde se dollarise par la blockchain, plus Washington trouve des acheteurs captifs pour refinancer le court terme. Plus le refinancement est fluide, plus le statut de monnaie de réserve se reproduit. Ce n’est pas de la magie. C’est de la plomberie financière. Et la plomberie, une fois installée, se démonte rarement sans dégâts.

Ce que les émergents ont déjà choisi

Les stablecoins n’ont pas attendu un mémorandum de la Maison Blanche pour s’exporter. En Argentine, l’USDT a longtemps fait office de compte d’épargne de substitution. En Turquie, il a servi d’abri face à la volatilité de la livre. Au Nigeria, il a contourné des frictions de change. Au Venezuela, il a permis de stocker de la valeur quand la monnaie locale s’effondrait. Le mouvement était spontané, porté par les commerçants et les particuliers.

Passer par des partenariats publics reviendrait à industrialiser cette adoption. Au lieu de laisser des applications et des réseaux informels faire le travail, l’État américain pourrait labelliser, financer, sécuriser et scaler des rails. La différence n’est pas seulement quantitative. Elle est politique. Une dollarisation de rue reste réversible par la régulation locale. Une dollarisation adossée à des coentreprises américaines l’est beaucoup moins.

  • Argentine: refuge contre l’inflation et les contrôles.
  • Turquie: couverture face à la dépréciation de la livre.
  • Nigeria: contournement des frictions de change.
  • Venezuela: conservation de valeur dans un environnement monétaire brisé.

L’Europe voit une bascule de souveraineté

Piero Cipollone, membre du directoire de la Banque centrale européenne, alerte depuis 2025. Il redoute de voir les paiements européens basculer vers des jetons libellés en dollars. Sa parade favorite reste l’euro numérique. L’argument n’est pas seulement technique. Si les ménages et les entreprises règlent en USDC ou en USDT, la transmission de la politique monétaire européenne s’émousse. La BCE perd une partie de sa prise sur les conditions de crédit et de liquidité.

La Banque des règlements internationaux a multiplié les avertissements sur la dollarisation numérique des économies émergentes. Le phénomène prive les banques centrales locales d’une partie de leur capacité d’action. Quand une part croissante de l’épargne et des règlements migre vers un actif étranger, le taux directeur national devient un levier moins efficace. Les réserves de change, les contrôles et même la fiscalité se heurtent à des rails plus difficiles à intercepter.

Si les paiements basculent vers des jetons en dollars, l’Europe ne discute plus seulement d’innovation. Elle discute de souveraineté monétaire.

Lecture des alertes formulées par Piero Cipollone depuis 2025

Une arme douce, pas une baguette magique

Parler d’arme ne signifie pas que les stablecoins remplacent demain le SWIFT, le pétrole ou les bases militaires. Cela signifie qu’ils ajoutent une couche. Une couche basse friction, 24 heures sur 24, adaptable aux téléphones et aux API. Une couche qui n’a pas besoin d’ambassade pour s’installer dans un portefeuille. Dans un monde où les États rivalisent par les standards, celui qui fournit l’unité de compte liquide gagne souvent le dernier mot.

Mais le pari reste fragile. Le marché des stablecoins n’explose pas en ligne droite. Une réglementation trop lourde peut freiner les émetteurs. Un incident de réserve peut casser la confiance. Un concurrent en euro, en yuan ou en panier de devises peut grignoter des parts. Un retournement politique à Washington peut aussi inverser la doctrine. Les T-bills de moins de 93 jours ne sont un aimant que tant que le monde croit à la signature américaine.

Le calendrier juridique qui compte

Les règles d’application du GENIUS Act restent à finaliser côté Trésor. À défaut de publication anticipée, la loi entre pleinement en vigueur le 18 janvier 2027, dix-huit mois après sa promulgation. D’ici là, chaque nouveau jeton continue d’alimenter le carnet de commandes des bons du Trésor, avec ou sans coentreprise fédérale. Le temps juridique et le temps de marché ne coïncident pas. Les utilisateurs, eux, n’attendent pas un décret d’application pour se couvrir.

Cette fenêtre de dix-huit mois est stratégique. Elle laisse aux émetteurs le loisir d’ajuster leurs réserves. Elle laisse à l’exécutif le temps de tester des partenariats. Elle laisse surtout aux rivaux le temps de réagir: euro numérique, projets asiatiques, cadres MiCA plus offensifs, interdictions locales. La diplomatie du stablecoin se jouera autant dans les appendices réglementaires que dans les communiqués.

Ce que change vraiment une coentreprise d’État

Sans l’État, un stablecoin reste un produit. Avec l’État au capital, il devient un instrument. La différence se voit dans trois dimensions. D’abord la légitimité: un jeton adossé à un montage DFC-Trésor-Département d’État n’est plus seulement toléré, il est escorté. Ensuite la distribution: l’aide au développement, les programmes d’inclusion et les corridors de paiement peuvent servir de canaux d’adoption. Enfin la résilience: un partenaire public américain rassure les banques correspondantes, les auditeurs et une partie des régulateurs tiers.

Le risque symétrique existe. Un échec, une fraude, une gelée de réserves, et c’est la signature fédérale qui éclabousse. Washington le sait. D’où, probablement, la prudence sur le calendrier et l’enveloppe. On ne publie pas un budget quand on teste encore la doctrine.

