Quand une plateforme d’échange encore peu connue du grand public se retrouve, en quelques heures, collée à l’une des institutions les plus surveillées d’Iran, le marché crypto ne peut pas faire semblant de n’avoir rien vu. Le 17 septembre 2026, le Trésor américain a inscrit BitBank sur sa liste de sanctions, en l’accusant d’avoir servi de conduit à des transferts de bitcoin destinés au Corps des Gardiens de la révolution islamique. L’affaire n’est pas seulement un nouveau nom sur un registre administratif. Elle raconte une tentative d’ouvrir une fenêtre financière là où les banques classiques sont fermées depuis des années.

Ce Que Washington Vient De Frapper

Le récit officiel commence par une date précise et un dispositif déjà en place. L’Office of Foreign Assets Control, plus souvent appelé OFAC, a désigné la plateforme, son éditeur logiciel et trois proches d’un financier iranien déjà dans le viseur. Le tout s’inscrit dans une campagne baptisée Operation Economic Outcast, destinée à tarir les circuits qui, selon Washington, alimentent l’État iranien malgré l’embargo.

Le communiqué ne ressemble pas à un réquisitoire pénal. Il s’agit d’une mesure administrative. Aucune condamnation criminelle n’accompagne, pour l’instant, cette inscription. Cette distinction compte. Elle explique pourquoi le dossier public reste partiel, pourquoi les adresses de portefeuilles manquent, et pourquoi le chiffre des « centaines de millions de dollars » reste une allégation gouvernementale plutôt qu’une preuve exposée au grand jour.

Les tentatives de financer le régime iranien à l’aide des cryptomonnaies ne sont pas hors de portée de l’OFAC.

Scott Bessent, secrétaire au Trésor des États-Unis

Une plateforme née en 2024, déjà dans le radar

Selon la notice du 17 septembre, BitBank est présentée comme une entreprise iranienne du secteur financier et assurantiel, créée en 2024. L’inscription mentionne aussi le nom BitBank3, ainsi que les domaines bitbank3.com et bitbank.com. Cette double identité numérique n’est pas anodine. Elle montre comment une enseigne récente peut tenter de se rendre lisible à l’international tout en restant ancrée dans un écosystème local sous pression.

À ses côtés figure Pishtaz Simorgh Electronic Trade Company, décrite comme le développeur du logiciel d’actifs numériques de la plateforme. Le Trésor la présente comme une filiale du groupe Dot One Value Creation Group, déjà sanctionné auparavant. Autrement dit, l’action de septembre ne tombe pas dans le vide. Elle prolonge une cartographie déjà tracée autour d’un même réseau d’affaires.

Ce que l’OFAC a officiellement désigné le 17 septembre

  • La plateforme BitBank, également citée sous le nom BitBank3.
  • Pishtaz Simorgh Electronic Trade Company, présentée comme éditeur logiciel.
  • Hossein Ali Zaker Hossein, Mohammad Mahdi Zaker Hossein et Seyed Adel Heidari.

Les trois personnes désignées ne sont pas de simples figurants. Mohammad Mahdi Zaker Hossein est décrit comme directeur général de Pishtaz Simorgh. Seyed Adel Heidari apparaîtrait comme vice-président du conseil de Dot One. Hossein Ali Zaker Hossein, selon le Trésor, aurait participé à des exportations pétrolières et à des opérations d’actifs numériques liées aux tentatives de contournement déjà attribuées à Babak Zanjani.

Le rôle prêté à Babak Zanjani

Le nom de Babak Zanjani revient comme un fil rouge. Ce financier iranien n’est pas un nouveau venu dans les dossiers américains. Dès le 30 janvier, l’OFAC l’avait sanctionné avec les plateformes Zedcex Exchange et Zedxion Exchange, en affirmant que des adresses liées à ces enseignes avaient traité des fonds connectés à des contreparties proches de l’IRGC. Le 24 juillet, une nouvelle salve avait ajouté quatre personnes et neuf entités, couvrant le négoce d’actifs numériques, le transport, les services financiers, l’or et diverses structures offshore.

BitBank n’était pas dans ces premières vagues. Washington affirme pourtant que Zanjani en faisait la promotion publique depuis au moins 2024 et que plusieurs sociétés de son orbite la présentaient comme partenaire. L’idée sous-jacente est simple : une plateforme récente peut servir d’interface plus propre, plus moderne, plus facile à montrer, alors que d’autres enseignes sont déjà brûlées.

