Une décision historique pour le secteur crypto
Imaginez un instant : votre entreprise innovante dans la blockchain peine à ouvrir un simple compte bancaire, non pas à cause de problèmes financiers concrets, mais parce que son activité est jugée “controversée” par des superviseurs. C’est précisément ce scénario que la Fed cherche aujourd’hui à éradiquer en recentrant la supervision sur des risques mesurables et objectifs.
Cette proposition n’est pas sortie de nulle part. Elle s’inscrit dans une série d’actions entreprises depuis 2025, sous l’impulsion d’une administration plus favorable aux innovations numériques. Après l’annonce initiale en juin 2025 de la suppression du risque réputationnel des programmes d’examen, la Fed passe désormais à une étape formelle et contraignante : codifier cette exclusion dans ses règles officielles.
Nous avons entendu des cas troublants de dé-banking où des superviseurs utilisent des préoccupations liées au risque réputationnel pour pousser les institutions financières à fermer des comptes de clients en raison de leurs opinions politiques, de leurs croyances religieuses ou de leur implication dans des activités légales mais mal vues.
Michelle Bowman, Vice-présidente pour la supervision à la Fed
Cette citation de Michelle Bowman illustre parfaitement l’enjeu humain et éthique derrière la décision technique. La dirigeante insiste sur le fait que la discrimination fondée sur des motifs non financiers n’a pas sa place dans le cadre de supervision de la Réserve fédérale.
Qu’est-ce que le “risque réputationnel” et pourquoi pose-t-il problème ?
Le risque réputationnel était jusqu’ici un critère subjectif utilisé par les examinateurs pour évaluer si une relation bancaire pouvait nuire à l’image d’une institution. En théorie, il visait à protéger les banques contre des scandales potentiels. En pratique, il a souvent servi de prétexte pour éviter des secteurs entiers jugés “à risque” par les régulateurs.
Dans le monde des cryptomonnaies, cela s’est traduit par des refus systématiques d’ouverture de comptes pour des exchanges, des émetteurs de stablecoins ou même des mineurs de Bitcoin. Les banques craignaient que la simple association avec ces acteurs ne provoque une vague de mauvaise publicité ou d’enquêtes réglementaires.
Les conséquences concrètes du risque réputationnel :
- Difficultés massives pour les startups crypto à accéder aux services bancaires de base.
- Pression indirecte sur les banques pour “terminer” des relations existantes.
- Migration forcée des entreprises innovantes vers des juridictions étrangères plus accueillantes.
- Frein à l’innovation financière aux États-Unis.
- Incertitude juridique permanente pour les acteurs légaux du secteur.
Cette subjectivité a créé un environnement où les superviseurs pouvaient, sans preuve tangible de risque financier, influencer lourdement les décisions commerciales des banques. La proposition actuelle vise à remplacer ce critère flou par une focalisation stricte sur les risques de crédit, de liquidité, de marché et de conformité.
Le contexte historique : de Chokepoint 1.0 à la version 2.0
Pour bien comprendre l’importance de cette proposition, il faut remonter à 2013. L’Operation Chokepoint originale, menée par le Département de la Justice sous l’administration Obama, ciblait des secteurs “à haut risque” comme les prêteurs sur salaire ou les vendeurs d’armes. Les banques étaient encouragées à couper les ponts avec ces clients, même légaux.
Le terme “Operation Chokepoint 2.0” est apparu plus récemment pour décrire une dynamique similaire, mais appliquée cette fois au secteur crypto. Des parlementaires républicains, des avocats spécialisés et des dirigeants d’entreprises blockchain ont dénoncé une campagne informelle de dé-banking orchestrée via des lettres de supervision, des guidance floues et des pressions indirectes.
Les exemples ne manquent pas : fermeture soudaine de comptes chez des exchanges majeurs, refus d’ouverture pour des projets DeFi, ou encore difficultés pour les mineurs à maintenir des lignes de crédit. Tout cela sans violation claire de lois financières, mais souvent sous le prétexte du “risque réputationnel”.
