Imaginez : après des années de lobbying intense, des millions dépensés en campagnes et des promesses répétées d’un cadre clair pour l’industrie crypto aux États-Unis, tout semble s’effondrer à quelques semaines d’un possible vote historique. Le 15 janvier 2026, le Sénat américain a brutalement annulé l’examen en commission d’un texte qui devait enfin apporter de la clarté réglementaire au secteur des cryptomonnaies. À l’origine de ce coup de théâtre ? Le retrait soudain du soutien de Coinbase, l’une des plus grosses plateformes d’échange du pays.

Ce revirement n’est pas anodin. Il révèle les immenses tensions qui traversent Washington dès qu’il s’agit de réguler les actifs numériques : d’un côté une industrie qui rêve d’un cadre favorable à l’innovation, de l’autre des banques traditionnelles qui refusent de voir leur modèle économique menacé, sans oublier les démocrates préoccupés par des questions d’éthique et de conflits d’intérêts. Le rêve d’une loi crypto bipartisane semble aujourd’hui plus lointain que jamais.

Un projet ambitieux qui vacille

Depuis plusieurs mois, le président de la commission bancaire du Sénat, le républicain Tim Scott, travaillait d’arrache-pied pour faire aboutir une législation de structure de marché crypto. L’objectif affiché était clair : créer un environnement réglementaire qui protège les consommateurs tout en permettant aux États-Unis de rester compétitifs face à des juridictions plus accueillantes comme Dubaï, Singapour ou même certains pays européens.

Le texte prévoyait notamment de clarifier le statut des différents actifs numériques, de définir les responsabilités des plateformes d’échange, des émetteurs de stablecoins et des fournisseurs de services décentralisés. Il abordait aussi la question sensible des rendements sur stablecoins, un point qui allait devenir le principal point de friction.

Les trois grands objectifs déclarés du projet de loi :

  • Protéger les investisseurs et consommateurs américains
  • Renforcer la sécurité nationale face aux risques liés aux cryptos
  • Garantir que l’innovation financière reste localisée aux États-Unis

Malgré ces nobles intentions, le chemin vers un consensus s’est révélé semé d’embûches bien plus importantes que prévu.

Coinbase porte l’estocade

Le 15 janvier 2026, Coinbase a officiellement annoncé qu’elle ne pouvait plus soutenir le texte en l’état. Cette décision a agi comme un véritable électrochoc. La première plateforme crypto cotée en bourse aux États-Unis, qui avait jusqu’ici été l’un des plus fervents défenseurs d’une régulation claire et équilibrée, a donc préféré se retirer plutôt que de cautionner un projet qu’elle jugeait désormais défavorable à l’industrie.

Dans les coulisses, plusieurs sources indiquent que Coinbase aurait particulièrement mal vécu l’abandon ou l’affaiblissement de plusieurs dispositions jugées essentielles, notamment celles concernant les rendements sur stablecoins et la portée des obligations pour les acteurs décentralisés.

« Nous voulons un cadre qui permette l’innovation tout en protégeant les utilisateurs. Malheureusement, la version actuelle du texte ne répond plus à cet équilibre. »

Porte-parole de Coinbase (retranscrit et traduit)

Ce retrait public a immédiatement fragilisé la dynamique. Tim Scott, conscient que sans le soutien d’un acteur majeur de l’industrie le projet perdait énormément en crédibilité, a pris la décision radicale d’annuler la session de markup prévue. Aucune nouvelle date n’a été communiquée.

Les banques de Wall Street en embuscade

Si Coinbase a porté le coup le plus visible, les véritables résistances les plus dures venaient d’ailleurs : des grandes banques traditionnelles américaines. Celles-ci ont déployé une intense campagne de lobbying contre une disposition particulière : la possibilité pour les émetteurs de stablecoins d’offrir des rendements (yields) à leurs détenteurs.

Pour les institutions financières classiques, permettre aux stablecoins de rémunérer leurs utilisateurs reviendrait à créer une concurrence déloyale avec les comptes d’épargne et les dépôts bancaires traditionnels. Elles ont donc fait valoir que cette mesure fragiliserait la stabilité du système financier américain.

  • Les rendements sur stablecoins pourraient drainer des dépôts hors du circuit bancaire classique
  • Les banques craignent une désintermédiation accélérée de l’économie
  • Le lobby bancaire a réussi à convaincre plusieurs sénateurs républicains et démocrates

Cette opposition farouche a fini par fissurer le front républicain, pourtant censé être favorable à une dérégulation relative du secteur crypto. Plusieurs élus ont commencé à exprimer publiquement leurs doutes, rendant la perspective d’un vote favorable en commission de plus en plus incertaine.

Le front démocrate et la question éthique

De leur côté, les démocrates ont soulevé une autre problématique majeure : les conflits d’intérêts et les questions éthiques liées aux avoirs personnels en cryptomonnaies des hauts responsables publics.

