Imaginez un instant : alors que le monde entier resserre l’étau des sanctions contre la Russie depuis février 2022, une partie significative des flux financiers russes continue de circuler presque librement… grâce aux cryptomonnaies. Ce n’est pas une théorie du complot, mais le constat glaçant d’un rapport publié en février 2026 par Elliptic, l’une des entreprises les plus respectées en matière d’analyse blockchain.
Dans ce document choc, plusieurs exchanges crypto – dont certains opèrent encore ouvertement en Occident – sont accusés d’avoir maintenu des ponts financiers avec des entités sanctionnées. Rotation de wallets, infrastructures partagées, conversions ruble-crypto massives… les techniques utilisées pour masquer les origines des fonds sont de plus en plus sophistiquées. Et le volume en jeu se chiffre en milliards.
Quand la blockchain devient une porte dérobée face aux sanctions
Depuis le début du conflit en Ukraine, les gouvernements occidentaux ont multiplié les mesures pour couper la Russie des systèmes financiers traditionnels : exclusion de SWIFT pour de nombreuses banques, gel d’actifs de la banque centrale, interdiction d’import-export de technologies critiques. Face à cette asphyxie financière, Moscou s’est naturellement tourné vers des alternatives. Et les cryptomonnaies en font partie.
Mais contrairement à une idée répandue, il ne s’agit pas seulement de petits mineurs isolés ou d’individus achetant du Bitcoin en P2P. Des plateformes entières, parfois enregistrées dans des juridictions offshore ou même en Europe, ont continué – et continuent encore – à faciliter ces flux. Le rapport d’Elliptic met en lumière cinq acteurs clés qui, selon leurs données, jouent un rôle central dans cette économie de contournement.
Bitpapa : 9,7 % des sorties vers des cibles OFAC
Bitpapa est sans doute l’exemple le plus frappant. Cette plateforme peer-to-peer, enregistrée aux Émirats arabes unis, cible très majoritairement des utilisateurs russophones. Elle permet d’échanger directement des roubles contre des cryptos sans passer par une banque.
Selon Elliptic, environ 9,7 % de toutes les cryptomonnaies sortantes de Bitpapa finissent dans des adresses appartenant à des entités sanctionnées par l’OFAC (Office of Foreign Assets Control américain). Pire encore : 5 % atterrissent directement sur Garantex, l’exchange russe sanctionné depuis avril 2022 et considéré comme l’un des principaux canaux de blanchiment pour des acteurs criminels et étatiques russes.
« Bitpapa utilise une rotation quasi continue d’adresses pour empêcher les outils de surveillance de l’identifier comme contrepartie. »
Rapport Elliptic – février 2026
Cette technique, appelée wallet rotation ou address cycling, est devenue un classique des acteurs à haut risque. Une adresse est utilisée quelques heures, parfois quelques minutes, puis remplacée. Résultat : les systèmes AML/KYC des exchanges centralisés classiques ne la marquent pas immédiatement comme suspecte.
ABCeX : 11 milliards depuis la tour Fédération de Moscou
ABCeX est un autre cas emblématique. Basée dans la célèbre Tour Fédération de Moscou – le même immeuble qui abritait auparavant les bureaux de Garantex – la plateforme propose à la fois un carnet d’ordres centralisé et un service P2P ruble-crypto.
Les analystes d’Elliptic estiment qu’ABCeX a traité au moins 11 milliards de dollars de cryptomonnaies depuis son emplacement moscovite. Elle envoie également des fonds vers Garantex et vers Aifory Pro, une structure spécialisée dans les conversions cash-crypto en Russie.
Points clés sur ABCeX :
- Localisation physique : Moscou, Tour Fédération
- Volume minimum identifié : 11 milliards $
- Connexions avérées : Garantex + Aifory Pro
- Méthode principale : obfuscation par rotation d’adresses
Le fait que ces plateformes continuent d’opérer depuis des adresses physiques connues pose question sur l’efficacité réelle des sanctions territoriales.
Exmo : la séparation de façade
Exmo est sans doute le cas le plus troublant pour le public occidental. En 2022, la plateforme avait annoncé solennellement quitter le marché russe suite à l’invasion de l’Ukraine. Elle avait vendu ses activités locales à une entité baptisée Exmo.me.
Mais l’analyse on-chain raconte une autre histoire. Elliptic a découvert que Exmo.com (version internationale) et Exmo.me (version russe) partagent exactement les mêmes portefeuilles de custody. Les dépôts entrants et les retraits sortants proviennent des mêmes adresses chaudes.
« Il n’existe aucune séparation opérationnelle réelle entre les deux entités. Les fonds russes et occidentaux sont mélangés dans les mêmes hot wallets. »
Elliptic – février 2026
Conséquence directe : plus de 19,5 millions de dollars de transactions directes ont été identifiées entre Exmo et des entités sanctionnées (Garantex, Grinex, Chatex). Une porosité qui pose de sérieuses questions sur la sincérité de la sortie revendiquée du marché russe.