Les réactions enthousiastes du camp pro-crypto
La sénatrice Cynthia Lummis, figure emblématique du soutien aux actifs numériques au Congrès, n’a pas tardé à saluer l’initiative.
Ce n’est pas le rôle de la Fed de jouer à la fois juge et jury pour les entreprises d’actifs numériques. Ravi de voir cette étape importante pour supprimer définitivement le “risque réputationnel” de la politique de la Fed et mettre fin à Operation Chokepoint 2.0 afin que l’Amérique devienne la capitale mondiale des actifs numériques.
Sénatrice Cynthia Lummis
Son message sur les réseaux sociaux reflète un sentiment partagé par de nombreux acteurs du secteur : cette proposition pourrait marquer un tournant décisif vers une intégration plus fluide des technologies blockchain dans le système financier traditionnel américain.
D’autres voix, comme celles d’analystes chez Galaxy Digital ou d’avocats spécialisés en régulation crypto, voient dans ce mouvement la continuation d’un vaste détricotage des barrières érigées ces dernières années. Avec l’arrivée d’une administration plus ouverte aux innovations, les régulateurs semblent enfin alignés sur une approche moins hostile.
Quels impacts concrets attendre pour le marché crypto ?
Si la règle est adoptée après la période de commentaires, plusieurs changements majeurs pourraient se produire :
- Les banques seront moins incitées à refuser des clients crypto par peur de représailles réglementaires.
- Les entreprises blockchain américaines gagneront en stabilité opérationnelle.
- Le retour potentiel de services bancaires pour des acteurs qui avaient migré à l’étranger.
- Une attractivité renforcée des États-Unis pour les investissements et les talents crypto.
- Une supervision plus prévisible et moins arbitraire pour l’ensemble du secteur bancaire.
Ces évolutions pourraient indirectement soutenir la croissance des prix des principaux actifs comme Bitcoin et Ethereum, en réduisant le risque systémique lié à l’accès bancaire. À l’heure actuelle, avec Bitcoin oscillant autour de 63 000 dollars, tout signal positif réglementaire est scruté de près par les investisseurs.
Les risques qui restent malgré tout :
- Les banques conserveront leur liberté de choisir leurs clients.
- D’autres régulateurs (OCC, FDIC, SEC) doivent suivre le mouvement pour un effet maximal.
- Des préoccupations légitimes sur le blanchiment ou la cybersécurité persistent.
- La période de commentaires pourrait voir émerger des oppositions.
Le rôle clé de la période de commentaires publics
La Fed a délibérément ouvert cette proposition à la consultation publique pendant 60 jours. C’est une opportunité rare pour les acteurs du secteur, les associations professionnelles, les avocats et même les citoyens de faire entendre leur voix. Les commentaires bien argumentés peuvent influencer la version finale de la règle.
Les partisans des cryptomonnaies sont encouragés à participer massivement pour renforcer la légitimité de cette réforme. À l’inverse, des voix critiques pourraient tenter de préserver certains garde-fous, arguant que le risque réputationnel protège contre des secteurs trop volatils ou opaques.
Vers une Amérique leader mondial des actifs numériques ?
La sénatrice Lummis l’a dit sans détour : l’objectif ultime est de faire des États-Unis la “capitale mondiale des actifs numériques”. Pour y parvenir, il faut un cadre réglementaire clair, prévisible et non discriminatoire.
Cette proposition de la Fed s’inscrit dans une dynamique plus large : ordres exécutifs pro-crypto, retraits de guidance restrictives, et efforts législatifs au Congrès. Ensemble, ces éléments pourraient créer un environnement où l’innovation blockchain fleurit sur le sol américain plutôt que de s’exiler à Dubaï, Singapour ou en Europe.
Le chemin reste long. D’autres régulateurs doivent harmoniser leur approche, le Congrès doit avancer sur des lois structurantes, et les banques doivent retrouver confiance. Mais pour la première fois depuis des années, le vent semble tourner en faveur d’une intégration harmonieuse des cryptomonnaies dans le système financier traditionnel.
Restez attentifs : les prochains mois seront décisifs pour savoir si cette proposition deviendra réalité et marquera véritablement la fin d’Operation Chokepoint 2.0.
