Imaginez que du jour au lendemain, votre stratégie d’investissement la plus rentable devienne illégale… et que la simple détention ou promotion de certains actifs vous expose à plusieurs années de prison. C’est exactement le scénario qui se dessine actuellement au Brésil, pays qui compte parmi les plus grands marchés crypto d’Amérique latine. Une proposition de loi récemment approuvée en commission pourrait bien signer l’arrêt de mort des stablecoins algorithmiques dans la région.

Depuis plusieurs semaines, la communauté crypto brésilienne est en ébullition. Le projet de loi 4.308/2024, porté par des députés soucieux de protéger les épargnants, cible explicitement les stablecoins qui ne reposent pas sur des réserves réelles et auditables. Derrière cette mesure radicale se cache la peur légitime d’un nouvel effondrement style Terra/Luna, dont les blessures sont encore très vives dans les mémoires.

Une lame de fond réglementaire qui vise les stablecoins non adossés

Le texte adopté par la commission des Sciences et Technologies du Congrès brésilien ne fait pas dans la dentelle. Il qualifie l’émission et la commercialisation de stablecoins algorithmiques de fraude financière grave. Les sanctions prévues ? Jusqu’à huit ans d’emprisonnement ferme pour les dirigeants ou intermédiaires impliqués. Une sévérité rare dans le monde crypto, même à l’heure où les grandes puissances resserrent la vis.

Mais pourquoi une telle fermeté ? Pour comprendre, il faut remonter à mai 2022 et au cataclysme UST/LUNA. En quelques jours, un protocole jugé révolutionnaire a vaporisé plus de 40 milliards de dollars d’épargne. Des familles entières ont vu leurs économies disparaître. Au Brésil, pays où l’inflation chronique pousse beaucoup de citoyens vers les cryptos, cet épisode a laissé des traces profondes.

« Les stablecoins algorithmiques sont des bombes à retardement déguisées en opportunités de rendement. Quand la confiance s’effrite, le code ne peut rien contre la panique. »

Un député brésilien lors des débats en commission

Ce précédent traumatique explique en grande partie la radicalité de la proposition actuelle. Les législateurs veulent trancher dans le vif avant qu’un nouvel accident ne provoque un scandale national.

Qu’est-ce qu’un stablecoin algorithmique exactement ?

Contrairement aux stablecoins « classiques » comme USDT, USDC ou BUSD (aujourd’hui disparu), qui sont adossés à des dollars, des bons du Trésor ou d’autres actifs liquides, les stablecoins algorithmiques n’ont pas (ou très peu) de collatéral réel. Leur parité avec le dollar est maintenue grâce à des mécanismes automatisés complexes : arbitrage, minting/burning, incentives sur des tokens de gouvernance, etc.

Parmi les projets les plus connus et les plus exposés à cette future interdiction :

  • USDe d’Ethena Labs
  • FRAX et ses dérivés (frxETH, sfrxETH…)
  • USDD de TRON (même si son cas est un peu particulier)
  • Divers forks ou clones plus obscurs

Ces protocoles promettent souvent des rendements annualisés impressionnants (parfois 20 à 50 % voire plus sur certaines périodes) en échange d’un risque que beaucoup d’investisseurs sous-estiment jusqu’au moment où il se matérialise.

Les trois piliers qui maintiennent (théoriquement) la parité :

  • Un token volatile qui absorbe les variations
  • Des incitations massives pour pousser à l’arbitrage
  • Une confiance absolue dans le mécanisme de ré-ancrage

Dès que l’un de ces piliers vacille, la spirale de mort peut commencer. C’est exactement ce qui s’est passé avec UST.

Terra/Luna : le traumatisme qui hante encore les régulateurs

Retour en arrière rapide. En mai 2022, l’UST perd son peg. Les mécanismes d’arbitrage censés le ramener à 1 $ s’emballent dans le mauvais sens. Les réserves de Bitcoin du Luna Foundation Guard sont vendues massivement, accentuant la chute du BTC et créant un cercle vicieux. En moins d’une semaine : zéro. Des milliards envolés. Des suicides rapportés. Une onde de choc mondiale.

Depuis, chaque nouveau stablecoin algorithmique qui monte en puissance est regardé avec suspicion. Les régulateurs se disent : « Nous ne laisserons pas recommencer ». Le Brésil semble avoir décidé d’aller plus loin que la plupart des juridictions en choisissant l’interdiction pure et dure plutôt que la simple mise sous surveillance renforcée.

Que dit précisément le projet de loi brésilien ?

