Imaginez déposer des milliers d’euros sur une plateforme de trading crypto, voir vos soldes s’afficher tranquillement, puis un jour découvrir que l’accès est bloqué et que l’argent a purement et simplement disparu. C’est exactement ce que vivent aujourd’hui plusieurs milliers de clients de Knaken, la plateforme néerlandaise qui a basculé en faillite le 16 juillet dernier. La dernière nouvelle n’arrange rien : le parquet a vendu les dernières cryptomonnaies saisies pour seulement 2,2 millions d’euros. Un montant dérisoire face aux 10 à 12 millions estimés qui avaient été placés par les utilisateurs.

Une vente qui révèle l’ampleur du gouffre

Le 17 août 2026, le trustee Carl Hamm a confirmé à la chaîne régionale Rijnmond que ces 2,2 millions d’euros constituaient pour l’instant le seul pot disponible pour rembourser les créanciers. Autrement dit, la quasi-totalité des clients devra se contenter d’une fraction de ce qu’ils croyaient posséder. Le message du liquidateur est clair : mieux vaut ne pas trop se faire d’illusions.

Cette vente n’est pas anodine. Elle intervient après une saisie opérée par le parquet néerlandais peu avant le dépôt de bilan. Les autorités ont invoqué l’article 117 du Code de procédure pénale néerlandais, qui autorise la cession rapide de biens dont la valeur risque de s’effondrer. Les cryptomonnaies étant particulièrement volatiles, les procureurs ont préféré transformer les actifs numériques en euros stables plutôt que de laisser le cours jouer contre les créanciers.

Les 2,2 millions d’euros issus de la vente constituent actuellement le seul argent disponible dans la masse de la faillite. Les milliers de clients doivent limiter leurs attentes de remboursement intégral.

Carl Hamm, trustee judiciaire

Le choc des chiffres : 10 à 12 millions contre 2,2 millions

Carl Hamm a contacté environ 6 300 personnes qui avaient détenu des positions sur Knaken ces derniers mois. Selon ses premières estimations, le montant total investi via positions en cryptomonnaies, certificats et prêts clients se situerait entre 10 et 12 millions d’euros. Face à cela, les 2,2 millions récupérés ne représentent même pas un cinquième de la somme. Et encore faut-il déduire les frais de procédure, les honoraires du trustee et le classement des créanciers selon leur rang de priorité.

Le liquidateur n’a pour l’instant communiqué ni pourcentage de récupération prévisionnel ni date de distribution. Les clients restent donc dans le flou le plus total. Certains avaient placé des sommes modestes, d’autres des montants bien plus conséquents. Tous se retrouvent aujourd’hui dans la même situation : celle de créanciers d’une société insolvable.

Ce que l’on sait à ce stade :

  • Environ 6 300 clients contactés par le trustee
  • Estimation des investissements clients : 10 à 12 millions d’euros
  • Montant récupéré via la vente des cryptos : 2,2 millions d’euros
  • Aucun pourcentage de remboursement annoncé
  • Enquête pénale toujours en cours

Comment Knaken a basculé dans la faillite

Tout s’est accéléré au mois de juin. Le 30 juin, le parquet a déposé une demande de faillite dans l’intérêt public. Les clients n’avaient plus accès à leurs comptes ni à leurs soldes. La plateforme avait purement et simplement bloqué les retraits et les consultations. Le tribunal de Rotterdam a finalement prononcé la faillite le 16 juillet.

Les procureurs affirment qu’environ 7 millions d’euros resteraient introuvables. Cette somme manquante a pesé lourd dans la décision du tribunal. Le résumé officiel du jugement indique clairement que la société ne disposait plus d’actifs suffisants pour rembourser intégralement ses clients.

Knaken n’était pas n’importe quelle plateforme. Elle proposait le trading d’environ 145 cryptomonnaies différentes. Les utilisateurs pouvaient y déposer des euros, acheter des actifs numériques ou même souscrire des certificats et des prêts. Le modèle économique semblait classique… jusqu’au jour où les soldes affichés ne correspondaient plus à des actifs réellement détenus.

Le point de vue du trustee : des positions non couvertes

Carl Hamm avance une explication troublante. Selon lui, les clients ne détenaient pas réellement les cryptomonnaies affichées sur leurs comptes. Ils possédaient plutôt des créances en euros contre la société Knaken. Autrement dit, la plateforme n’aurait jamais acheté suffisamment d’actifs pour couvrir l’ensemble des positions visibles.

Les fonds déposés par les clients et les coûts de fonctionnement de l’entreprise auraient été mélangés dans un pot commun. Au fil du temps, les pertes se seraient accumulées sans que les utilisateurs en soient informés. Le trustee n’a toutefois pas encore publié de bilan définitif détaillant précisément combien de cryptomonnaies avaient été achetées et comment le déficit s’est formé.

