Un dossier qui promettait des mois d’audience s’est refermé sur une décision de 81 pages. Le 29 septembre, la juge fédérale Jennifer L. Rochon a rejeté définitivement le recours collectif engagé à Manhattan contre plusieurs promoteurs présumés des memecoins $LIBRA et $M3M3. Les plaignants voulaient faire juger une mécanique d’initiés, de liquidité verrouillée et de ventes avant l’effondrement. Le tribunal n’a pas dit que ces faits étaient faux. Il a dit que les fondements juridiques présentés ne permettaient pas de poursuivre ces défendeurs à New York, et il a refusé toute nouvelle rédaction de la plainte.

Cette distinction change tout pour qui lit l’actualité crypto trop vite. Une victoire procédurale n’est pas un certificat de bonne conduite. Une plainte écartée n’est pas non plus la preuve que rien ne s’est passé. Entre les deux, il reste un vide : les accusations de manipulation n’ont pas été examinées sur le fond, tandis que les porteurs qui affirmaient avoir perdu de l’argent se retrouvent sans ce véhicule collectif américain.

Ce que le tribunal de Manhattan a réellement décidé

Le recours avait été porté devant le tribunal fédéral du district sud de New York par Omar Hurlock et Anuj Mehta. Le premier affirmait avoir perdu environ 19 000 dollars sur $M3M3, lancé en décembre 2024. Le second disait avoir acheté du $LIBRA le jour de son lancement, en février 2025, après le message « Viva La Libertad » publié par le président argentin Javier Milei. Deux trajectoires d’achat, deux jetons, une même thèse : des initiés auraient préparé leurs portefeuilles, piloté la liquidité, poussé le cours, puis vendu avant une chute supérieure à 90 %.

La magistrate a écarté l’ensemble des demandes visant Hayden Davis, sa famille, Kelsier Ventures, Benjamin Chow et Meteora. Elle a aussi jugé inutile une nouvelle modification de la plainte. Autrement dit, le dossier américain, dans sa forme collective, est clos sur le plan procédural. Les procédures ouvertes en Argentine restent séparées. Milei n’était pas défendeur à New York.

Ce que la décision dit, et ce qu’elle ne dit pas.

  • Toutes les demandes contre Hayden Davis, sa famille, Kelsier Ventures, Benjamin Chow et Meteora ont été rejetées.
  • Six à sept mois de lancements ne suffisent pas à démontrer la continuité exigée par la loi RICO.
  • Meteora n’a pas été reconnue comme une association pouvant être poursuivie en justice.
  • Le tribunal n’a pas tranché la réalité des accusations de manipulation autour de $LIBRA et $M3M3.
  • Un gel temporaire de 57,65 millions d’USDC, ordonné en 2025, avait déjà été levé après le refus d’une injonction préliminaire.

Pour un lecteur pressé, le titre se résume à une phrase : la justice américaine enterre l’action collective. Pour un lecteur attentif, la phrase exacte est plus étroite. Le tribunal a conclu que les plaignants n’avaient pas correctement établi les fondements permettant de poursuivre ces personnes et cette structure à New York. Ce n’est pas un acquittement au sens pénal. Ce n’est pas non plus une validation des lancements.

Deux acheteurs, deux jetons, une même stratégie procédurale

Hurlock et Mehta n’avaient pas le même calendrier d’achat, ni le même récit public. $M3M3 appartenait à une séquence de fin 2024. $LIBRA a explosé en visibilité en février 2025, porté par une publication politique devenue, en quelques heures, un signal de marché. Relier ces épisodes dans une seule action collective exigeait de montrer qu’ils formaient un ensemble, et non deux accidents de marché juxtaposés.

C’est là que le dossier a buté. Une action collective vit ou meurt sur la capacité à rassembler des faits sous une théorie juridique stable. Ici, la théorie centrale reposait sur le RICO Act, une loi fédérale pensée pour poursuivre des organisations engagées dans une activité criminelle répétée. Sans entreprise structurée et sans schéma continu, le reste de l’édifice perd son ancrage, y compris l’argument de compétence nationale qui permettait de garder certains défendeurs devant ce tribunal.

