Imaginez le protocole de prêt décentralisé le plus utilisé au monde, celui qui gère plus de 25 milliards de dollars d’actifs, soudain secoué par une guerre interne qui menace de tout faire basculer. Nous sommes en février 2026 et Aave, le géant incontesté de la DeFi, vit l’une des crises de gouvernance les plus spectaculaires de son histoire. D’un côté, Aave Labs, l’entité de développement historique dirigée par Stani Kulechov ; de l’autre, la communauté des détenteurs de jetons AAVE et ses délégués les plus influents. Au centre du débat : une proposition explosive baptisée « Aave Will Win » et un montant record de 50 millions de dollars qui cristallise toutes les tensions.

Ce qui a commencé comme un simple désaccord sur la redistribution des frais de swap s’est rapidement transformé en un affrontement existentiel : jusqu’où une entité privée peut-elle conserver le contrôle économique d’un protocole censé être totalement décentralisé ? La réponse que donnera la DAO dans les prochaines semaines pourrait redessiner les contours de la gouvernance DeFi pour les années à venir.

Une crise qui révèle les failles structurelles de la DeFi

Pour comprendre l’ampleur du séisme actuel, il faut remonter quelques mois en arrière. Fin 2025, une première polémique éclate autour de la redirection des revenus générés par les fonctionnalités de swap sur l’interface officielle aave.com. Très rapidement, les accusations fusent : certains délégués accusent Aave Labs de siphonner la valeur qui devrait logiquement revenir à la trésorerie collective de la DAO.

Face à la grogne grandissante, Aave Labs décide de frapper un grand coup. Le 12 février 2026, l’équipe soumet la proposition « Aave Will Win » qui promet rien de moins qu’un bouleversement structurel majeur.

Les grandes lignes de la proposition « Aave Will Win » :

  • Redirection de 100 % des revenus issus des produits estampillés Aave (interface aave.com, swaps, future carte de paiement, éventuel ETF) vers la trésorerie de la DAO
  • Création d’une Aave Foundation indépendante chargée de gérer la propriété intellectuelle
  • Octroi à Aave Labs d’une subvention exceptionnelle de 25 millions de dollars en stablecoins + 75 000 jetons AAVE

Sur le papier, l’offre semble généreuse : Aave Labs accepte de se séparer définitivement des flux de revenus récurrents de la marque. En échange, l’équipe demande un financement conséquent pour sécuriser ses cinq prochaines années de développement. Mais c’est précisément le montant réclamé qui met le feu aux poudres.

Marc Zeller et l’ACI : « Un cash-out déguisé »

Marc Zeller, figure historique et fondateur de l’Aave Chan Initiative (ACI), l’un des délégués les plus respectés et les plus actifs de la gouvernance, ne mâche pas ses mots. Pour lui, la proposition ressemble davantage à une sortie en fanfare qu’à un véritable acte de décentralisation.

« 25 millions de dollars plus 75 000 jetons AAVE, c’est un cash-out déguisé. On demande à la communauté de financer le départ confortable d’une équipe qui a déjà largement profité de l’écosystème. »

Marc Zeller – Fondateur ACI

Selon les calculs de l’ACI, le coût d’opportunité pour les détenteurs de jetons serait colossal. Les revenus futurs de la marque Aave, estimés à plusieurs dizaines de millions par an d’ici 2030, seraient sacrifiés pour un paiement unique jugé disproportionné.

Le choc : BGD Labs met fin à quatre ans de collaboration

Le 20 février 2026, alors que le débat fait rage sur le forum de gouvernance, une annonce fait l’effet d’une bombe : BGD Labs, l’équipe technique qui a porté l’essentiel des développements core depuis 2022, annonce officiellement son départ définitif pour le 1ᵉʳ avril 2026.

Dans un thread particulièrement virulent publié sur X, BGD Labs reproche à Aave Labs d’avoir imposé une migration forcée vers la V4 en dégradant volontairement l’expérience utilisateur de la V3, rendant ainsi la transition quasi-obligatoire pour les utilisateurs et les intégrateurs.

La rupture est d’autant plus douloureuse que BGD Labs était considéré comme le garant de la sécurité et de la stabilité technique du protocole. Leur sortie laisse un vide que peu d’équipes sont aujourd’hui capables de combler immédiatement.

