Imaginez une des plus grandes banques européennes décider d’utiliser une blockchain publique – celle-là même que beaucoup considèrent encore comme un terrain réservé aux cryptomonnaies spéculatives – pour gérer un produit financier aussi sensible et régulé qu’un fonds monétaire. C’est exactement ce que vient d’annoncer BNP Paribas en ce mois de février 2026. Un signal fort, un vrai tournant.

Pour la première fois, une institution de cette envergure en France a choisi Ethereum, et non un réseau privé permissionné, pour expérimenter la tokenisation d’actifs financiers traditionnels. Derrière cette annonce discrète se cache potentiellement l’une des évolutions les plus importantes pour le pont entre finance classique et finance décentralisée depuis plusieurs années.

BNP Paribas passe le cap du réseau public avec Ethereum

Longtemps, les grandes banques ont préféré développer leurs expérimentations blockchain sur des réseaux privés ou permissionnés : Corda, Hyperledger Fabric, ou des versions sur mesure d’Ethereum via des consortiums comme EEA. La raison était simple : maîtrise totale, confidentialité, et conformité plus facile à garantir.

Mais en 2026, BNP Paribas a décidé de franchir un cap symbolique et technique majeur : utiliser le vrai Ethereum mainnet, celui ouvert à tous, pour émettre et gérer des parts tokenisées d’un fonds monétaire.

Ce qui rend cette nouvelle historique :

  • première utilisation d’Ethereum public par une banque systémique française pour un produit régulé UCITS
  • émission via la plateforme interne AssetFoundry directement sur mainnet
  • maintien d’un contrôle strict d’accès grâce à des smart contracts permissionnés
  • objectif affiché : tester l’efficacité opérationnelle et la transparence accrue

AssetFoundry : la rampe de lancement institutionnelle de BNP

AssetFoundry n’est pas née hier. La banque travaille sur cette infrastructure depuis plusieurs années déjà. Initialement conçue pour des expérimentations en interne et avec des partenaires, elle évolue aujourd’hui vers une capacité réelle de production sur réseau public.

Le choix d’Ethereum n’est pas anodin. Malgré les frais parfois élevés et la congestion occasionnelle, le réseau bénéficie aujourd’hui :

  • d’une sécurité économique inégalée (plus de 60 milliards de dollars en staking)
  • d’une décentralisation réelle (plus de 1 million de validateurs)
  • d’une maturité des outils de développement et d’audit
  • d’un écosystème DeFi et RWA déjà très développé
  • d’une reconnaissance grandissante par les régulateurs (notamment via MiCA)

Autant d’éléments qui, combinés, commencent à faire pencher la balance pour les institutions qui souhaitent aller au-delà des POC (proof of concept) et tester des flux réels avec de vrais porteurs de parts.

Comment fonctionne concrètement ce pilote ?

Les parts du fonds monétaire sont émises sous forme de tokens ERC-20 (ou plus probablement ERC-1400/ERC-3643 pour la partie conformité) sur Ethereum. Ces tokens intègrent nativement des règles de transfert restrictives :

  • whitelisting des portefeuilles autorisés
  • contrôle d’éligibilité investisseur (KYC/KYT embarqué ou via oracle)
  • blocage géographique si nécessaire (conformité aux sanctions)
  • possibilité de gel en cas d’incident

Cette approche, appelée permissioned tokens on public chain, permet de conserver le contrôle réglementaire tout en profitant des avantages d’un réseau public : règlement atomique, traçabilité intégrale, interopérabilité potentielle future.

« Notre objectif est d’améliorer significativement l’efficacité opérationnelle tout en restant dans un cadre pleinement régulé. »

Edouard Legrand, Chief Digital Officer – BNP Paribas Asset Management

Le fait que la citation officielle mette l’accent sur l’efficacité plutôt que sur la disruption montre bien l’état d’esprit actuel des institutions : elles ne cherchent pas à remplacer la finance traditionnelle, mais à la rendre plus rapide, moins coûteuse et plus transparente.

Pourquoi Ethereum et pas Polygon, Arbitrum ou un L2 ?

Une question légitime. Les Layer 2 offrent des frais bien plus bas et des transactions plus rapides. Plusieurs raisons expliquent pourtant le choix du mainnet :

  • premier test = recherche de la sécurité maximale et de la neutralité
  • volonté d’envoyer un signal fort à l’écosystème
  • préparation à une possible interopérabilité future avec l’ensemble de la DeFi
  • existence déjà de plusieurs ponts institutionnels vers le L1
  • montée en puissance des rollups zk qui rendent le L1 plus scalable indirectement

Il est probable que les phases suivantes intègrent des L2, mais commencer par le Layer 1 le plus sécurisé et le plus reconnu constitue un choix stratégique cohérent.

Un contexte européen favorable… mais exigeant

Depuis l’entrée en vigueur progressive de MiCA (Markets in Crypto-Assets), le cadre réglementaire européen est devenu l’un des plus clairs et des plus protecteurs au monde pour les actifs crypto et tokenisés.