Tether, Circle et la hiérarchie du marché

Le marché n’est pas une prairie vierge. Tether domine par la taille et par l’usage offshore. Circle, avec l’USDC, joue davantage la carte de la conformité et des institutionnels. Une politique américaine de promotion des stablecoins licites peut avantager le second modèle. Elle peut aussi forcer le premier à se rapprocher encore plus du standard GENIUS. Dans les deux cas, le Trésor gagne si les réserves restent concentrées sur ses titres courts.

La concentration est un sujet en soi. Si deux émetteurs portent l’essentiel de la demande de T-bills liée aux tokens, le marché de la dette courte dépend d’une poignée de bilans privés. C’est efficace. Ce n’est pas neutre. Une crise de confiance sur un émetteur majeur se transmettrait au compartiment le plus liquide de la dette fédérale. Le renforcement du dollar par les stablecoins crée donc une nouvelle corrélation, encore mal stress-testée.

La dollarisation n’est plus seulement bancaire

Au XXe siècle, la dollarisation passait par les dépôts en devises, les factures pétrolières et les eurodollars. Au XXIe, elle passe aussi par des adresses de blockchain. Le particulier n’a plus besoin d’un compte à Miami. Il a besoin d’une application, d’une liquidité de change et d’une confiance minimale dans l’émetteur. Cette baisse des frictions explique pourquoi des économies sous tension monétaire ont adopté les tokens plus vite que les élites monétaires ne l’avaient anticipé.

Industrialiser ce mouvement, c’est accepter une vérité dérangeante pour beaucoup de capitales: une partie de leurs citoyens a déjà voté avec leurs portefeuilles. Ils ont choisi une unité de compte plus stable, même imparfaite, plutôt qu’une monnaie nationale trop souvent diluée. Washington n’invente pas le désir. Il cherche à le canaliser vers ses titres.

Les limites que les chiffres ne montrent pas

Un marché à 3 000 milliards en 2030 ferait des stablecoins un acteur systémique du refinancement américain. Mais un objectif n’est pas une prévision. La croissance dépend de la réglementation, des taux, de la concurrence des dépôts tokenisés bancaires, de la qualité des réserves et de la tolérance des États hôtes. Si trop de pays taxent, bloquent ou isolent les émetteurs, la courbe s’aplatit. Si les taux américains chutent trop vite, l’attrait relatif du T-bill change. Si une alternative crédible en euro émerge, une partie du récit s’érode.

Il faut aussi parler d’inclusion réelle. Un rail en dollars peut protéger contre l’inflation locale. Il peut aussi extraire l’épargne hors du circuit bancaire national et réduire la capacité des États à financer leurs propres dettes. Le gain microéconomique du ménage peut devenir un coût macroéconomique pour le pays. C’est précisément pourquoi les banques des règlements et certaines banques centrales insistent tant.

Trois tensions à surveiller

  • Souveraineté des banques centrales face à une unité de compte étrangère déjà dans les téléphones.
  • Concentration des réserves de stablecoins sur un segment étroit de la dette américaine.
  • Écart entre l’adoption populaire dans les pays sous inflation et la riposte institutionnelle en Europe et en Asie.

Ce que cela dit du dollar en 2026

Le dollar n’est pas menacé d’effondrement imminent. Il reste l’unité de facturation, de réserve et de sanction la plus utilisée. Mais il n’est plus incontesté dans le discours. Les BRICS parlent de dédollarisation. Les CBDC se multiplient sur le papier. Les systèmes de paiement alternatifs progressent à la marge. Dans ce climat, les stablecoins offrent à Washington une riposte paradoxale: accepter la crypto pour mieux verrouiller le dollar.

Le paradoxe n’est qu’apparent. La blockchain n’impose pas une monnaie. Elle impose une vitesse. Celui qui place son unité de compte sur le rail le plus liquide capte le standard. Les États-Unis ont compris qu’interdire le phénomène les laisserait hors-jeu, tandis que le normer et l’adosser à leur dette le recentre. C’est une stratégie de capture plus que d’invention.

Et maintenant?

Rien n’est voté, chiffré, signé. Une étude de coentreprises n’est pas une flotte de jetons labellisés Maison Blanche. Pourtant, la direction est assez nette pour qu’on cesse de traiter les stablecoins comme un sous-produit de trading. Ils sont devenus un chapitre de politique monétaire internationale. Ils lient l’épargne d’un chauffeur de VTC à Buenos Aires au besoin de refinancement de Washington. Ils lient la peur de l’inflation à la profondeur du marché des T-bills.

D’ici le 18 janvier 2027, le GENIUS Act basculera pleinement. D’ici 2030, le marché vaudra 300 milliards, 800 milliards ou 3 000 milliards selon que la doctrine américaine trouve des relais ou des murs. Dans tous les cas, la question n’est plus de savoir si le dollar circule on-chain. Il y circule déjà. La question est de savoir qui en écrira les règles, qui en encaisse la demande de titres, et qui en paiera la perte de souveraineté.

Les coentreprises évoquées par Bloomberg, si elles voient le jour, ne créeront pas le désir de dollar. Elles le standardiseront. C’est souvent ainsi que les empires monétaires durent: non pas en inventant une monnaie nouvelle chaque décennie, mais en occupant le prochain tuyau par lequel l’ancienne continue de couler.

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