Cette logique de relais successifs n’est pas propre à l’Iran. On la retrouve dès qu’un circuit traditionnel se ferme. Quand les banques correspondentantes se retirent, les acteurs cherchent un rail parallèle. Le bitcoin, parce qu’il se déplace sans chambre de compensation centrale, devient alors un outil tentant. Encore faut-il pouvoir le convertir, le stocker, le répartir. C’est précisément le rôle que le Trésor attribue ici à BitBank.

Des centaines de millions, mais peu de traces publiques

Le cœur de l’accusation tient en une période courte. Entre juin et juillet, Zanjani aurait utilisé BitBank pour transférer l’équivalent de centaines de millions de dollars en bitcoin vers l’IRGC. La formule frappe. Elle reste pourtant floue. Le communiqué du 17 septembre n’identifie ni les portefeuilles, ni les empreintes de transaction, ni le calendrier jour par jour, ni les contreparties exactes.

L’entrée correspondante sur la liste SDN ne publie pas non plus d’adresses de cryptoactifs pour BitBank. Pour un lecteur habitué à l’analyse on-chain, ce silence est irritant. Il empêche de recouper. Il empêche de distinguer un flux unique d’une série de mouvements plus petits. Il empêche surtout de savoir quelle part de la somme viendrait d’un autre dispositif déjà sanctionné, celui de Hormuz Safe.

Sans adresses, sans hachages, le chiffre avancé par Washington reste une allégation d’État, pas une démonstration publique.

Cela ne signifie pas que l’accusation est vide. Les services américains travaillent souvent à partir de renseignements qui ne seront jamais versés au dossier public. Cela signifie seulement que le citoyen, le journaliste ou l’analyste indépendant ne peut pas, à ce stade, vérifier le montant cité. La prudence s’impose donc. On peut relayer la décision. On ne peut pas la transformer en vérité comptable.

Hormuz Safe, le détroit et l’assurance en bitcoin

Le dossier BitBank ne se limite pas à une plateforme isolée. Le Trésor le relie à Hormuz Safe Marine Services Authority, déjà sanctionnée le 29 juillet. Depuis juin, cette structure aurait utilisé BitBank pour transférer vers le gouvernement iranien des paiements collectés auprès d’armateurs. Le théâtre de l’opération est le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part essentielle du pétrole mondial.

Hormuz Safe mettait en avant des services maritimes : assurance, sécurité, gestion du trafic, assistance d’urgence. Washington affirme que la plateforme acceptait le bitcoin et d’autres actifs numériques. Les autorités américaines y voient un système de recettes lié à l’IRGC. Certains risques couverts par ce montage assurantiel auraient même inclus des saisies de navires et d’autres menaces associées à l’activité iranienne dans le détroit.

Là encore, le détail on-chain manque. En juillet, l’OFAC n’avait pas publié d’adresses ni de totaux de paiement. En septembre, le lien avec BitBank est affirmé, mais le sentier transaction par transaction n’est toujours pas exposé. On sait qu’un pont est allégué. On ne voit pas encore les planches.

Ce que l’on sait, et ce que l’on ignore encore

  • On sait que BitBank, son éditeur et trois cadres liés à Dot One sont désormais sur la liste SDN.
  • On sait que Washington lie la plateforme à des flux bitcoin de juin et juillet vers l’IRGC.
  • On ignore les adresses, les montants exacts et la part provenant de Hormuz Safe.

Pourquoi l’ordre exécutif 13902 change la donne

BitBank a été désignée en vertu de l’Executive Order 13902, un texte qui permet de viser les acteurs opérant dans le secteur iranien des actifs numériques. En août, le Trésor a élargi l’usage de cette autorité dans le cadre d’Operation Economic Outcast. L’objectif affiché est de ne plus se limiter aux banques, aux pétroliers ou aux compagnies d’assurance classiques. Les exchanges, les éditeurs de logiciels et même des acteurs situés hors d’Iran peuvent désormais entrer dans le périmètre.