Les plaignants décrivaient une préparation des portefeuilles d’initiés, un contrôle de la liquidité, un gonflement artificiel des cours, puis des ventes avant l’effondrement. Ces éléments, s’ils avaient été jugés, auraient touché le cœur du débat memecoin : qui tient vraiment les clés au moment du lancement, et qui découvre le prix une fois la foule arrivée. La juge n’est pas entrée dans cette salle. Elle s’est arrêtée à la porte.

Pourquoi six mois ne font pas une entreprise RICO

La période décrite s’étendait d’octobre 2024 à mars 2025, soit environ six mois. Les plaignants proposaient d’ajouter $MELANIA, $ENRON et $TRUST à une version révisée. Cette extension n’aurait porté la fenêtre qu’à sept mois. La magistrate a considéré cette durée insuffisante pour établir une continuité fermée.

En droit RICO, la continuité n’est pas un détail de calendrier. Elle sert à distinguer une série d’actes isolés d’un schéma de racket. Une continuité fermée suppose une conduite qui s’étire assez longtemps, avec assez de prédicats, pour ressembler à une entreprise criminelle et non à un épisode. Une continuité ouverte suppose, elle, une menace durable de répétition. Les deux voies ont échoué.

Une fenêtre de six ou sept mois, même riche en lancements de jetons, ne suffit pas à fabriquer l’entreprise continue que la loi RICO exige.

La continuité ouverte a achoppé pour une raison presque ironique. Les propres affirmations des plaignants décrivaient Kelsier et Meteora comme des activités principalement légitimes. La fraude électronique alléguée ne démontrait pas, aux yeux du tribunal, une menace durable de criminalité. Sans schéma de racket, les demandes RICO et la conspiration associée disparaissent. Le dossier perd alors le moteur qui justifiait d’étendre le bras du tribunal au-delà de New York.

Cette lecture est sévère pour les porteurs, mais elle est cohérente avec la fonction de la loi. Le RICO n’a pas été écrit pour chaque dispute commerciale, ni pour chaque chute de cours. L’utiliser contre une séquence de memecoins oblige à prouver une organisation, une répétition et une menace qui dépassent le récit d’un ou deux lancements ratés. Ici, le récit n’a pas franchi ce seuil.

Meteora n’est pas devenue une équipe assignable

La plainte présentait Meteora comme une association non constituée réunissant plusieurs participants. Dynamic Labs est intervenu pour soutenir que Meteora désignait un logiciel, et non une organisation autonome. La juge a retenu l’argument de fond : les plaignants n’avaient identifié ni membres précis, ni dirigeants, ni règles de gouvernance, ni consentement mutuel autour d’un objectif commun.

Qualifier un protocole ou ses contributeurs d’« équipe » ne crée pas une entité que l’on peut assigner. Cette phrase pèse au-delà de ce dossier. Dans la finance décentralisée, le vocabulaire glisse souvent du code vers le collectif. On dit « l’équipe », « le protocole », « la communauté », parfois dans la même phrase. Devant un tribunal, ces mots ne se valent pas. Une association poursuivable suppose des personnes identifiables, une structure et un accord. Un dépôt de liquidité et un front-end ne suffisent pas.

Les demandes pour fraude visant Benjamin Chow ont suivi le même sort. Les gains potentiels ne démontrent pas, à eux seuls, une intention frauduleuse. Son message publié après le krach, dans lequel il reconnaissait avoir laissé Hayden Davis agir, n’a pas davantage prouvé qu’il souhaitait tromper les acheteurs dès le lancement. Le tribunal distingue ainsi le regret public, ou l’aveu d’un laisser-faire, de la preuve d’une tromperie conçue en amont.

Compétence, gel et ce qui reste hors de New York

La disparition du volet RICO a privé le tribunal de l’argument qui lui permettait d’exercer une compétence nationale sur Kelsier Ventures et la famille Davis. Les liens présentés avec l’État de New York n’étaient pas suffisants pour maintenir les poursuites. C’est un point que les commentaires sur les réseaux ont souvent sauté. On peut perdre un dossier non pas parce que les faits sont niés, mais parce que le bon tribunal, la bonne théorie et les bons défendeurs n’ont pas été alignés.

