Imaginez un instant que la plus grande menace pour vos cryptomonnaies ne vienne ni d’un superordinateur quantique capable de briser les algorithmes, ni d’une intelligence artificielle ultra-sophistiquée. Non. Selon Anatoly Yakovenko, co-fondateur de Solana, le danger numéro un reste d’une simplicité déconcertante : le phishing et l’ingénierie sociale. Autrement dit, la capacité des attaquants à manipuler les humains plutôt qu’à forcer les mathématiques.

Pourquoi le phishing écrase toutes les autres menaces selon Yakovenko

Dans un message publié sur X, Anatoly Yakovenko a été catégorique. Pour lui, les risques les plus pressants ne résident pas dans des percées technologiques futuristes, mais dans la capacité des escrocs à tromper les utilisateurs. « Ce n’est pas l’IA qui casse les maths ou les ordinateurs quantiques », a-t-il insisté. Cette déclaration intervient dans un contexte particulièrement tendu, juste après deux incidents majeurs sur des plateformes d’échange.

Le premier concerne Binance. L’échange a révélé qu’environ 6,34 milliards de dollars d’actifs avaient été impactés suite à une attaque sophistiquée. Le second touche Mercado Bitcoin, qui a dû suspendre temporairement les dépôts et retraits après avoir détecté une brèche le 2 novembre. Ces événements rappellent avec force que les failles humaines restent le point d’entrée privilégié des pirates.

La menace la plus urgente vient de la tromperie des gens, pas de l’intelligence artificielle qui briserait les mathématiques ou des ordinateurs quantiques.

Anatoly Yakovenko

Cette position tranche avec les discussions habituelles qui tournent autour de la résistance quantique ou des failles de contrats intelligents. Yakovenko recentre le débat sur un terrain bien plus prosaïque et pourtant dévastateur : la psychologie humaine. Les attaquants n’ont pas besoin de casser une clé privée s’ils réussissent à convaincre quelqu’un de la leur donner ou de signer une transaction malveillante.

Le scénario d’attaque de Binance décrypté

Le récit fourni par Binance illustre parfaitement le point de Yakovenko. L’opération s’est étalée sur plusieurs mois et a combiné plusieurs techniques d’ingénierie sociale. Tout a commencé par de fausses offres d’emploi diffusées sur des plateformes de recrutement légitimes. Un ingénieur a été contacté et a passé des entretiens avec des personnes se faisant passer pour les représentants d’une entreprise fictive.

Au cours de ce processus, l’ingénieur a téléchargé un dépôt de code destiné à un exercice technique sur son ordinateur de travail. Selon Binance, un code malveillant s’est exécuté pendant l’installation et a remplacé l’outil de développement légitime pyenv par une version compromise. Cette première infiltration a servi de tête de pont.

Plus tard, le 20 octobre, l’attaquant a utilisé la machine infectée ainsi qu’un outil d’intelligence artificielle interne pour compromettre les ordinateurs de deux ingénieurs en charge des portefeuilles. L’un d’eux contenait un identifiant de déploiement qui a ensuite permis d’atteindre les systèmes de signature des portefeuilles. Les pirates ont ensuite exploité la fonctionnalité EIP-7702 d’Ethereum pour créer des permissions malveillantes qui continuaient de fonctionner même après la suspension des retraits ordinaires.

Les étapes clés de l’attaque selon Binance :

  • Contact via de fausses offres d’emploi sur une plateforme légitime
  • Téléchargement d’un dépôt de code contenant un malware
  • Remplacement de l’outil pyenv par une version compromise
  • Compromission de machines d’ingénieurs via un outil interne
  • Utilisation d’identifiants de déploiement pour atteindre les systèmes de signature
  • Exploitation d’EIP-7702 pour maintenir le contrôle

Ce qui frappe dans ce scénario, c’est l’absence quasi totale de force brute purement technique au début. Tout repose sur la confiance accordée à des interlocuteurs qui semblaient crédibles et sur le téléchargement d’un fichier présenté comme un exercice professionnel banal.

Le conseil concret de Yakovenko pour se protéger

Face à cette réalité, le co-fondateur de Solana propose une solution à la fois pragmatique et accessible. Il recommande d’utiliser un appareil iOS dédié, placé en mode Lockdown, associé à un portefeuille multisignature. Selon lui, cette combinaison offre un niveau de protection élevé à un coût relativement faible.

Le mode Lockdown d’Apple a été conçu pour les personnes susceptibles d’être ciblées par des attaques sophistiquées, notamment des logiciels espions mercenaires. Une fois activé, il restreint fortement les fonctionnalités des applications, des sites web et de l’appareil lui-même afin de réduire la surface d’attaque disponible.