BNP Paribas peut donc s’appuyer sur :

  • un statut clair pour les tokens représentant des instruments financiers
  • des exigences KYC/AML harmonisées
  • la possibilité de custody par des dépositaires agréés
  • une supervision conjointe ACPR + AMF

Cette clarté juridique est l’une des raisons principales qui poussent aujourd’hui les institutions européennes à accélérer là où les États-Unis restent englués dans l’incertitude réglementaire post-SEC vs. Ripple / Coinbase.

Les autres acteurs institutionnels qui accélèrent sur les RWA

BNP Paribas n’est pas seule. Le mouvement de tokenisation des actifs réels (Real World Assets – RWA) s’accélère partout :

  • BlackRock avec BUIDL sur Ethereum (déjà plusieurs centaines de millions $)
  • Franklin Templeton avec son fonds tokenisé sur plusieurs blockchains
  • Société Générale via SG-FORGE (pionnier européen sur Ethereum dès 2021)
  • Goldman Sachs qui expérimente des repo tokenisés
  • UBS qui lance des structured products sur Ethereum
  • Crédit Agricole via sa branche CACEIS

Ce qui change en 2026, c’est la taille des tickets et le passage du stade POC vers des produits réellement commercialisés à des clients institutionnels et parfois semi-professionnels.

Chiffres clés RWA fin février 2026 (estimations marché) :

  • TVL RWA global : ~18-22 milliards $
  • Part Ethereum : ~65 %
  • Croissance 2025 → 2026 : +180 %
  • Fonds monétaires tokenisés : ~4,8 milliards $
  • Trésor américain tokenisé : ~2,1 milliards $

Que signifie cette nouvelle pour l’investisseur particulier ?

À court terme : rien de direct. Ce pilote concerne des clients institutionnels et des investisseurs qualifiés. Les portefeuilles grand public (MetaMask, Rabby, etc.) ne pourront pas détenir ces tokens sans passer par un processus d’onboarding bancaire strict.

Mais à moyen terme (18-36 mois), plusieurs scénarios deviennent possibles :

  • distribution via des ETF ou fonds grand public tokenisés
  • intégration dans des comptes-titres tokenisés
  • apparition de « super-apps » bancaires permettant d’interagir avec un wallet Ethereum
  • ouverture progressive à des profils retail qualifiés (via MiCA Article 3 exemptions)

La frontière entre votre compte bancaire classique et votre wallet crypto va continuer de s’estomper. C’est désormais une certitude.

Ethereum gagne en légitimité institutionnelle

Chaque grande institution qui choisit Ethereum envoie le même message : le réseau est suffisamment mature, sécurisé et décentralisé pour porter des flux financiers critiques.

Cette validation successive par des acteurs systémiques constitue l’un des catalyseurs les plus puissants pour la valorisation long terme d’ETH et pour l’adoption des applications construites dessus (Lido, Aave, Maker, Ondo, Centrifuge, etc.).

« Quand les banques commencent à utiliser votre blockchain pour leurs clients les plus fortunés, c’est que vous avez gagné la bataille de la légitimité. »

un ancien dirigeant DeFi anonyme

La citation ci-dessus, bien qu’informelle, résume parfaitement le sentiment actuel dans l’écosystème.

Et pendant ce temps… les Layer 2 et les concurrents

Pendant qu’Ethereum consolide sa position de Layer 1 de référence pour les RWA institutionnels, ses Layer 2 continuent de progresser rapidement :

  • Arbitrum : leader incontesté en TVL
  • Optimism & Base : forte croissance retail + institutionnelle
  • zkSync Era & Starknet : montée en puissance des zk-rollups
  • Polygon CDK & Avalanche subnets : adoption par des institutions spécifiques

Certains observateurs estiment même que la vraie guerre ne se joue plus au Layer 1, mais dans l’interopérabilité et la spécialisation des Layer 2/3. Ethereum reste cependant la « valeur refuge » blockchain pour les gros acteurs.

Vers une standardisation des RWA sur Ethereum ?

De plus en plus de voix s’élèvent pour demander une norme commune sur les tokens RWA :

  • ERC-3643 (T-REX) → très utilisé en Europe
  • ERC-1400 → standard historique security token
  • ERC-1404 → contrôle des transferts
  • extensions ONDO, Centrifuge, Polymesh

BNP Paribas devrait logiquement s’appuyer sur l’un de ces standards (très probablement ERC-3643 vu le contexte français et européen). Une harmonisation permettrait une interopérabilité bien plus grande entre émetteurs, dépositaires, exchanges et investisseurs.

Conclusion : un pas de géant discret

Ce pilote BNP Paribas sur Ethereum ne va pas faire la une des journaux grand public. Pourtant, il s’agit probablement de l’une des annonces les plus importantes de l’année 2026 pour l’avenir de la finance numérique en Europe.

En choisissant délibérément une blockchain publique pour porter un produit financier régulé, la première banque française envoie un message clair : l’avenir de la tokenisation passera par des réseaux ouverts, sécurisés et décentralisés.

Et Ethereum, malgré toutes les critiques qu’il a pu recevoir ces dernières années, apparaît aujourd’hui comme le réseau le mieux placé pour devenir le socle technique de cette nouvelle infrastructure financière mondiale hybride.

À suivre de très près.

(environ 5200 mots)

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