Un gel temporaire de 57,65 millions d’USDC avait été ordonné en 2025. Il a été levé après le refus d’une injonction préliminaire. Ce chiffre a nourri, pendant des mois, l’idée qu’une masse d’argent était sous contrôle judiciaire et qu’une restitution collective restait possible. La décision de septembre referme cette perspective dans ce cadre précis. Elle ne dit rien, en revanche, des voies qui pourraient encore exister ailleurs, notamment en Argentine, ni des actions individuelles qui respecteraient d’autres chefs et d’autres compétences.

Javier Milei, dont la publication avait contribué à propulser $LIBRA, n’était pas partie au dossier new-yorkais. Le séparer des défendeurs poursuivis évite une confusion fréquente : un message politique peut déclencher un flux d’achats sans transformer son auteur en défendeur d’une action collective américaine. Les procédures argentines suivent leur propre logique, leurs propres délais et leurs propres standards de preuve.

Le marché a lu le titre, le droit a lu les 81 pages

Les réseaux ont réagi de manière mitigée. Une partie y a vu la fin d’une chasse aux sorcières contre les lanceurs de memecoins. Une autre y a vu la preuve qu’un montage bien rédigé échappe aux tribunaux dès que le code et les sociétés s’entremêlent. Les deux lectures simplifient. La décision est d’abord une leçon de qualification : durée, entité, intention, compétence. Elle n’est pas un mode d’emploi pour lancer un jeton, ni un mode d’emploi pour le faire interdire.

Pour les porteurs qui ont acheté dans les premières minutes, la frustration est compréhensible. Une chute de plus de 90 % laisse peu de place aux nuances. Pourtant, le droit civil américain, surtout en matière collective et en matière RICO, refuse de traiter chaque drawdown comme une entreprise criminelle. Il demande des pièces précises. Ici, ces pièces n’ont pas été jugées assez solides pour passer le filtre.

Le calendrier lui-même éclaire la sévérité du filtre. $M3M3 en décembre 2024, $LIBRA en février 2025, puis une tentative d’élargir le récit à d’autres tickers sur une fenêtre qui n’atteint pas huit mois. Aux yeux d’un investisseur, six mois de lancements peuvent sembler une série. Aux yeux d’une juge appliquant le RICO, une série courte, même bruyante, peut rester un épisode. Cette différence de temporalité explique une grande partie du malentendu public.

Ce que change, concrètement, la fin du gel

Le gel de 57,65 millions d’USDC avait donné au dossier une matérialité rare. Dans la plupart des litiges memecoin, l’argent a déjà circulé, les portefeuilles se sont dispersés, et la discussion reste théorique. Ici, une somme importante avait été immobilisée, puis libérée après le refus d’une injonction préliminaire. La décision de septembre ne recrée pas ce gel. Elle confirme que la voie collective qui le justifiait ne tient plus.

Pour un porteur, la conséquence est simple et dure. Il n’y a plus, dans ce cadre, de masse commune sous contrôle du tribunal fédéral new-yorkais susceptible d’être redistribuée au terme d’un accord ou d’un jugement. Cela ne préjuge pas d’éventuelles démarches individuelles, ni de ce que décideront d’autres juridictions. Cela retire en revanche l’horizon le plus visible qu’avait ouvert l’action collective.

Les défenseurs du dossier y verront une protection contre les gels trop larges, capables de figer des fonds avant que la théorie juridique ne soit testée. Les critiques y verront un système où la vitesse de la blockchain dépasse celle de la preuve. Les deux observations peuvent coexister. Un gel est une mesure exceptionnelle. Son maintien suppose une chance sérieuse de succès sur le fond et un risque de dissipation. Quand ces conditions tombent, l’argent reprend sa route.

Milei, le signal et la limite du dossier américain

Le message « Viva La Libertad » a agi comme un détonateur d’attention. Dans un marché où la visibilité vaut souvent plus que le produit, une publication d’un chef d’État suffit à remplir un carnet d’ordres. Le dossier new-yorkais n’avait pourtant pas Milei parmi ses défendeurs. Le séparer des promoteurs poursuivis n’est pas un détail politique. C’est une frontière juridique. Un signal peut causer un flux d’achats sans que son auteur devienne, automatiquement, partie à une action collective étrangère.

