Imaginez un instant : l’un des protocoles DeFi les plus respectés et les plus anciens décide soudain de tout reverser à sa communauté… mais en échange d’une enveloppe colossale. C’est exactement ce que vient de proposer Aave Labs le 12 février 2026. Une annonce qui fait déjà trembler le forum de gouvernance et qui ravive les tensions internes que beaucoup croyaient apaisées.
Depuis plusieurs années, Aave incarne la réussite décentralisée : un protocole de prêt/emprunt multimilliardaire, présent sur Ethereum, Polygon, Arbitrum, Optimism et bien d’autres réseaux. Pourtant, derrière cette belle façade on-chain, une question lancinante subsistait : qui finance réellement le développement de la marque et des produits phares ? La réponse arrive aujourd’hui… et elle ne plaît pas à tout le monde.
Une proposition choc qui vise l’alignement total
Le cœur de la proposition déposée par Aave Labs est simple en apparence : rediriger 100 % des revenus générés par l’ensemble des produits estampillés Aave (site officiel, application mobile, Aave Pro, Aave Card, Aave Kit, etc.) directement vers la trésorerie de la DAO.
En échange, la DAO s’engagerait à financer Aave Labs via un budget fixe et conséquent : 25 millions de dollars en stablecoins par an + 75 000 tokens AAVE étalés mensuellement sur deux années complètes. Un deal qui, sur le papier, semble vouloir clore définitivement le débat sur la dualité « Labs vs DAO ».
Les principaux arguments avancés par Aave Labs :
- Alignement total des incitations économiques entre la marque et la communauté
- Simplification radicale de la gestion financière de l’écosystème
- Création d’une Aave Foundation dédiée à la protection et au développement de la marque
- Financement stable et prévisible pour accélérer l’arrivée d’Aave V4
- Préparation d’une gouvernance encore plus décentralisée à long terme
Mais comme souvent en gouvernance on-chain, la simplicité apparente cache une réalité bien plus nuancée… et explosive.
Retour sur le parcours d’Aave : du pionnier au géant mature
Pour bien comprendre pourquoi cette proposition suscite autant de passions, il faut remonter aux origines. Aave naît en 2017 sous le nom d’ETHLend, avant de pivoter radicalement en 2020 vers le modèle de flash loans et de pools de liquidité que l’on connaît aujourd’hui. Depuis, le protocole n’a cessé de grossir :
- TVL historique dépassant régulièrement les 25 milliards de dollars
- Présence sur plus de 10 réseaux layer-1 et layer-2
- Lancement réussi d’Aave V3 avec isolation mode, e-mode, et gestion avancée du risque
- Produits grand public : Aave Card (carte de débit crypto), Aave Pro (interface institutionnelle), etc.
Cette croissance impressionnante a cependant créé une dichotomie interne : d’un côté le protocole purement on-chain dont tous les frais alimentent déjà la DAO, de l’autre une entité centralisée (Aave Labs) qui contrôle la marque et capte les revenus off-chain / produits dérivés.
« Aujourd’hui, les revenus du protocole vont à 100 % à la DAO. Il est temps que les revenus de la marque suivent le même chemin. »
Extrait de la proposition Aave Labs – février 2026
Pourquoi 25 millions + 75 000 AAVE font grincer des dents
Le montant demandé est colossal. À titre de comparaison, de nombreuses DAOs historiques fonctionnent avec des budgets annuels compris entre 3 et 12 millions de dollars pour des équipes complètes. Ici, Aave Labs demande plus du double… pour une seule entité de développement.
Les critiques les plus virulentes pointent :
- Le manque de transparence historique sur l’utilisation des fonds déjà perçus
- L’absence de bilan comptable public détaillé
- Le timing : la communauté sort à peine d’une « guerre civile » interne démarrée fin 2025
- Le risque perçu de centralisation déguisée (une entité qui reçoit autant d’argent peut-elle rester un simple prestataire ?)
De l’autre côté, les défenseurs avancent des arguments concrets :
- La concurrence fait rage (Compound, Morpho, Spark, Radiant, Euler…)
- Le déploiement d’Aave V4 nécessitera des ressources massives
- Les produits grand public (carte, app mobile, kit) demandent des équipes marketing, compliance, design, etc.