Conséquences immédiates du départ de BGD Labs :

  • Chute de 6 % du cours AAVE dans les 24 heures suivant l’annonce
  • Perte d’expertise critique sur les audits et la maintenance des smart contracts V3
  • Inquiétude grandissante des intégrateurs et des front-ends tiers
  • Proposition de transition financière de 200 000 $ jugée largement insuffisante par la communauté technique

Malgré le chaos politique, des performances opérationnelles historiques

Paradoxalement, pendant que la gouvernance s’enflamme, le protocole continue d’afficher des métriques impressionnantes. En février 2026, Aave devient le premier protocole de prêt décentralisé à dépasser le cap symbolique du milliard de dollars de dépôts en actifs du monde réel (RWA).

Ces RWA, principalement composés de bons du Trésor américains tokenisés via des partenaires institutionnels, témoignent de l’attrait croissant des investisseurs traditionnels pour l’infrastructure DeFi. Aave domine également très largement sur Ethereum avec environ 21 milliards de dollars de TVL, soit plus du double de son principal concurrent.

Les frais annualisés dépassent désormais le milliard de dollars, un chiffre qui illustre à quel point le protocole est devenu une infrastructure financière critique pour de nombreux acteurs.

La V4 avance malgré tout : audits et migration progressive

Le 23 février 2026, ChainSecurity publie le troisième audit de sécurité de la future version 4. Bonne nouvelle : aucune vulnérabilité critique n’est détectée. L’architecture retenue prévoit une coexistence longue durée entre V3 et V4, avec une migration progressive des liquidités afin d’éviter tout risque systémique.

Cette approche prudente contraste avec les accusations de « migration forcée » portées par BGD Labs et tend à démontrer que l’équipe de développement cherche malgré tout à limiter les risques pour les utilisateurs finaux.

Signaux institutionnels très forts malgré le drama

Quelques jours seulement avant l’explosion de la polémique, Grayscale a déposé une demande officielle auprès de la SEC pour transformer son trust AAVE en un véritable ETF coté sur le NYSE Arca. Cette démarche, si elle aboutit, constituerait l’un des premiers vrais ponts entre la DeFi native et les marchés financiers traditionnels régulés.

« L’intérêt institutionnel pour Aave ne faiblit pas, même au cœur de la tempête de gouvernance. Cela montre que les fondamentaux du protocole restent extrêmement solides. »

Analyste DeFi anonyme

Le cours du jeton AAVE oscille actuellement entre 112 $ et 118 $, preuve que les marchés perçoivent toujours la résilience économique du protocole malgré les incertitudes politiques.

Les scénarios possibles : quelles issues pour Aave ?

L’avenir du protocole repose désormais sur l’issue du vote Snapshot concernant la proposition « Aave Will Win ». Plusieurs scénarios se dessinent :

  • Adoption de la proposition → Aave Labs obtient son financement, la DAO récupère tous les revenus de marque, mais perd potentiellement une partie de sa diversité technique avec le départ de BGD Labs.
  • Rejet clair → Aave Labs pourrait décider de réduire drastiquement ses ambitions ou même de se retirer partiellement, mettant en danger le rythme de développement de la V4.
  • Contre-proposition constructive → Une négociation de dernière minute aboutit à un montant revu à la baisse et à des engagements plus clairs sur la transition technique.

Quelle que soit l’issue, cette crise marque un tournant. Elle révèle au grand jour les limites actuelles des modèles de gouvernance où une entité fondatrice conserve un pouvoir économique disproportionné par rapport à sa contribution réelle au fil du temps.

Une question existentielle pour toute la DeFi

Au-delà du cas particulier d’Aave, c’est toute la philosophie de la finance décentralisée qui est interrogée. Peut-on réellement construire des infrastructures financières critiques sans qu’une entité centrale (même bienveillante) conserve un contrôle économique significatif ?

Le départ de BGD Labs symbolise la fin d’une certaine naïveté : celle d’une collaboration organique et désintéressée entre équipes techniques et communauté. Désormais, chaque acteur semble devoir négocier sa part du gâteau, même au prix de fractures douloureuses.

Si Aave parvient à transformer cette crise en opportunité de véritable décentralisation économique, il pourrait consolider son statut de standard absolu de la DeFi pour la décennie à venir. À l’inverse, un échec ou une centralisation forcée pourrait ouvrir la voie à de nouveaux concurrents plus agiles sur le plan de la gouvernance.

Les prochaines semaines seront décisives. Une chose est sûre : l’histoire d’Aave en 2026 ne s’écrira plus seulement dans le code, mais aussi – et surtout – dans les urnes électroniques de sa gouvernance.

À suivre de très près.

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