Concrètement, la plupart des types de pièces jointes sont bloqués dans Messages. Les aperçus de liens deviennent indisponibles. Certaines technologies web sont désactivées. Il n’est plus possible d’installer de nouveaux profils de configuration tant que le mode reste actif. Apple recommande de mettre l’appareil à jour avant d’activer la fonctionnalité. Sur un iPhone, le chemin est simple : Réglages, puis Confidentialité et sécurité, puis Mode Lockdown. Un redémarrage est nécessaire pour que les protections prennent effet.

Il faut toutefois noter qu’exclure manuellement des sites, des applications ou des contacts affaiblit la protection globale. Les appels téléphoniques classiques et les messages texte simples continuent de fonctionner normalement.

Le rôle central du portefeuille multisignature

Le second pilier de la recommandation de Yakovenko concerne l’architecture du portefeuille. Un système multisignature impose qu’un certain nombre de clés approuvent une transaction avant qu’elle puisse être exécutée. La documentation de Squads, par exemple, décrit un seuil configurable. Dans un schéma à deux sur trois, deux des trois clés de signature doivent valider l’opération.

Cette approche change radicalement la donne. Même si un attaquant réussit à compromettre un appareil ou à voler une clé privée, il ne peut pas déplacer les fonds sans obtenir l’accord d’au moins une autre clé. Pour un utilisateur individuel, cela peut signifier répartir les clés entre un téléphone dédié, un appareil de secours et éventuellement un service de garde ou un proche de confiance.

La combinaison d’un appareil isolé en mode Lockdown et d’un portefeuille multisignature crée donc plusieurs couches de défense. L’appareil réduit les chances d’infection initiale. Le multisignature empêche qu’une seule compromission ne se transforme en perte totale.

Les chiffres glaçants du vol de portefeuilles personnels

Les données compilées par Chainalysis pour l’année 2025 apportent un éclairage chiffré à l’alerte de Yakovenko. L’entreprise a enregistré 158 000 incidents de vol de portefeuilles personnels, touchant au moins 80 000 victimes distinctes. Le montant total des pertes s’élève à 713 millions de dollars. Même si ce chiffre est en baisse par rapport aux 1,5 milliard de dollars de 2024, le nombre d’incidents a augmenté.

Les compromissions de portefeuilles personnels représentent 20 % de la valeur totale volée en 2025. Solana arrive en tête en nombre absolu de victimes, avec environ 26 500 utilisateurs touchés. Cependant, lorsque Chainalysis ajuste ces chiffres en fonction du nombre de portefeuilles personnels actifs, les taux de victimisation apparaissent plus bas sur Solana et Base que sur Ethereum et Tron, qui affichent les taux les plus élevés.

L’analyse souligne également que les attaques contre les services centralisés ciblent fréquemment l’infrastructure des clés privées et les processus de signature. Les pirates tentent souvent de tromper des signataires légitimes pour qu’ils autorisent des transactions malveillantes, ce qui rejoint exactement le constat de Yakovenko sur la primauté de l’ingénierie sociale.

Ce que révèlent les chiffres de Chainalysis :

  • 158 000 incidents de vol de portefeuilles personnels en 2025
  • Au moins 80 000 victimes uniques
  • 713 millions de dollars de pertes totales
  • 20 % de la valeur volée concernent les portefeuilles personnels
  • Environ 26 500 victimes sur Solana en nombre absolu
  • Taux de victimisation plus élevés sur Ethereum et Tron une fois ajustés

L’incident Mercado Bitcoin et la réaction de Tether

Peu après l’attaque de Binance, Mercado Bitcoin a détecté une brèche le 2 novembre et a immédiatement suspendu les dépôts et les retraits. L’échange a indiqué avoir contenu l’incident, affirmé qu’aucun client n’avait subi de préjudice et qu’aucune fuite de données n’avait eu lieu. Les équipes travaillaient à retracer les actifs et à coordonner leurs actions avec les autorités.

Paolo Ardoino, PDG de Tether, a confirmé que l’émetteur de stablecoin avait gelé 4,5 millions de USDT liés à cette brèche. Cette réaction rapide montre l’importance croissante de la collaboration entre les acteurs de l’écosystème pour limiter les dégâts une fois qu’une attaque est détectée.

Ces événements successifs renforcent le message de Yakovenko. Même les plateformes disposant de ressources importantes et d’équipes de sécurité dédiées restent vulnérables lorsque l’élément humain est exploité. Pour les utilisateurs individuels, la leçon est encore plus claire : la vigilance face aux tentatives de manipulation doit devenir une habitude quotidienne.