Cette extension a une conséquence concrète. Une entreprise peut être touchée non seulement parce qu’elle aurait financé une entité déjà listée, mais parce qu’elle opère dans un secteur jugé stratégique pour Téhéran. Le critère devient plus large. Il devient aussi plus politique. Les plateformes doivent désormais évaluer un risque de désignation même lorsqu’elles n’ont pas, selon elles, traité directement avec l’IRGC.

Pour les juristes des salles de marché, c’est un basculement. Le droit des sanctions n’attend plus toujours la preuve d’un paiement nommé. Il s’intéresse à l’écosystème. Il s’intéresse à la capacité d’un acteur de rendre le bitcoin utilisable là où le dollar l’est moins. BitBank, présentée comme une infrastructure récente du réseau Zanjani, entre exactement dans cette grille.

Ce que les personnes américaines doivent bloquer

Dès l’inscription, les biens et intérêts dans les biens de BitBank, de Pishtaz Simorgh et des trois personnes listées doivent être bloqués s’ils se trouvent aux États-Unis ou s’ils sont détenus par des personnes américaines. La célèbre règle des 50 % élargit encore le filet. Toute société détenue, directement ou indirectement, individuellement ou collectivement, à 50 % ou plus par des parties bloquées tombe sous les mêmes restrictions.

Les transactions impliquant ces personnes ou ces entités sont en principe interdites aux personnes américaines, sauf licence ou exemption. Le Trésor prévient aussi que certaines institutions étrangères peuvent s’exposer à des sanctions secondaires si elles continuent de traiter avec des acteurs iraniens bloqués. BitBank et Pishtaz Simorgh sont d’ailleurs explicitement présentées comme pouvant déclencher ce risque secondaire.

Le régime civil fonctionne souvent sur une base de responsabilité stricte. Autrement dit, l’OFAC peut infliger une amende sans avoir à démontrer que l’opérateur savait qu’il violait les sanctions. La responsabilité pénale, elle, obéit à d’autres critères. Cette dualité crée une zone grise pour les intermédiaires : un courtier, un dépositaire, un processeur de paiements ou même un fournisseur d’infrastructure cloud peut se retrouver exposé s’il n’a pas cartographié ses contreparties.

Une campagne qui s’accélère depuis le début de l’année

BitBank n’arrive pas seule. En juin, le Trésor avait déjà sanctionné Nobitex, Wallex, Bitpin et Ramzinex, accusées d’aider des acteurs iraniens sanctionnés à accéder aux actifs numériques. Nobitex avait été présentée comme la plus grande plateforme du pays. Le 7 août, Shelbit et Aban Tether ont rejoint la liste. Washington affirmait que des adresses liées à Shelbit avaient envoyé plus de deux millions de dollars vers des portefeuilles contrôlés par l’IRGC et en avaient reçu plus d’un million.

Aban Tether était accusée d’avoir traité des millions de dollars impliquant des exchanges iraniens déjà sanctionnés. L’ancienne direction de Shelbit avait, de son côté, nié toute participation consciente au blanchiment, au financement du terrorisme ou à l’évasion de sanctions. Ces dénégations n’ont pas empêché la désignation. Elles rappellent seulement que le débat public et le mécanisme administratif ne parlent pas le même langage.

Operation Economic Outcast a officiellement commencé le 24 août. Le périmètre annoncé dépasse largement la crypto. Il englobe les ventes de pétrole, le transport maritime, la technologie, l’aviation, l’or et d’autres canaux que Washington juge utiles pour générer ou déplacer des recettes au profit d’entités liées à l’État iranien. BitBank devient, dans cette séquence, une pièce supplémentaire plutôt qu’un cas isolé.

  • Janvier : sanctions contre Zanjani, Zedcex et Zedxion.
  • Juin : salve contre plusieurs grandes plateformes iraniennes.
  • Juillet : extension du réseau Zanjani et sanction de Hormuz Safe.
  • Août : Shelbit, Aban Tether, puis le lancement d’Economic Outcast.
  • Septembre : inscription de BitBank et de Pishtaz Simorgh.

Pourquoi le bitcoin reste tentant pour un État sous embargo

Pour comprendre la récurrence de ces dossiers, il faut sortir un instant du communiqué. Un embargo bancaire isole un pays du dollar et de l’euro. Il ne supprime pas le besoin d’importer, d’assurer un navire, de payer un fournisseur ou de rémunérer un intermédiaire. Le bitcoin n’efface pas ces besoins. Il offre seulement un rail alternatif, plus difficile à interrompre d’un seul geste administratif.

