Et si la tokenisation des actions, tant annoncée comme la prochaine révolution de la finance, se heurtait déjà à un mur inattendu ? Ce week-end, une déclaration de Mike Cagney, cofondateur de Figure, a relancé le débat. Selon lui, pas moins de dix sociétés auraient décidé de se retirer du projet de tokens boursiers porté par OKXICE. Derrière ce chiffre se cache une question bien plus large : les investisseurs américains ont-ils réellement intérêt à se tourner vers ces titres numériques, ou restent-ils mieux servis par les marchés nationaux traditionnels ?

Dix refus qui changent la donne pour OKXICE

La nouvelle est tombée via un message publié sur X le 19 octobre. Mike Cagney y affirme qu’au 15 octobre, dix entreprises avaient déjà fait connaître leur opposition à l’apparition de leurs titres sous forme de tokens sur la plateforme OKXICE. Ce chiffre dépasse légèrement le nombre officiel rendu public par le venue lui-même, qui mentionne neuf objections formelles. L’écart, bien que mince, suffit à alimenter les discussions dans les cercles spécialisés.

Les sociétés concernées ne sont pas de petits acteurs. On retrouve notamment Cerebras Systems, AppLovin, Applied Digital, Rocket Lab, CoreWeave, Verizon Communications, Applied Optoelectronics, Broadcom et UnitedHealth Group. Ces noms pèsent lourd dans leurs secteurs respectifs, de l’intelligence artificielle au cloud en passant par les télécommunications et la santé.

Sur le fond, les entreprises devraient profiter d’un acheteur marginal supplémentaire, puisque chaque token est adossé à une action réelle détenue via le DTC. Mais c’est au second ordre que les choses se compliquent.

Mike Cagney, cofondateur de Figure

Cette citation résume parfaitement le ton du message. Cagney reconnaît un avantage théorique pour les émetteurs, tout en soulignant que l’absence de levier et de prêt de titres rend l’offre nettement moins attractive pour les investisseurs. Selon lui, les marchés nationaux classiques restent, pour l’instant, la solution la plus efficace pour les Américains.

Un calendrier d’objections qui s’est densifié

Les documents publiés par OKXICE permettent de retracer l’évolution des refus. Une première version datée du 4 octobre ne mentionnait que Cerebras Systems. Quatre jours plus tard, trois noms supplémentaires apparaissaient. Le 15 octobre, la liste officielle atteignait neuf sociétés. Cagney, lui, parle de dix. L’écart reste non documenté, mais il illustre bien la fluidité de la situation.

Il est important de rappeler que ces objections ne constituent pas une interdiction générale de tokeniser les actions de ces entreprises. Elles empêchent simplement le venue notifiant de proposer une version tokenisée non affiliée sous le régime d’exemption de la SEC. D’autres arrangements restent théoriquement possibles, à condition de respecter un cadre différent.

Ce que l’on sait précisément à ce stade

  • Neuf objections formellement listées dans l’avis du 15 octobre
  • Dix refus mentionnés par Mike Cagney « à la date de la semaine dernière »
  • Le dixième nom n’a pas été rendu public dans le message d’origine
  • Les objections n’empêchent pas toute tokenisation future, seulement celle sous l’exemption actuelle

Pourquoi ces sociétés disent non

Les raisons exactes de chaque refus ne sont pas détaillées publiquement. On peut toutefois avancer plusieurs pistes cohérentes. Certaines entreprises redoutent peut-être une perte de contrôle sur la manière dont leurs titres circulent. D’autres s’inquiètent de la complexité réglementaire ou de l’image associée à des produits encore jeunes. Enfin, la question de la liquidité et de la fragmentation des marchés n’est jamais loin.

Pour un émetteur, accepter la tokenisation revient à ouvrir une nouvelle porte d’entrée pour ses actions. Or cette porte reste, pour l’instant, étroitement encadrée. La SEC impose notamment que les tokens préservent l’intégralité des droits actionnariaux : dividendes, droit de vote et créances en cas de liquidation. Ce n’est pas un simple produit de pure exposition au prix, comme on en trouve parfois offshore.

L’absence de levier, point central de la critique

Dans son message, Mike Cagney insiste particulièrement sur un élément : l’impossibilité, pour l’instant, de recourir au levier ou au prêt de titres. Or ces outils font partie intégrante de l’expérience d’investissement pour de nombreux acteurs institutionnels et sophistiqués. Sans eux, le token boursier risque de paraître incomplet.

La réglementation va dans le même sens. L’ordre de la SEC contient une section intitulée « No Leverage ». Elle interdit explicitement à un venue qualifié d’accorder du crédit aux participants pour l’achat de tokens boursiers, d’emprunter des titres ou des actifs crypto non sécurisés, ou de permettre le nantissement de ces actifs. OKXICE le confirme d’ailleurs dans ses propres documents : la plateforme n’étend pas de crédit.