Les mises en garde des autorités américaines

Aux États-Unis, le FBI a publié le 15 juin un avertissement détaillé sur les arnaques d’investissement en cryptomonnaies. L’agence décrit des schémas qui commencent souvent par des messages non sollicités, de fausses identités professionnelles ou des approches romantiques. Les victimes sont ensuite orientées vers des applications de trading et des sites web affichant des rendements fictifs.

Le FBI conseille de vérifier de manière indépendante l’identité de tout contact inconnu et d’éviter les liens ou pièces jointes contenus dans des messages non sollicités. En cas de suspicion, l’agence demande aux victimes de conserver les communications, les détails des plateformes utilisées et les adresses de portefeuilles impliquées dans le schéma.

Ces recommandations rejoignent parfaitement l’approche de Yakovenko. La première ligne de défense reste le scepticisme face aux sollicitations inattendues, qu’elles viennent d’un recruteur, d’un prétendu expert ou d’une personne se présentant comme un intérêt romantique.

Pourquoi l’ingénierie sociale fonctionne si bien dans la crypto

Plusieurs facteurs rendent le secteur particulièrement vulnérable. Les gains potentiels sont élevés, ce qui attire des acteurs motivés. Les transactions sont irréversibles une fois confirmées, ce qui laisse peu de marge de récupération. De nombreux utilisateurs gèrent eux-mêmes leurs clés privées, sans l’intermédiation d’une banque traditionnelle capable de bloquer un virement frauduleux.

De plus, la culture crypto valorise souvent l’autonomie et la rapidité. Dans un environnement où les opportunités semblent se présenter rapidement, la pression à agir sans trop vérifier peut devenir forte. Les attaquants exploitent précisément cette urgence artificielle.

Les techniques évoluent également. Les fausses offres d’emploi, comme dans le cas de Binance, s’inscrivent dans une tendance plus large. Les pirates créent des entreprises fictives, des profils LinkedIn convaincants et des processus de recrutement qui paraissent professionnels. Le téléchargement d’un simple fichier d’exercice devient alors le vecteur d’entrée.

Comment mettre en place le setup recommandé au quotidien

Adopter le conseil de Yakovenko ne nécessite pas forcément un budget conséquent. Un iPhone d’occasion ou un appareil déjà possédé peut servir de base. L’essentiel est de le réserver exclusivement aux opérations liées aux cryptomonnaies et de l’activer en mode Lockdown.

Pour le portefeuille multisignature, plusieurs solutions existent selon les chaînes utilisées. L’idée principale reste de ne jamais concentrer l’intégralité du pouvoir de signature sur un seul appareil ou une seule personne. Répartir les clés entre des contextes physiques et numériques différents augmente considérablement le coût d’une attaque réussie.

Il est également utile de tester régulièrement le processus de signature. Un setup trop complexe qui n’est jamais utilisé devient un risque en soi, car en cas d’urgence l’utilisateur peut commettre des erreurs. La simplicité relative d’un schéma à deux sur trois reste souvent un bon compromis pour un particulier.

Les limites du mode Lockdown et comment les gérer

Apple elle-même prévient que le mode Lockdown n’est pas adapté à un usage quotidien sans compromis. Certaines fonctionnalités deviennent indisponibles, ce qui peut frustrer. L’exclusion manuelle de contacts ou d’applications réduit l’efficacité de la protection. Il faut donc accepter une certaine friction en échange d’une surface d’attaque réduite.

Une bonne pratique consiste à garder cet appareil véritablement dédié. Éviter d’y installer des applications non essentielles, de consulter des réseaux sociaux ou d’ouvrir des messages non liés aux opérations de portefeuille. Plus l’appareil reste isolé, plus le mode Lockdown conserve son intérêt.

Mettre à jour régulièrement le système reste indispensable. Les protections sont plus efficaces lorsque le logiciel est à jour. Apple recommande d’ailleurs explicitement de le faire avant d’activer le mode.

Au-delà de l’appareil : la culture de la vérification

Même le meilleur setup technique ne remplace pas une attitude de vigilance permanente. Vérifier systématiquement l’identité des interlocuteurs, surtout lorsqu’il s’agit de recrutement ou d’opportunités financières, constitue un réflexe essentiel. Contacter l’entreprise par un canal officiel distinct de celui utilisé par le prétendu recruteur est une précaution simple et efficace.

De même, se méfier des demandes urgentes de signature ou de transfert de fonds. Dans un schéma multisignature, prendre le temps de vérifier l’origine et le contenu exact de la transaction avec les autres détenteurs de clés peut éviter bien des drames.

Les arnaques romantiques et les messages non sollicités restent des classiques. Le FBI le rappelle : toute approche inattendue mérite une vérification indépendante. Le simple fait de ne jamais cliquer sur un lien reçu par message non sollicité élimine déjà une grande partie des risques.