Cette version des faits place Knaken dans la catégorie des plateformes qui ont pratiqué ce que l’on appelle parfois une « couverture partielle ». Les soldes apparaissaient à l’écran, mais les actifs correspondants n’étaient pas tous présents dans les portefeuilles de la société.

La réponse du dirigeant : un démenti partiel

Ronald J., le propriétaire de Knaken, rejette fermement l’essentiel de ces accusations. Il affirme que chaque ordre passé sur la plateforme était exécuté auprès d’un fournisseur de liquidité. Selon lui, il est possible de vérifier chaque transaction grâce à un numéro d’ordre, un prix d’exécution et un horodatage.

Chaque ordre placé via Knaken est exécuté chez notre fournisseur de liquidité. Le récit du trustee est purement et simplement incorrect et dommageable.

Ronald J., propriétaire de Knaken

Il reconnaît toutefois qu’une partie des positions n’était pas couverte. Mais il conteste l’idée que la majorité des ordres n’auraient pas été honorés. Pour la plupart des 145 cryptomonnaies supportées, affirme-t-il, les actifs correspondants existaient bel et bien.

Ronald J. remet également en cause l’estimation de 10 à 12 millions d’euros avancée par le trustee. Il déclare ne pas reconnaître ce chiffre et ne pas comprendre comment il a été calculé. À ce stade, ni le liquidateur ni le dirigeant n’ont produit de comptabilité définitive validée par un juge. L’enquête pénale et l’examen des actifs se poursuivent en parallèle.

Le transfert de 2,3 millions d’euros sous surveillance

Les documents judiciaires cités par la presse néerlandaise évoquent un autre élément troublant : un transfert de 2,3 millions d’euros depuis Knaken vers une société privée contrôlée par Ronald J. Le tribunal aurait qualifié cette opération de conflit d’intérêts. Le trustee examine actuellement si d’autres sommes, créances ou actifs cessibles pourraient encore être récupérés ailleurs.

Ce type de mouvement d’argent entre une société en difficulté et une entité liée à son dirigeant attire toujours l’attention des liquidateurs. Dans de nombreuses procédures de faillite, de telles transactions font l’objet d’actions en nullité ou en responsabilité. Rien n’est encore tranché, mais le sujet figure clairement dans le périmètre de l’enquête.

Le vol de 23 bitcoins en 2020 : une explication insuffisante

Knaken a évoqué à plusieurs reprises le vol de 23 bitcoins survenu en 2020. À l’époque, ces pièces valaient environ 140 000 euros. Avec la hausse spectaculaire du cours du bitcoin ces dernières années, le coût de leur remplacement aurait considérablement augmenté. Pourtant, les enquêteurs n’ont pas validé publiquement cette explication comme suffisante pour justifier l’ensemble du déficit constaté.

Un vol de 140 000 euros, même valorisé aujourd’hui à plusieurs centaines de milliers d’euros, reste loin des 7 millions d’euros manquants évoqués par le parquet. L’écart est trop important pour que cet incident unique puisse expliquer l’intégralité de la situation.

MiCA : le cadre réglementaire qui a précipité la chute

Knaken a cessé ses activités régulières après avoir échoué à obtenir l’autorisation requise sous le règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets). L’Autorité néerlandaise des marchés financiers (AFM) supervise les prestataires de services sur crypto-actifs aux Pays-Bas. Depuis le 30 juin 2025, la période de transition nationale a pris fin. Les entreprises doivent désormais disposer d’une autorisation ou d’une notification valide pour proposer des services couverts dans l’Union européenne.

Knaken n’apparaissait pas dans la liste des prestataires autorisés au moment de l’arrêt de ses opérations. Cette absence d’agrément n’explique pas à elle seule la disparition des fonds clients. Elle constitue néanmoins un élément de contexte important. Les autorités de régulation et le parquet traitent séparément la question de l’autorisation, celle du déficit comptable et celle d’éventuelles infractions pénales.

Le règlement MiCA a été conçu pour renforcer la protection des utilisateurs et imposer des règles strictes de transparence et de ségrégation des actifs. Les plateformes qui n’ont pas pu ou voulu s’y conformer se retrouvent aujourd’hui hors jeu. Knaken illustre de façon brutale les conséquences d’un non-respect de ce nouveau cadre.

Que peuvent faire les créanciers maintenant ?

Les clients ont encore la possibilité de déposer leurs créances auprès de Carl Hamm. Il leur est recommandé de joindre leurs relevés de compte et tout document prouvant l’existence et le montant de leurs positions. Le trustee doit ensuite vérifier chaque demande, déterminer le rang juridique des créances et poursuivre ses recherches d’actifs supplémentaires avant d’envisager une distribution.