Sans capacité de financement, l’offre n’apporte pas d’amélioration convaincante par rapport aux tokens boursiers offshore déjà existants.

Mike Cagney

Cette position est claire. Les investisseurs américains disposent déjà d’accès aux marchés nationaux. Les étrangers, de leur côté, peuvent trouver de l’exposition au prix via d’autres produits. Dans ce contexte, le principal atout restant d’OKXICE résiderait dans la puissance de distribution de l’écosystème OKX.

Ce que la SEC autorise réellement

L’exemption accordée le 17 septembre ouvre une fenêtre de cinq ans pour les venues de trading qualifiés et certains fournisseurs de liquidité. Elle impose toutefois des conditions strictes. Les contrats doivent être publics et auditables. Les interruptions de cotation sur le marché primaire doivent être répercutées immédiatement sur le token correspondant. Les market makers automatisés et les pools de liquidité sont autorisés, mais dans un cadre permissionné.

Surtout, le trading d’un token non affilié ne peut débuter qu’après un délai minimal de trente jours calendaires suivant la réception de l’avis écrit par l’émetteur. Si ce dernier s’oppose dans les temps, le venue notifiant est bloqué pour ce titre précis. L’objection doit être divulguée dans les cinq jours ouvrables.

Ces règles expliquent en grande partie pourquoi les listes évoluent au fil des semaines. Chaque société dispose de son propre calendrier. La publication d’une liste de titres potentiels ne crée pas un point de départ unique pour tout le monde.

Des tokens qui préservent les droits actionnariaux

C’est sans doute le point le plus différenciant du projet américain par rapport aux offres offshore. Les tokens d’OKXICE sont conçus pour représenter une véritable security entitlement sur une action détenue un pour un via un courtier enregistré. Les transferts sur la blockchain sont réconciliés avec les registres du tokeniseur.

À l’inverse, les produits Unified Tokenized Stocks proposés par OKX à l’étranger offrent une pure exposition au prix. Ils ne confèrent ni propriété réelle ni droit de vote. Ces instruments restent inaccessibles aux résidents américains et relèvent d’un cadre juridique totalement distinct.

Comparaison rapide des deux approches

  • OKXICE (projet américain) : adossement un pour un, droits actionnariaux complets, cadre SEC, pas de levier
  • Produits offshore OKX : pure exposition au prix, pas de propriété ni de vote, interdits aux clients US
  • Marchés nationaux classiques : liquidité maximale, levier et prêt de titres disponibles, infrastructure éprouvée

Un projet né d’un rapprochement stratégique

OKX et ICE avaient annoncé leur coentreprise en juin. Andrew Cuomo en a été nommé co-président aux côtés de Trabue Bland, cadre d’ICE. L’ambition affichée était claire : donner accès à des marchés d’actions tokenisées liés au NYSE et à des contrats à terme ICE, sous réserve d’approbations réglementaires.

Ce rapprochement faisait suite à un investissement stratégique d’ICE dans OKX, intervenu en mars. Le montant n’avait pas été rendu public, mais la valorisation de la plateforme d’échange était alors estimée autour de 25 milliards de dollars. Le projet visait initialement une soixantaine de titres.

Aujourd’hui, la réalité se révèle plus complexe. Les refus successifs réduisent le périmètre. La question du levier reste ouverte. Et le calendrier réglementaire continue de dicter le rythme.

Que signifie réellement un opt-out pour un émetteur ?

Lorsqu’une société s’oppose, elle ne ferme pas définitivement la porte à toute forme de tokenisation. Elle bloque uniquement le venue qui l’a notifiée, dans le cadre précis de l’exemption en cours. D’autres acteurs pourraient, demain, proposer des arrangements différents, éventuellement avec l’accord explicite de l’émetteur.

Cette nuance est essentielle. Elle explique pourquoi certaines entreprises choisissent de faire connaître leur position dès maintenant. Elles se réservent la possibilité de négocier plus tard, dans des conditions qu’elles jugeront plus favorables, ou de rester simplement à l’écart.

Les investisseurs américains entre deux mondes

Pour un particulier ou un institutionnel américain, la situation est paradoxale. D’un côté, la tokenisation promet une liquidité 24 heures sur 24, une règlementation plus rapide et une intégration plus fluide avec l’écosystème crypto. De l’autre, les marchés nationaux offrent déjà une profondeur, une transparence et des outils de financement que les tokens ne peuvent pas encore égaler.