Ce que les récents incidents changent pour les utilisateurs

Les attaques contre Binance et Mercado Bitcoin rappellent que même les plateformes les plus importantes ne sont pas invulnérables. Pour les utilisateurs, cela signifie qu’il faut limiter les montants laissés sur les échanges et privilégier le stockage personnel sécurisé dès que les sommes deviennent significatives.

La collaboration entre acteurs, illustrée par le gel de USDT par Tether, montre aussi que l’écosystème dispose de leviers pour freiner les flux illicites. Pourtant, ces interventions interviennent après coup. La prévention reste de loin la stratégie la plus efficace.

Yakovenko, en recentrant le débat sur le phishing et l’ingénierie sociale, force une prise de conscience salutaire. Les discussions sur les menaces quantiques ou les super-IA captivent l’imagination, mais elles détournent parfois l’attention des risques concrets et immédiats qui frappent déjà des dizaines de milliers d’utilisateurs chaque année.

Vers une hygiène de sécurité accessible à tous

L’intérêt de la proposition de Yakovenko réside dans sa relative accessibilité. Un appareil iOS en mode Lockdown et un portefeuille multisignature ne représentent pas une solution réservée aux institutions ou aux grands détenteurs. Un particulier motivé peut mettre en place ce dispositif avec un investissement raisonnable et une discipline de base.

Bien sûr, aucune protection n’est absolue. Un utilisateur peut toujours être trompé au moment de signer une transaction, même dans un schéma multisignature. C’est pourquoi la formation continue et le partage d’expériences restent essentiels. Comprendre les techniques d’ingénierie sociale utilisées dans les récents incidents aide à les reconnaître plus facilement lorsqu’elles se présentent.

Les chiffres de Chainalysis montrent que le volume d’incidents reste élevé. Chaque utilisateur qui adopte des pratiques plus rigoureuses contribue à élever le niveau global de sécurité de l’écosystème. Moins il y a de cibles faciles, plus le coût d’une attaque augmente pour les pirates.

Le message plus large pour l’écosystème crypto

Au-delà des recommandations techniques, la déclaration de Yakovenko invite l’ensemble du secteur à revoir ses priorités. Les protocoles peuvent continuer d’améliorer leur résistance cryptographique, les échanges peuvent renforcer leurs processus internes, mais tant que l’élément humain restera le maillon faible, les attaques par tromperie continueront de prospérer.

Les équipes de sécurité des plateformes doivent intégrer plus systématiquement la formation à l’ingénierie sociale. Les utilisateurs, de leur côté, doivent accepter que la liberté de custody s’accompagne d’une responsabilité accrue. La cryptomonnaie n’a pas de service client capable d’annuler un transfert une fois qu’il est confirmé.

Dans ce contexte, le conseil de disposer d’un appareil dédié et d’un système de signature multiple apparaît comme une réponse pragmatique et proportionnée. Il ne prétend pas résoudre tous les problèmes, mais il s’attaque directement au vecteur d’attaque le plus fréquent et le plus destructeur aujourd’hui.

En conclusion : revenir à l’essentiel de la protection

Anatoly Yakovenko a rappelé une vérité parfois occultée par les débats technologiques : les pirates préfèrent souvent la voie la plus simple. Tromper un humain reste plus accessible que de briser des algorithmes robustes. Les récents incidents sur Binance et Mercado Bitcoin, les statistiques de Chainalysis et les alertes du FBI convergent tous vers le même constat.

Mettre en place un appareil iOS en mode Lockdown associé à un portefeuille multisignature constitue une réponse concrète et accessible. Elle ne dispense pas de rester vigilant face aux sollicitations inattendues, mais elle crée des obstacles supplémentaires significatifs pour un attaquant.

Dans un secteur où les pertes peuvent être définitives, chaque couche de protection compte. En recentrant l’attention sur le phishing et l’ingénierie sociale, Yakovenko offre non seulement un diagnostic clair, mais aussi une piste d’action immédiate que chacun peut commencer à explorer dès maintenant. La sécurité des cryptomonnaies commence souvent par des gestes simples, disciplinés et répétés, plutôt que par des solutions technologiques spectaculaires.

Les mois à venir diront si cette prise de conscience se traduit par des comportements plus prudents à grande échelle. En attendant, le message est clair : la plus grande menace n’est peut-être pas celle que l’on imagine. Elle se trouve souvent dans un message, un appel ou une fausse offre d’emploi qui paraît trop crédible pour être suspecte. Savoir la reconnaître et s’en protéger reste aujourd’hui l’un des défis les plus urgents de l’écosystème.

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