Le projet de loi initial prévoyait des restrictions strictes sur les profits personnels que pouvaient réaliser les officiels gouvernementaux à partir de leurs positions en actifs numériques. Ces mesures ont été purement et simplement rejetées par la Maison Blanche, qui a estimé qu’elles relevaient du comité d’éthique du Sénat et non de la commission bancaire.

Cette position a profondément irrité plusieurs sénateurs démocrates, qui y voient une tentative de protéger certains intérêts privés au détriment de l’intérêt général. Le désaccord est tel qu’il a contribué à bloquer toute avancée significative.

Les principaux points de blocage actuels :

  • Rendements sur stablecoins → opposition des banques
  • Règles éthiques sur les avoirs crypto des officiels → désaccord Maison Blanche / Démocrates
  • Portée des obligations pour les acteurs décentralisés → inquiétudes de l’industrie
  • Soutien insuffisant au sein même du parti républicain

Et maintenant ? Le rôle du comité Agriculture

Face à cette impasse au sein de la commission bancaire, les regards se tournent désormais vers un autre acteur clé : le comité de l’Agriculture du Sénat. Celui-ci doit examiner un texte parallèle dans les prochaines semaines.

Historiquement, ce comité a déjà eu un rôle important dans la régulation des dérivés et des matières premières financières, catégories dans lesquelles certains acteurs souhaitent classer une partie des cryptomonnaies. Il est donc possible que le texte qui émergera de cette commission soit différent, peut-être plus favorable à l’industrie ou au contraire plus restrictif.

Cette double voie (Banking + Agriculture) est classique à Washington pour les sujets qui touchent à la fois à la finance et aux produits dérivés. Cependant, elle risque aussi de prolonger les incertitudes et de diluer le message que l’industrie crypto espérait obtenir : une loi unique, cohérente et ambitieuse.

Les leçons d’un échec annoncé ?

Ce blocage n’est pas seulement une mauvaise nouvelle pour Coinbase, Binance.US, Kraken et les autres plateformes américaines. Il pose des questions plus profondes sur la capacité des États-Unis à adapter leur cadre réglementaire aux réalités de l’économie numérique du XXIe siècle.

Pendant ce temps, d’autres juridictions avancent à grands pas. L’Union européenne a déjà adopté MiCA, qui offre un cadre harmonisé à 27 pays. Dubaï et Abu Dhabi se positionnent comme des hubs crypto-friendly. Singapour, Hong Kong et même certains pays d’Amérique latine assouplissent leur approche.

« Si les États-Unis n’adoptent pas rapidement un cadre clair, l’innovation et les talents partiront ailleurs. C’est aussi simple que ça. »

Dirigeant anonyme d’une grande plateforme crypto américaine

Cette fuite des cerveaux et des capitaux est déjà une réalité pour plusieurs entreprises qui ont délocalisé une partie de leurs opérations hors des États-Unis ces dernières années. Le retard réglementaire américain devient donc un handicap compétitif majeur.

Perspectives pour 2026 et au-delà

À court terme, il est peu probable de voir une loi crypto complète adoptée avant les élections de mi-mandat de 2026. Les divisions partisanes, les pressions contradictoires des différents lobbies et les calendriers chargés rendent l’exercice très compliqué.

Cependant, plusieurs observateurs estiment que l’échec actuel pourrait paradoxalement servir de catalyseur. En montrant les limites d’une approche trop ambitieuse ou trop compromise, il pourrait inciter les acteurs à revenir à la table des négociations avec des positions plus réalistes.

Parmi les scénarios possibles pour les 12 prochains mois :

  • Un texte plus limité, centré uniquement sur les stablecoins et la lutte contre le blanchiment
  • Une approche par étapes : d’abord la régulation des plateformes centralisées, ensuite les DeFi
  • Un statu quo prolongé, avec une régulation par enforcement (action des régulateurs existants)
  • Une percée inattendue si un événement majeur (hack massif, crise de liquidité…) force le législateur à agir

Quelle que soit l’issue, une chose est certaine : l’année 2026 sera déterminante pour l’avenir de la crypto aux États-Unis. Entre immobilisme, compromis minimalistes ou véritable cadre innovant, le choix qui sera fait impactera durablement la place du pays dans la révolution financière en cours.

Pour l’industrie crypto, le message est clair : il faudra probablement accepter des concessions douloureuses si elle veut éviter que le vide réglementaire actuel ne se transforme en désert d’innovation. Pour les investisseurs et les utilisateurs, l’incertitude reste de mise. Et pour les observateurs, le spectacle politique qui se joue à Washington autour de la crypto n’a jamais été aussi passionnant… ni aussi inquiétant.

À suivre, donc, avec la plus grande attention.

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