Hamm examine également si les dirigeants de Knaken ont respecté leurs obligations légales. À ce jour, le parquet n’a annoncé ni mise en examen ni délai de clôture de l’enquête pénale. Ronald J. a de son côté indiqué qu’il souhaitait encore proposer un arrangement aux créanciers. Aucun accord finalisé, aucun calendrier de paiement ni aucun vote des créanciers n’a cependant été rendu public. Toute proposition devra s’inscrire dans le cadre strict de la procédure collective sous contrôle judiciaire.

Les prochaines étapes pour les créanciers :

  • Déposer une déclaration de créance accompagnée des justificatifs
  • Attendre la vérification et le classement des créances par le trustee
  • Suivre l’éventuelle découverte d’actifs supplémentaires
  • Participer éventuellement à un vote sur une proposition de règlement
  • Recevoir, le cas échéant, un dividende de faillite

Pourquoi cette affaire dépasse le simple cas Knaken

L’histoire de Knaken n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une série de défaillances de plateformes crypto qui ont marqué les dernières années. À chaque fois, le même schéma se répète : des soldes affichés qui rassurent les clients, une opacité sur la réelle détention des actifs, puis un effondrement brutal lorsque les retraits deviennent impossibles.

Ce qui change avec MiCA, c’est le niveau d’exigence réglementaire. Les autorités européennes ont décidé de ne plus laisser le secteur s’autoréguler. Les prestataires doivent désormais démontrer qu’ils séparent correctement les fonds clients de leurs propres actifs, qu’ils disposent de fonds propres suffisants et qu’ils respectent des règles strictes de gouvernance. Knaken n’a pas franchi cette barre.

Pour les utilisateurs, le message est clair. Déposer des cryptomonnaies sur une plateforme non autorisée expose à un risque de perte totale ou quasi totale. Même les plateformes agréées ne garantissent pas un remboursement à 100 % en cas de faillite, mais le cadre MiCA impose des garde-fous nettement plus stricts.

Le rôle du parquet et de la saisie préventive

La décision du parquet de saisir les cryptomonnaies restantes avant même le prononcé de la faillite mérite d’être soulignée. En transformant rapidement des actifs volatils en euros, les autorités ont évité que la valeur de ces réserves ne s’effondre pendant la durée de la procédure. Cette approche pragmatique protège, dans une certaine mesure, les intérêts des créanciers.

Elle illustre aussi la montée en puissance des outils judiciaires face aux actifs numériques. Les parquets européens disposent désormais de procédures spécifiques pour saisir, conserver et liquider des cryptomonnaies. L’affaire Knaken montre que ces mécanismes commencent à être utilisés de façon opérationnelle.

Les leçons pour les investisseurs particuliers

Plusieurs enseignements se dégagent de cette affaire. Le premier est évident : vérifier systématiquement le statut réglementaire d’une plateforme avant d’y déposer des fonds. L’absence d’autorisation MiCA ou d’équivalent national doit être considérée comme un signal d’alarme majeur.

Le deuxième enseignement concerne la distinction entre propriété réelle des actifs et simple créance contre la plateforme. De nombreux utilisateurs pensent détenir des bitcoins ou des ethereums individuels. En réalité, ils détiennent souvent une promesse de restitution formulée par la société. Si celle-ci devient insolvable, cette promesse perd une grande partie de sa valeur.

Le troisième point touche à la diversification. Concentrer l’ensemble de ses avoirs crypto sur une seule plateforme, surtout non régulée, multiplie les risques. L’auto-détention via des portefeuilles personnels reste, pour une partie des montants, une option plus sûre, même si elle comporte ses propres contraintes techniques et de sécurité.

Une procédure qui s’annonce longue

Les faillites de plateformes crypto prennent généralement plusieurs années avant d’aboutir à une distribution définitive. Les créances doivent être vérifiées une à une, les actifs éventuels localisés et réalisés, les contestations tranchées. Dans le cas de Knaken, le montant déjà récupéré est faible. Même en cas de découverte d’actifs supplémentaires, le taux de remboursement risque de rester très inférieur aux attentes des clients.

Ronald J. a laissé entendre qu’il souhaitait encore trouver un arrangement. Mais un arrangement amiable dans le cadre d’une faillite judiciaire reste soumis à l’approbation du tribunal et, souvent, au vote des créanciers. Rien ne garantit qu’une telle proposition verra le jour, ni qu’elle sera jugée acceptable.

Le contexte plus large du marché crypto néerlandais

Les Pays-Bas ont longtemps été considérés comme un environnement relativement accueillant pour les acteurs crypto. La fin de la période de transition MiCA a cependant changé la donne. De nombreuses entreprises ont dû choisir entre se conformer aux nouvelles règles ou cesser leurs activités. Certaines ont obtenu l’agrément, d’autres ont basculé dans l’illégalité ou la faillite.