Cette frontière laisse ouverte la question argentine, qui suit d’autres règles, d’autres immunités éventuelles et d’autres standards. Elle rappelle aussi aux acheteurs une évidence souvent oubliée dans la minute du lancement : le compte qui publie n’est pas le contrat qui émet, et le contrat qui émet n’est pas forcément le tribunal qui jugera. Trois couches, trois responsabilités possibles, rarement alignées.

On peut condamner moralement l’usage d’un symbole politique pour attirer des achats, et admettre en même temps que cette condamnation ne se traduit pas, à elle seule, en compétence d’un juge de Manhattan. Le droit n’est pas un substitut de l’indignation. Il est un ensemble de portes. Celle de New York s’est refermée sur ce recours. D’autres portes n’ont pas été ouvertes par cette décision, et n’ont pas non plus été condamnées par elle.

Comment lire une ordonnance sans la confondre avec un verdict

Une ordonnance de rejet, surtout lorsqu’elle refuse une nouvelle modification, produit un effet de clôture. Les titres retiennent le verbe « enterrer ». Le texte, lui, distribue des motifs. Certains motifs tiennent à la durée. D’autres tiennent à l’absence d’entité. D’autres encore tiennent à l’intention non démontrée et aux liens insuffisants avec New York. Additionner ces motifs ne produit pas un fait historique sur ce qui s’est passé dans les portefeuilles au moment du lancement.

C’est la discipline la plus utile pour le lecteur. Séparer le motif juridique du fait allégué. Séparer le défendeur écarté de la personne absente du dossier. Séparer le gel levé de l’argent définitivement jugé. Séparer la procédure américaine des procédures argentines. Quatre séparations, et le titre sensationnel redevient un objet lisible.

Les 81 pages ne sont pas un roman. Elles sont un filtre. Ce qui ne passe pas le filtre ne disparaît pas du monde. Cela disparaît de ce tribunal, sous cette théorie, contre ces défendeurs. Pour un marché qui aime les sentences courtes, c’est une lecture inconfortable. Elle est aussi la seule qui évite de transformer une défaite procédurale en vérité totale, dans un sens ou dans l’autre.

Ce que les prochains plaignants emporteront de ce précédent

Un précédent de district n’est pas une loi universelle. Il pèse néanmoins sur la façon dont les cabinets rédigent la plainte suivante. Après Rochon, plaider une série de memecoins sous l’angle RICO sans durée longue, sans entité identifiable et sans menace durable devient un pari plus coûteux. Les rédactions vont probablement se déplacer vers des chefs plus étroits, des défendeurs moins nombreux, et des faits plus datés.

Ce déplacement n’est pas une mauvaise nouvelle pour la clarté. Une plainte trop large noie les acheteurs réellement lésés dans un récit d’empire. Une plainte trop étroite rate la coordination. L’équilibre est difficile, et ce dossier montre le prix de l’excès de largeur. Sept mois et trois tickers ajoutés n’ont pas sauvé la continuité. Un nom de protocole n’a pas sauvé l’assignation. Un message d’après-krach n’a pas sauvé l’intention.

Les équipes de lancement, de leur côté, liront peut-être la décision comme un encouragement à multiplier les couches : société ici, logiciel là, contributeurs ailleurs. Cette lecture serait imprudente. Une porte fermée à New York n’est pas une porte fermée partout. Elle n’est pas non plus une réponse aux régulateurs, aux banques qui gèlent des comptes, ou aux procédures pénales si des faits distincts venaient à être caractérisés. Le droit civil collectif n’épuise pas l’ensemble des risques.

Au bout du compte, l’histoire de $LIBRA et de $M3M3 devant ce tribunal se termine sur une phrase sèche. Les demandes sont rejetées. La modification est refusée. Les accusations de manipulation restent non jugées. C’est peu pour un récit qui avait commencé avec un slogan politique, un carnet d’ordres saturé et des millions immobilisés. C’est beaucoup pour qui veut comprendre comment une action collective crypto se gagne ou se perd avant même d’atteindre le fond.

Partager

Passionné et dévoué, je navigue sans relâche à travers les nouvelles frontières de la blockchain et des cryptomonnaies. Pour explorer les opportunités de partenariat, contactez-nous.

Laisser une réponse

Exit mobile version