Imaginez un instant : pendant des années, des centaines de projets crypto se sont littéralement démenés pour ressembler le plus possible à une organisation décentralisée. Pourquoi ? Parce que cela semblait être le seul moyen d’échapper aux griffes du régulateur américain. Et puis, du jour au lendemain, l’un des outils les plus utilisés pour organiser cette fameuse « gouvernance décentralisée » annonce simplement sa fermeture définitive. C’est ce qui vient de se produire avec Tally.
En mars 2026, Tally, la plateforme qui permettait à des milliers de DAOs de gérer leurs votes, leurs propositions et leurs trésors sur la blockchain, a tiré le rideau après six années d’existence. Cette nouvelle n’est pas anodine. Elle raconte bien plus qu’une simple faillite d’entreprise : elle signe peut-être la fin symbolique d’une époque où le mot « DAO » était prononcé avec autant d’espoir que de peur.
La fermeture de Tally : un symbole fort pour l’écosystème
Quand Dennison Bertram, le PDG de Tally, a annoncé la fermeture, il n’a pas tourné autour du pot. Il a expliqué que le modèle économique de la plateforme était intimement lié à une période très particulière de l’histoire crypto : l’ère Gensler. À cette époque, la peur d’une action de la SEC poussait presque tous les projets à se structurer en DAO, même quand personne n’avait réellement l’intention de laisser la communauté décider de quoi que ce soit.
Aujourd’hui, le paysage a radicalement changé. Les ETF Bitcoin et Ethereum tournent à plein régime, les flux institutionnels rentrent de manière massive et le régulateur américain semble adopter une posture beaucoup moins agressive. Résultat : la nécessité de « faire semblant » d’être décentralisé a fortement diminué.
« La gouvernance DAO n’est plus une stratégie de survie. Elle est redevenue un choix de design parmi d’autres. Et beaucoup de projets préfèrent désormais des solutions plus simples et moins coûteuses. »
Dennison Bertram, ex-PDG de Tally
Cette citation résume parfaitement le tournant. Quand la décentralisation n’est plus perçue comme un bouclier juridique, elle redevient ce qu’elle aurait toujours dû être : un outil au service d’un projet, et non une obligation.
Retour sur l’ascension fulgurante des DAOs (2017-2022)
Pour bien comprendre pourquoi la fermeture de Tally est un événement majeur, il faut remonter quelques années en arrière. Entre 2017 et 2022, le terme DAO est passé d’un concept théorique à une véritable mode. The DAO en 2016 avait été un échec retentissant, mais l’idée avait survécu. Puis vint 2020 et l’explosion de la DeFi.
Soudain, tout le monde voulait sa DAO : projets DeFi, NFT, jeux blockchain, fonds d’investissement, médias crypto… Même des entreprises traditionnelles se demandaient si elles ne devraient pas tokeniser une partie de leur gouvernance. Les investisseurs institutionnels eux-mêmes commençaient à regarder ces structures avec curiosité.
Dans ce contexte, des plateformes comme Tally, Aragon, Snapshot ou encore DAOstack ont connu une croissance explosive. Tally, en particulier, s’était spécialisée dans l’expérience utilisateur : interface claire, intégration avec Snapshot pour le vote off-chain, gestion des délégations, visualisation des trésors… Bref, tout ce qu’il fallait pour rendre la gouvernance « sexy ».
Les principales raisons qui ont poussé à créer des DAOs entre 2020 et 2023 :
- Éviter (ou du moins retarder) une action de la SEC
- Donner l’illusion d’une vraie communauté décentralisée
- Permettre aux fondateurs de vendre des tokens sans que cela soit considéré comme une levée de fonds illégale
- Attirer des investisseurs sensibles à la narrative décentralisation
- Profiter de l’engouement général autour du mot « DAO »
C’était l’époque où un projet qui n’avait pas de DAO dans son whitepaper passait presque pour suspect. Tally surfait parfaitement sur cette vague.
2024-2026 : le grand désenchantement
Puis vint l’année 2024. Les ETF spot Bitcoin ont été approuvés. Les flux institutionnels ont commencé à arriver en masse. Les régulateurs américains ont compris que tuer l’innovation crypto risquait de pousser les capitaux ailleurs. Petit à petit, le ton a changé.
Les projets qui auparavant criaient « Nous sommes une DAO ! » ont commencé à dire plus sobrement : « Nous avons une gouvernance communautaire ». Nuance importante. La décentralisation n’était plus un argument juridique, mais un argument produit.