Ce rail n’est pas magique. Convertir un montant important reste visible si l’on observe assez longtemps les grappes d’adresses. Les plateformes centralisées laissent des traces : inscriptions, retraits, correspondances, parfois des fuites. Les mixeurs et les chaînes latérales compliquent le tableau, mais ils n’abolissent pas le risque. C’est pourquoi Washington cible désormais l’infrastructure autant que les portefeuilles.

Dans le cas iranien, la crypto n’est pas seulement un outil spéculatif. Elle devient un substitut de correspondance bancaire. Une assurance maritime payée en bitcoin, un règlement d’hydrocarbures converti en satoshis, un transfert interne entre filiales d’un même groupe : autant de gestes qui, dans un monde non sanctionné, passeraient par Swift. Ici, ils cherchent une autre porte.

Ce que cela change pour le marché crypto mondial

Les investisseurs européens ou asiatiques pourraient être tentés de classer l’affaire dans le tiroir géopolitique et de passer à autre chose. Ce serait court. Chaque désignation de ce type durcit les exigences de conformité des grandes plateformes internationales. Les équipes de surveillance renforcent leurs listes. Les banquiers correspondants demandent davantage de preuves d’origine des fonds. Les dépositaires institutionnels deviennent plus frileux dès qu’un flux touche, même indirectement, une juridiction sous embargo.

Il existe aussi un effet de signal. Si une enseigne récente, encore peu implantée hors d’Iran, peut être désignée aussi vite, alors le simple fait d’opérer dans le secteur iranien des actifs numériques devient un facteur de risque autonome. Les partenaires technologiques, les prestataires de cloud, les agrégateurs de liquidité et même certains créateurs de stablecoins devront réévaluer leurs expositions.

Le paradoxe est connu. Plus les États-Unis referment les portes bancaires, plus certains acteurs se tournent vers la crypto. Plus la crypto sert de soupape, plus Washington la traite comme un levier de pression. Le cycle s’auto-alimente. BitBank en est l’illustration la plus récente, pas nécessairement la dernière.

Sanctions administratives, pas procès public

Il faut insister sur ce point, car il est souvent brouillé dans les titres. Une inscription SDN n’est pas un verdict d’assises. Elle n’établit pas une culpabilité pénale au sens d’un tribunal. Elle crée une interdiction de traiter et un gel des avoirs dans le périmètre américain. La personne ou l’entité désignée peut demander son retrait en démontrant que le fondement de la mesure n’existe plus ou n’a jamais été suffisant.

Cette voie de recours existe. Elle est longue, technique, rarement spectaculaire. Elle oblige à produire des éléments que le public ne verra pas toujours. En attendant, le nom reste sur la liste. Les contreparties se retirent. Les comptes se ferment. L’effet pratique précède le débat sur la preuve.

Pour BitBank, cela signifie qu’une éventuelle contestation ne rétablira pas du jour au lendemain l’accès aux rails internationaux. Les partenaires auront déjà pris leurs distances. C’est précisément ce que cherche une campagne comme Economic Outcast : assécher le réseau avant même qu’un juge n’ait tranché.

Le silence des adresses et la bataille de la preuve

Les analystes on-chain aiment les cartes. Ils aiment relier une grappe d’adresses à une entité, puis suivre les sauts vers un mixeur, un pont ou un exchange. Ici, la carte officielle n’est pas fournie. Ce choix peut s’expliquer par la protection de sources, par la volonté de ne pas alerter d’autres portefeuilles encore actifs, ou simplement par la culture du renseignement plutôt que celle de la transparence.

Le résultat, pour le débat public, est une asymétrie. Washington peut affirmer un ordre de grandeur. Les observateurs indépendants ne peuvent ni le confirmer ni l’infirmer avec le même niveau de granularité. Cette asymétrie n’est pas nouvelle. Elle devient plus visible à mesure que les sanctions crypto se multiplient, parce que la chaîne de blocs, elle, est publique. L’attente d’une preuve visible grandit donc plus vite que la propension des États à la livrer.