Knaken illustre le sort de celles qui n’ont pas réussi la transition. Son cas sert désormais d’exemple pour les autorités et pour les investisseurs. Il rappelle que la régulation, même imparfaite, reste un filet de sécurité essentiel lorsque les choses tournent mal.

Ce que révèle la vente de 2,2 millions d’euros

La cession des dernières cryptomonnaies pour 2,2 millions d’euros marque un tournant symbolique. Elle transforme des actifs numériques en liquide immédiatement disponible, mais elle fixe aussi un plafond provisoire très bas pour les remboursements. Les créanciers savent désormais à peu près ce qu’ils peuvent espérer dans le meilleur des cas si aucun autre actif n’est découvert.

Cette transparence relative, même douloureuse, est préférable à l’incertitude totale. Les clients peuvent commencer à chiffrer leurs pertes et à envisager les démarches suivantes, qu’il s’agisse de déclarer une créance, de contester certains aspects de la procédure ou simplement d’accepter une perte partielle.

Vers une clarification judiciaire

Deux procédures se déroulent en parallèle : la faillite civile gérée par Carl Hamm et l’enquête pénale conduite par le parquet. La première vise à maximiser le remboursement des créanciers. La seconde cherche à déterminer si des infractions ont été commises et, le cas échéant, à en identifier les responsables.

Les deux chantiers sont liés. Des éléments découverts dans l’enquête pénale peuvent venir enrichir la masse de la faillite. Inversement, les travaux du trustee peuvent éclairer les investigations criminelles. Pour l’instant, aucune charge n’a été formellement retenue et aucun suspect n’a été nommé publiquement.

Ronald J. maintient sa ligne de défense. Il reconnaît une couverture partielle de certaines positions, mais conteste le récit global du trustee. Cette divergence d’interprétation devra un jour être tranchée, soit par un arrangement, soit par une décision judiciaire.

L’impact psychologique sur les clients

Au-delà des chiffres, l’affaire Knaken laisse des traces profondes chez les 6 300 personnes contactées. Beaucoup avaient placé une part significative de leur épargne ou de leurs gains crypto sur la plateforme. La découverte que leurs soldes n’étaient peut-être que des écritures comptables sans contrepartie réelle a généré un sentiment de trahison.

Ce type d’expérience laisse souvent des séquelles durables. Certains clients se détournent définitivement des plateformes centralisées. D’autres adoptent des stratégies de gestion du risque beaucoup plus strictes. Tous retiennent que la promesse d’un solde affiché à l’écran ne vaut que ce que vaut la solidité de l’entreprise qui le garantit.

Un précédent pour les futures faillites crypto

La façon dont les autorités néerlandaises ont géré la saisie et la vente des cryptomonnaies de Knaken pourrait servir de modèle. Transformer rapidement des actifs volatils en euros stables limite le risque de dépréciation supplémentaire. C’est une approche pragmatique qui privilégie la préservation de la valeur au profit des créanciers.

D’autres juridictions européennes observent ces pratiques. Au fur et à mesure que les procédures de faillite crypto se multiplient, un corpus de bonnes pratiques commence à émerger. Knaken en fait désormais partie.

Conclusion provisoire : un début plutôt qu’une fin

La vente des 2,2 millions d’euros de cryptomonnaies ne clôt pas l’affaire Knaken. Elle en marque plutôt le début de la phase de liquidation concrète. Les clients disposent désormais d’un premier point de repère financier, même s’il est décevant. Ils savent que le chemin vers un éventuel remboursement sera long, semé d’incertitudes et probablement très partiel.

Le trustee poursuit ses recherches. Le parquet continue son enquête. Le dirigeant maintient sa position. Et les 6 300 créanciers attendent. Dans l’univers des cryptomonnaies, les histoires de plateformes défaillantes se ressemblent souvent. Celle de Knaken s’ajoute à la liste, avec ses particularités néerlandaises et son ancrage dans le nouveau cadre réglementaire MiCA.

Pour les investisseurs, le rappel est brutal mais salutaire : la régulation n’est pas un obstacle, c’est une protection. Et lorsque cette protection fait défaut, les pertes peuvent être très lourdes. Les 2,2 millions d’euros récupérés face aux 10 à 12 millions investis en sont la démonstration la plus tangible.

Les prochains mois diront si d’autres actifs émergent, si un arrangement amiable est possible et si des responsabilités individuelles seront établies. En attendant, les créanciers de Knaken doivent se préparer à une procédure longue et à un taux de récupération qui restera, selon toute vraisemblance, bien inférieur à leurs espoirs initiaux.

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