Le texte distingue clairement deux grandes familles de stablecoins :

  • Les stablecoins entièrement collatéralisés (1:1 avec des actifs réels et liquides) → autorisés et même encouragés
  • Les stablecoins algorithmiques ou partiellement sous-collatéralisés → interdits, émission et trading punis pénalement

Les promoteurs du projet insistent sur le fait que cette mesure ne vise pas l’ensemble de l’écosystème crypto, mais uniquement les produits jugés trop risqués pour le public non averti. Ils citent en exemple le cadre américain qui tolère l’USDC et le PYUSD tout en mettant la pression sur les acteurs moins transparents.

Si le texte est adopté en séance plénière puis promulgué, le Brésil rejoindrait ainsi le camp des juridictions les plus restrictives au monde sur ce segment précis.

Impact potentiel sur les grands protocoles DeFi

Parmi les projets les plus menacés figurent sans conteste Ethena et Frax Finance. USDe, le stablecoin synthétique d’Ethena, a connu une croissance fulgurante en 2024-2025 grâce à ses rendements très attractifs issus du delta-neutral hedging. Mais ce rendement provient précisément de la prise de risque algorithmique que le Brésil veut éradiquer.

Si l’interdiction passe :

  • Les exchanges brésiliens devront delister ces actifs
  • Les pools de liquidité locaux deviendraient illégaux
  • Les créateurs de contenu et influenceurs risqueraient des poursuites pour promotion d’actifs prohibés
  • Une partie de la communauté migrerait vers des VPN et des juridictions offshore… avec tous les risques que cela comporte

Certains observateurs estiment même que cette mesure pourrait créer un précédent dangereux pour d’autres pays émergents ayant connu des crises similaires (Argentine, Turquie, etc.).

Et si la vraie menace était ailleurs ?

Paradoxalement, certains analystes estiment que les stablecoins algorithmiques « purement » non-collateralisés sont déjà en perte de vitesse depuis 2023. La plupart des gros acteurs ont intégré de plus en plus de collatéral réel pour rassurer le marché :

  • Frax a massivement augmenté son ratio de collatéral réel
  • Ethena maintient une partie importante de Bitcoin et de Treasuries en backing
  • De nombreux nouveaux projets préfèrent d’emblée le modèle collatéralisé

Dans ce contexte, l’interdiction brésilienne arriverait peut-être un peu tard… ou au contraire au bon moment pour accélérer la transition vers des modèles plus conservateurs.

Les gagnants potentiels de cette régulation :

  • Circle (USDC) – déjà très implanté au Brésil
  • Paxos (USDP, PYUSD)
  • Tether (USDT) – malgré les controverses
  • Les nouveaux arrivants régulés (ex : USDU aux Émirats, RLUSD de Ripple, etc.)

Comment protéger son capital dans ce nouvel environnement ?

Face à ce durcissement réglementaire, plusieurs stratégies s’imposent pour les investisseurs sérieux :

  1. Prioriser les stablecoins régulés et audit mensuellement → USDC reste la référence mondiale en termes de transparence
  2. Exiger la preuve de réserves en temps réel → les outils comme Chainlink Proof of Reserve ou les attestations de cabinets Big Four
  3. Diversifier les contreparties → ne pas mettre 100 % sur un seul émetteur
  4. Accepter des rendements plus modestes mais durables → 8-15 % annualisés sur des stratégies basées sur des actifs réels valent mieux qu’un 40 % qui peut s’effondrer
  5. S’informer continuellement → les règles évoluent très vite en 2026

La DeFi n’est pas condamnée. Elle est simplement en train de grandir et de se discipliner. Les rendements excessifs sans risque n’existent pas… et ne l’ont jamais existé.

Vers une bipolarisation du marché des stablecoins ?

À moyen terme, on pourrait assister à une vraie fracture :

  • D’un côté, les stablecoins institutionnels, régulés, transparents, à faible rendement
  • De l’autre, les stablecoins décentralisés les plus agressifs, cantonnés aux juridictions permissives ou accessibles uniquement via VPN

Le Brésil, avec cette loi, choisirait clairement le premier camp. Une décision courageuse… ou frileuse selon les points de vue.

Conclusion : la fin d’une époque ou le début d’une maturité ?

Les stablecoins algorithmiques purs ont peut-être vécu leurs plus belles heures. La chasse aux rendements irrationnels s’intensifie et les régulateurs, traumatisés par 2022, ne veulent plus prendre de risques avec l’épargne populaire.

Pour autant, cela ne signifie pas la mort de la DeFi. Au contraire : en éliminant les produits les plus dangereux, on laisse la place aux protocoles solides, transparents et durables. Ceux qui sauront combiner innovation et sécurité devraient sortir renforcés de cette période de transition.

Reste une question ouverte : le Brésil est-il un cas isolé ou le premier domino d’une vague mondiale de répression contre les stablecoins non fully-backed ? Les prochains mois seront déterminants.

Et vous, comment adaptez-vous votre portefeuille face à ces évolutions ?

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