On peut le regretter sans nier la cohérence de l’action. Une administration qui publie trop tôt ses identifiants risque de voir les fonds migrer avant le gel. Une administration qui ne publie rien alimente le soupçon. Entre les deux, le Trésor a choisi, pour l’instant, la sobriété documentaire.

Derrière l’exchange, une architecture de groupe

Le plus intéressant, peut-être, n’est pas le nom commercial de la plateforme. C’est l’architecture. Un financier déjà sanctionné. Un groupe holding déjà listé. Un éditeur logiciel filiale de ce groupe. Trois cadres qui occupent des fonctions de direction. Une enseigne crypto récente présentée comme partenaire. Une structure maritime qui encaisse des paiements dans le détroit. Le dessin ressemble moins à une start-up isolée qu’à une tentative de recomposer un réseau après plusieurs frappes.

Les réseaux de cette nature survivent souvent par substitution. Une société tombe, une autre prend le relais. Un nom de domaine change. Un logiciel est réécrit. Un conseil d’administration se renouvelle. La tâche de l’OFAC consiste alors à raccourcir le délai entre l’apparition de la nouvelle coquille et sa désignation. BitBank, créée en 2024 et listée en 2026, montre que ce délai se comprime.

Pour les observateurs du secteur, la leçon est rude. L’âge d’une plateforme n’est plus un bouclier. La nouveauté n’est plus un argument de naïveté. Dès qu’une enseigne s’insère dans un graphe déjà sanctionné, elle hérite du risque du graphe.

L’assurance maritime, angle mort devenu cible

Le volet Hormuz Safe mérite qu’on s’y arrête. L’assurance n’est pas un accessoire. C’est ce qui rend un navire finançable, un fret négociable, une cargaison acceptable pour un acheteur prudent. Si un État ou un réseau parallèle propose une couverture en dehors des marchés classiques, il recrée une condition d’accès au commerce. Payer cette couverture en bitcoin revient à contourner à la fois le banquier et l’assureur de Londres ou de Singapour.

Washington décrit ce montage comme un système de recettes. L’idée est que le risque lui-même — saisie, incident, pression dans le détroit — devient une source de paiement. Que cette lecture soit exacte ou excessive, elle révèle une doctrine : tout service qui monétise le contrôle d’un passage stratégique peut être traité comme un levier financier, y compris lorsqu’il s’habille en prestation technique.

BitBank, dans cette lecture, n’est plus seulement un carnet d’ordres. C’est le tiroir-caisse d’un service maritime contesté. D’où l’intérêt, pour le Trésor, de lier les deux dossiers à quelques semaines d’intervalle.

Ce que les professionnels de la conformité doivent retenir

Les équipes de conformité n’ont pas besoin d’un roman géopolitique. Elles ont besoin d’une checklist. Premièrement, surveiller les alias. BitBank et BitBank3 figurent ensemble. Un filtre qui n’en prend qu’un est déjà incomplet. Deuxièmement, étendre la recherche aux sociétés sœurs et aux éditeurs logiciels. Pishtaz Simorgh n’est pas un exchange, mais elle est désignée. Troisièmement, appliquer sans attendre la règle des 50 % aux holdings et aux joint-ventures mal documentées.

Quatrièmement, traiter le risque secondaire. Une banque européenne, un courtier asiatique ou un processeur de stablecoins peut se retrouver exposé s’il continue de servir une contrepartie trop proche du graphe iranien. Cinquièmement, ne pas attendre la publication d’adresses on-chain pour agir. L’absence d’identifiants publics n’est pas une autorisation de poursuivre la relation.

Réflexes immédiats après une désignation de ce type

  • Recenser les alias, domaines et dénominations sociales proches.
  • Cartographier les actionnaires, filiales et prestataires logiciels.
  • Geler les relations directes et examiner les flux indirects.
  • Documenter la décision, même en l’absence d’adresses publiques.

Une pression qui déborde le seul Iran

Chaque campagne de ce genre produit des effets collatéraux. Des utilisateurs ordinaires, nés en Iran ou liés à des familles iraniennes, voient leurs retraits ralentis sur des plateformes internationales. Des fintechs qui n’ont jamais visé l’IRGC durcissent leurs questionnaires. Des projets d’infrastructure hésitent à accepter certains nœuds régionaux. La ligne entre ciblage précis et refroidissement général est toujours difficile à tenir.