Rapira et Aifory Pro : les facilitateurs discrets
Rapira, enregistrée en Géorgie mais avec un bureau à Moscou, a réalisé plus de 72 millions de dollars de transactions directes avec Grinex. La plateforme a d’ailleurs fait l’objet d’une perquisition par les autorités moscovites dans le cadre d’une enquête sur des fuites de capitaux vers Dubaï.
Aifory Pro, quant à elle, se présente comme un « agent de paiement pour les activités économiques étrangères » entre la Russie et la Chine. Elle opère à Moscou, Dubaï et en Turquie, et sert de pont cash-crypto pour les importateurs russes qui ne peuvent plus utiliser les circuits bancaires classiques.
Les techniques d’obfuscation les plus courantes en 2026
Pour échapper aux outils de surveillance blockchain, les plateformes incriminées déploient un arsenal désormais bien rodé :
- Rotation massive d’adresses (address cycling)
- Utilisation de mixers ou de services de confidentialité intermédiaires
- Partage d’infrastructures de custody entre entités prétendument séparées
- Conversion fiat-crypto via P2P à très grande échelle
- Utilisation de stablecoins USDT et USDC sur des réseaux à faible traçabilité (TRON, BNB Chain)
Ces méthodes ne sont pas nouvelles, mais leur industrialisation à grande échelle depuis 2022 marque un tournant. Ce qui était réservé à des acteurs criminels isolés est devenu une pratique courante pour contourner les sanctions étatiques.
Pourquoi est-ce si difficile à stopper ?
Plusieurs raisons expliquent la persistance de ces flux :
- La décentralisation native des blockchains rend l’interdiction totale impossible
- Les juridictions offshore (Émirats, Seychelles, Géorgie…) appliquent rarement les sanctions occidentales
- Les exchanges centralisés ont intérêt à conserver des volumes élevés, même à risque
- Les outils d’analyse on-chain progressent, mais les techniques d’obfuscation progressent encore plus vite
- La demande russe reste très forte : importer des semi-conducteurs, payer des fournisseurs étrangers, sortir des capitaux… tout passe désormais par le crypto
Le ministère russe des Finances lui-même a révélé en février 2026 que le volume quotidien moyen des échanges crypto en Russie dépassait les 640 millions de dollars. Un chiffre qui donne la mesure de l’enjeu.
Et maintenant ? Vers un durcissement global ?
Face à ces révélations, plusieurs scénarios se dessinent :
- Nouvelles sanctions OFAC ciblant directement Bitpapa, ABCeX et d’autres acteurs
- Pression accrue sur les juridictions d’enregistrement (UAE, Géorgie…)
- Renforcement des obligations de travel rule et de partage d’informations entre VASPs
- Développement d’outils d’analyse encore plus puissants par les firmes comme Elliptic, Chainalysis, TRM Labs
- Possible interdiction pure et dure des conversions fiat-crypto en roubles sur les plateformes P2P
Mais chaque mesure restrictive semble engendrer une nouvelle parade. C’est un jeu du chat et de la souris technologique qui ne semble pas près de s’arrêter.
Ce que ça change pour l’investisseur crypto lambda
Pour le particulier qui achète du Bitcoin ou de l’Ethereum depuis Paris, Londres ou New York, les conséquences restent limitées… pour l’instant. Mais plusieurs signaux doivent alerter :
- Certains exchanges “propres” peuvent malgré tout partager des hot wallets avec des entités à risque
- Les stablecoins USDT restent très utilisés dans ces flux parallèles
- Les régulateurs pourraient durcir les exigences KYC/AML pour tous les acteurs, même les plus petits
- Le risque de réputation augmente pour toute plateforme qui conserve des utilisateurs russes
En clair : plus les flux russes seront traqués, plus les contraintes réglementaires vont se resserrer sur l’ensemble de l’écosystème crypto. Ce qui était perçu comme un avantage compétitif (anonymat, rapidité) devient progressivement un handicap.
Conclusion : la crypto, outil géopolitique à double tranchant
Le rapport Elliptic de février 2026 nous rappelle une réalité que beaucoup aimeraient oublier : la blockchain est neutre. Elle peut servir à libérer les peuples opprimés, à envoyer de l’aide humanitaire sans intermédiaire… mais aussi à financer des guerres ou à maintenir à flot des économies sous sanctions.
Tant que la demande existera et que la technologie permettra d’obfusquer les flux, des acteurs opportunistes continueront de jouer les intermédiaires. La vraie question n’est plus de savoir si la Russie utilise massivement la crypto pour contourner les sanctions… mais jusqu’à quand le monde occidental acceptera-t-il cette brèche béante dans son arsenal financier.
Une chose est sûre : en 2026, la cryptosphère n’est plus seulement un marché financier. Elle est devenue un terrain géopolitique à part entière.