Dans le même temps, la réalité opérationnelle des DAOs a rattrapé les beaux discours. Voter coûte cher (surtout sur Ethereum mainnet), la participation est faible (souvent moins de 10 % des tokens votent), les décisions importantes sont généralement pré-décidées par les initiateurs, et les forks ou les rachats de trésorerie finissent souvent en pugilat juridique.
« La plupart des DAOs sont en réalité des oligarchies déguisées. »
Un investisseur anonyme sur X en 2025
Cette phrase, bien qu’un peu provocatrice, reflète un sentiment largement partagé dans l’industrie à partir de 2024-2025. Les projets qui avaient vraiment besoin d’une gouvernance décentralisée (comme les protocoles DeFi sans entité centrale) ont continué. Les autres ont progressivement abandonné les outils lourds au profit de solutions plus légères.
Les conséquences concrètes de la fermeture de Tally
La fermeture de Tally ne signifie pas la mort des DAOs. Mais elle marque clairement la fin d’une certaine forme d’exubérance. Voici ce qui risque de changer dans les mois et années à venir :
- Moins de nouveaux projets vont lancer de lourdes infrastructures de gouvernance on-chain dès le départ
- Les outils existants (Snapshot, Aragon, etc.) vont devoir se battre pour un marché plus restreint
- Les tokens de gouvernance purement spéculatifs vont continuer à perdre de l’intérêt
- Les vraies DAOs (MakerDAO, Uniswap, Aave, etc.) vont au contraire apparaître comme encore plus légitimes
- L’attention va se déplacer vers des modèles hybrides : gouvernance on-chain pour les décisions critiques, off-chain ou multisig pour le reste
En clair : la gouvernance décentralisée ne disparaît pas, elle devient plus sélective. On ne met plus un DAO partout « au cas où ». On le met là où il apporte réellement de la valeur.
Quelles leçons retenir pour les projets crypto en 2026 ?
Si vous lancez un projet aujourd’hui, voici quelques recommandations basées sur ce qui vient de se passer :
- Ne créez pas une DAO juste pour cocher une case réglementaire. Si vous n’avez pas une vraie communauté qui veut participer, ne vous fatiguez pas.
- Privilégiez la simplicité. Snapshot + multisig fait le travail pour 90 % des cas.
- Pensez cash-flow et utilité réelle. Les investisseurs institutionnels regardent désormais les revenus, pas le nombre de propositions votées.
- Segmentez la gouvernance. Gardez les décisions stratégiques (ajustement des paramètres économiques) sur chaîne, et laissez le reste à des équipes ou à un conseil.
- Documentez tout. Même si vous n’êtes pas une DAO, la transparence reste un atout majeur.
Ces principes ne sont pas nouveaux, mais ils prennent aujourd’hui beaucoup plus de sens dans un marché mature.
Et les autres plateformes de gouvernance ?
Aragon continue d’exister, mais a pivoté vers des solutions plus orientées entreprises. Snapshot reste extrêmement utilisé pour le vote off-chain. Governor (d’OpenZeppelin) gagne du terrain pour les implémentations on-chain légères. Et de nouveaux acteurs arrivent avec des approches hybrides.
Le marché ne disparaît pas, il se concentre. Les outils survivants seront ceux qui sauront s’adapter à une demande plus exigeante et moins spéculative.
Vers un avenir plus mature pour les DAOs ?
Paradoxalement, la fermeture de Tally pourrait être une excellente nouvelle pour les DAOs qui fonctionnent vraiment. En éliminant les projets qui n’utilisaient la gouvernance que comme un costume, on laisse plus de place à ceux qui l’utilisent pour de vrai.
Les prochaines années seront probablement celles d’une sélection naturelle : seuls les protocoles où la communauté apporte une vraie valeur ajoutée survivront sous forme décentralisée. Les autres évolueront vers des modèles plus centralisés ou hybrides.
Et c’est peut-être ça, la vraie décentralisation : ne pas forcer tout le monde à être décentralisé, mais permettre à ceux qui le veulent vraiment de l’être efficacement.
La fermeture de Tally n’est donc pas une défaite. C’est simplement le signe que le marché crypto entre dans une phase adulte. Moins de buzzwords, plus de produits qui marchent. Moins de peur, plus de pragmatisme.
Et vous, qu’en pensez-vous ? Les DAOs ont-ils encore un avenir radieux devant eux, ou était-ce juste une parenthèse réglementaire ?