Les défenseurs des sanctions répondent que l’alternative serait pire : laisser un rail ouvert, c’est accepter que l’embargo devienne symbolique. Les critiques répondent que l’on pénalise d’abord les civils et que l’on pousse les flux vers des zones encore plus opaques. Les deux arguments circulent depuis des années. BitBank ne les tranche pas. Elle les réactive.

Pour le bitcoin lui-même, l’impact de marché d’une telle désignation reste généralement limité. Une plateforme locale, même accusée de volumes importants, ne dicte pas le prix mondial. L’impact se situe ailleurs : dans la réputation, dans la liquidité régionale, dans la capacité d’un écosystème à se connecter au reste du monde.

Ce que le dossier ne dit pas encore

Plusieurs questions restent ouvertes. Quelle part exacte des flux allégués vient de Hormuz Safe ? Combien de portefeuilles ont servi d’intermédiaires ? D’autres enseignes du même groupe sont-elles déjà en cours d’examen ? Un volet pénal suivra-t-il, aux États-Unis ou ailleurs ? Autant de points sur lesquels le Trésor n’a pas souhaité s’étendre le 17 septembre.

On ignore aussi comment la plateforme communiquera, si tant est qu’elle communique. Dans des dossiers comparables, certaines équipes ont nié, d’autres ont disparu des réseaux, d’autres encore ont tenté de relancer l’activité sous un nom différent. Rien, dans les documents publics, ne permet de prédire laquelle de ces voies sera empruntée.

Enfin, on ne sait pas si d’autres États reprendront la désignation américaine. Une mesure OFAC a déjà, à elle seule, un effet mondial fort. Une reprise européenne, britannique ou asiatique amplifierait encore l’isolement. Pour l’heure, le centre de gravité reste Washington.

Une séquence qui redessine le risque souverain

Au fond, cette affaire parle moins d’un logo que d’une doctrine. Les États-Unis considèrent désormais le secteur iranien des actifs numériques comme un champ d’intervention à part entière. Ils ne se contentent plus de chasser un portefeuille isolé. Ils visent l’éditeur, le holding, le cadre, le partenaire maritime et l’interface de change.

Cette doctrine a des implications pour tous les pays sous sanctions lourdes. Elle dit qu’un exchange n’est plus un simple marché. C’est une infrastructure duale, capable de servir des particuliers et, selon l’accusation, des réseaux d’État. Dès lors, la tolérance internationale se réduit. La fenêtre de temps entre le lancement d’une enseigne et sa possible inscription se raccourcit.

Les acteurs honnêtes du secteur ont intérêt à tirer la même conclusion. La conformité n’est plus un appendice juridique. C’est une condition d’accès à la liquidité mondiale. Ignorer un graphe de sanctions, c’est accepter de se réveiller un matin avec le même sort que BitBank, même si l’on pensait n’être qu’un prestataire technique.

Ce qu’il faudra surveiller dans les prochaines semaines

Trois signaux mériteront l’attention. D’abord, d’éventuels ajouts d’adresses dans les mises à jour SDN. Ensuite, d’éventuelles désignations de sociétés sœurs encore absentes de la liste. Enfin, la réaction des grandes plateformes internationales : gel de comptes, notes aux utilisateurs, durcissement des contrôles sur les flux en provenance de certaines corridors.

Il faudra aussi observer le détroit. Si Hormuz Safe ou une structure analogue tente de recréer un canal de paiement, le schéma BitBank pourrait se reproduire sous un autre nom. Les campagnes de sanctions fonctionnent souvent par vagues. Une première frappe isole. Une deuxième empêche la reconstitution.

Jusqu’à nouvel ordre, le dossier public s’arrête là où le Trésor a choisi de s’arrêter : une plateforme iranienne récente, un éditeur logiciel, trois cadres, un financier déjà connu, un pont allégué vers l’IRGC, et un chiffre spectaculaire sans le détail des transactions. C’est déjà assez pour fermer bien des portes. Ce n’est pas encore assez pour clore le débat sur la preuve.

Le bitcoin, lui, continuera de circuler. Les États, eux, continueront de chercher les robinets. Entre les deux, les plateformes qui croient pouvoir rester invisibles découvrent, une fois de plus, que l’invisibilité dure moins longtemps que le communiqué qui la brise.

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