Cagney insiste sur ce point. Selon lui, les investisseurs américains n’ont, à ce stade, aucun intérêt à quitter les places nationales pour un produit qui n’apporte ni levier ni prêt de titres. Les étrangers, eux, disposent déjà d’alternatives offshore pour s’exposer au prix des grandes valeurs américaines.

Le seul avantage commercial tangible resterait donc la capacité de distribution d’OKX. Si la plateforme parvient à mobiliser une base d’utilisateurs significative, elle pourrait créer une demande marginale réelle pour les actions sous-jacentes. Mais cela reste une hypothèse.

Les limites structurelles du modèle actuel

Plusieurs obstacles se dressent encore. Le premier est réglementaire. L’interdiction de levier n’est pas une simple précaution temporaire ; elle est inscrite dans le texte même de l’exemption. Tant que ce cadre n’évolue pas, les tokens boursiers resteront des instruments de pure détention.

Le deuxième obstacle est culturel. Beaucoup d’émetteurs restent prudents face à une technologie encore perçue comme jeune. Même lorsque les droits actionnariaux sont préservés, la question de la gouvernance et de la traçabilité des détenteurs peut soulever des interrogations.

Enfin, la liquidité réelle des tokens reste à démontrer. Une cotation sur un venue alternatif ne garantit pas automatiquement des volumes importants. Sans volumes, l’intérêt pour les market makers et pour les investisseurs diminue rapidement.

Ce que ces refus disent de l’état d’esprit du marché

Les dix opt-outs rapportés par Cagney ne sont pas anodins. Ils montrent que la tokenisation des actions, même dans un cadre réglementé et adossé à de vrais titres, n’est pas encore une évidence pour tous les émetteurs. Certains y voient une opportunité. D’autres y perçoivent un risque ou une complexité inutile.

Cette divergence de points de vue n’est pas nouvelle. Elle accompagne chaque innovation financière majeure. Ce qui change, c’est la vitesse à laquelle les objections deviennent publiques et la précision du cadre juridique qui les entoure.

En 2026, la tokenisation n’est plus un concept purement théorique. Elle dispose d’exemptions, de documents publics, de listes de titres et de mécanismes d’opposition clairs. Pourtant, elle continue de susciter des réticences. C’est peut-être le signe qu’elle entre dans une phase de maturité plus réaliste.

Les prochaines étapes à surveiller

Plusieurs éléments méritent une attention particulière dans les semaines et mois à venir. D’abord, l’évolution de la liste des objections. De nouvelles sociétés peuvent encore se manifester, ou au contraire retirer leur opposition. Ensuite, les éventuelles demandes d’autorisation de courtier-négociant et de futures commission merchant déposées par la coentreprise.

Il sera également intéressant d’observer si d’autres venues se positionnent avec des modèles différents, éventuellement en obtenant l’accord préalable des émetteurs. Enfin, toute évolution du cadre SEC concernant le levier ou le prêt de titres pourrait transformer radicalement l’attractivité du produit.

Pour l’instant, OKXICE avance avec une liste réduite et un modèle volontairement prudent. C’est peut-être sa force. Ou sa limite.

Un débat qui dépasse largement OKXICE

Au-delà du cas précis de cette coentreprise, les déclarations de Mike Cagney relancent une discussion plus large. La tokenisation des actions américaines a-t-elle vraiment besoin d’offrir du levier pour convaincre ? Ou la simple possibilité de détenir un titre 24 heures sur 24, avec des droits actionnariaux intacts, suffit-elle à créer de la valeur ?

Les réponses divergent selon les interlocuteurs. Les défenseurs de la tokenisation insistent sur l’efficacité du règlement, la traçabilité et l’ouverture à de nouveaux types d’investisseurs. Les sceptiques soulignent que, sans les outils de financement traditionnels, le produit reste incomplet pour une grande partie du marché.

Ce débat n’est pas purement technique. Il touche à la manière dont la finance traditionnelle et le monde crypto peuvent coexister. OKXICE se situe précisément à cette intersection. Les refus qu’il rencontre aujourd’hui disent quelque chose de la difficulté à faire dialoguer deux cultures financières encore très différentes.

Retour sur le rôle de Figure et de Mike Cagney

Mike Cagney n’est pas un observateur anodin. Cofondateur de Figure, il connaît intimement les enjeux de la tokenisation des actifs réels. Son intervention n’est donc pas celle d’un simple commentateur. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur la manière dont les titres peuvent circuler de façon plus efficace sans perdre leurs caractéristiques fondamentales.

En soulignant à la fois l’avantage théorique pour les émetteurs et les limites pratiques pour les investisseurs, il adopte une position nuancée. Il ne rejette pas le projet. Il en interroge la proposition de valeur dans sa forme actuelle.

Cette nuance est précieuse. Elle évite les discours trop enthousiastes comme les critiques trop caricaturales. Elle force à regarder les faits : une liste d’objections, un cadre réglementaire strict, une absence de levier, et une question ouverte sur l’intérêt réel pour les clients américains.

Les enjeux de liquidité et de distribution

Même si le nombre de titres disponibles diminue, la question de la distribution reste centrale. OKX dispose d’une base d’utilisateurs importante à l’échelle mondiale. Si une partie de cette base se tourne vers les tokens boursiers américains, cela pourrait générer une demande supplémentaire pour les actions sous-jacentes.

Cet argument, Cagney le reconnaît. C’est peut-être le seul véritable atout commercial du projet dans sa configuration actuelle. Encore faut-il que les volumes suivent et que les frais restent compétitifs par rapport aux courtiers traditionnels.

La liquidité ne se décrète pas. Elle se construit. Dans un environnement où les marchés nationaux restent extrêmement liquides, convaincre les acteurs de migrer, même partiellement, vers un venue alternatif demandera du temps et des preuves concrètes.

Une fenêtre réglementaire de cinq ans

L’exemption de septembre 2025 (ou 2026 selon les calendriers) n’est pas éternelle. Elle offre cinq années de fonctionnement conditionnel. C’est à la fois long et court. Long parce que cela laisse le temps d’expérimenter et d’ajuster. Court parce que l’adoption de nouveaux instruments financiers prend souvent davantage de temps.

Durant cette période, OKXICE devra démontrer que son modèle fonctionne, que les volumes existent, et que les émetteurs qui ont dit non peuvent éventuellement reconsidérer leur position. Il devra aussi prouver que les droits actionnariaux sont effectivement préservés de manière fiable et transparente.

Si ces démonstrations aboutissent, le cadre pourrait s’élargir. Si elles échouent, la tokenisation des actions américaines pourrait rester longtemps un marché de niche.

Le poids symbolique des grands noms

La présence de Broadcom, UnitedHealth Group ou Verizon parmi les objecteurs n’est pas anodine. Ces sociétés appartiennent au cœur du tissu économique américain. Leur refus envoie un signal. Il montre que même les plus grandes capitalisations ne considèrent pas encore la tokenisation comme une évidence.

À l’inverse, d’autres entreprises pourraient y voir une opportunité de se différencier ou d’atteindre de nouveaux investisseurs. Le marché se fragmentera probablement entre ceux qui adoptent rapidement et ceux qui attendent de voir.

Cette fragmentation n’est pas nécessairement négative. Elle permet d’observer, en conditions réelles, ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Vers une tokenisation plus sélective ?

Les événements de ces dernières semaines suggèrent que la tokenisation des actions ne se fera pas de manière uniforme. Elle pourrait devenir un outil sélectif, réservé aux émetteurs qui y voient un intérêt stratégique clair, et aux investisseurs qui acceptent les contraintes actuelles.

Dans ce scénario, OKXICE et les projets similaires ne remplaceraient pas les marchés nationaux. Ils les compléteraient, sur des niches précises, avec des avantages spécifiques en matière d’accessibilité et de règlement.

Cette vision plus modeste, mais peut-être plus réaliste, contraste avec les annonces parfois grandiloquentes qui ont accompagné les premières vagues d’enthousiasme autour de la tokenisation.

Ce que les prochains mois diront

Le message de Mike Cagney a le mérite de la clarté. Il met des mots sur une situation que beaucoup observaient en silence. Dix opt-outs, une absence de levier, des droits actionnariaux préservés, et une question ouverte sur la proposition de valeur réelle.

Dans les mois qui viennent, plusieurs indicateurs permettront de mesurer l’évolution du projet. Le nombre de titres effectivement listés. Les volumes traités. Les éventuelles évolutions réglementaires. Et bien sûr, la réaction des investisseurs face à un produit qui, pour l’instant, privilégie la prudence à l’innovation pure.

La tokenisation des actions américaines n’est pas morte. Elle est simplement en train de se confronter à la réalité du marché et aux arbitrages des émetteurs. C’est probablement le moment le plus intéressant de son histoire récente.

Car derrière les refus se cache une question plus fondamentale : comment faire cohabiter l’efficacité de la blockchain avec les exigences de protection et de financement qui caractérisent les marchés de titres traditionnels ? OKXICE tente d’apporter une réponse. Les dix sociétés qui ont dit non, elles, rappellent que cette réponse n’est pas encore convaincante pour tout le monde.

Le débat ne fait que commencer. Et c’est tant mieux. Car c’est précisément dans ces discussions, parfois rugueuses, que les modèles les plus solides finissent par émerger.

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