- Un financement prévisible évite les demandes ponctuelles et les tensions récurrentes
La guerre civile de décembre 2025 : un précédent encore brûlant
Il est impossible de comprendre les réactions actuelles sans revenir sur les événements de fin 2025. Une série de propositions conflictuelles autour de la gestion de la trésorerie, des délégations de vote et de l’avenir stratégique avait divisé la communauté en deux camps :
- Les « maximalistes décentralisation » qui refusaient toute forme de financement centralisé important
- Les « réalistes de la croissance » qui estimaient qu’Aave devait investir massivement pour ne pas se faire distancer
Cette fracture n’a jamais vraiment cicatrisé. La proposition actuelle est donc perçue par certains comme une nouvelle tentative de concentration de pouvoir… tandis que d’autres y voient au contraire la dernière étape vers une vraie séparation des pouvoirs (protocole ≠ marque ≠ développement).
Ce que la proposition promet explicitement :
- Création d’une Aave Foundation indépendante pour gérer la propriété intellectuelle
- Revue annuelle du budget par vote on-chain
- Ouverture à la renégociation des montants après discussion publique
- Engagement à fournir des rapports trimestriels détaillés
Quel impact sur le token AAVE ?
Le token AAVE sert à la fois de gouvernance, de staking de sécurité et désormais potentiellement de moyen de paiement partiel pour le développement. L’injection mensuelle de 75 000 AAVE sur deux ans représente environ 1,8 million d’AAVE au total (si on prend un prix moyen de 100 $, cela représente 180 M$ en valeur dilutive potentielle).
Certains analystes estiment que :
- À court terme → pression vendeuse modérée liée aux déblocages mensuels
- À moyen terme → si V4 réussit et que la TVL explose, l’impact dilutif serait largement compensé
- À long terme → un protocole mieux financé et plus innovant = narrative haussière pour le token
Mais tout cela reste hautement spéculatif tant que le vote final n’a pas eu lieu.
Comparaison avec les autres leaders DeFi
Pour mettre les chiffres en perspective, voici comment les principaux concurrents gèrent leur développement :
- Uniswap Labs → conserve une large part des frais off-chain + interface + wallet
- Compound → équipe financée historiquement via trésorerie + levées privées
- MakerDAO → structure très décentralisée mais budget de développement important via MIPs
- Morpho → approche minimaliste, équipe réduite, financement via investisseurs classiques
Aave se situerait donc dans une position intermédiaire : plus décentralisée qu’Uniswap Labs, mais avec un budget développement nettement supérieur à Morpho ou Compound.
Scénarios possibles pour la suite
Plusieurs issues sont envisageables dans les prochaines semaines :
- Rejet pur et dur → retour à la case départ, tensions accrues
- Rejet mais contre-proposition (budget réduit, durée plus courte, milestones)
- Passage en force avec ajustements mineurs → fracture durable
- Consensus autour d’un budget intermédiaire (15-18 M$ + moins d’AAVE) → apaisement
Aave Labs a d’ores et déjà indiqué être ouvert à la discussion. Les premières réponses publiques montrent que la balle est désormais dans le camp des délégués et des gros holders.
Ce que cette proposition dit de l’état de la DeFi en 2026
Au-delà du cas Aave, ce moment est symptomatique d’une maturité ambivalente du secteur :
- Les protocoles qui veulent survivre doivent investir massivement dans l’UX, le marketing et la compliance
- Les communautés deviennent plus exigeantes sur la transparence et la justification des dépenses
- La frontière entre « équipe centrale » et « communauté » reste floue et source de conflits
- Les montants en jeu deviennent tellement importants que chaque décision ressemble à une mini-IPO décentralisée
Dans un sens, c’est la preuve que la DeFi grandit. Dans l’autre, c’est aussi le rappel que la vraie décentralisation reste un travail de tous les instants.
Conclusion : un tournant décisif pour Aave ?
La proposition d’Aave Labs n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle est surtout le symptôme d’un protocole qui a atteint une taille critique et qui doit maintenant inventer sa gouvernance adulte. Accepter ce financement massif, c’est parier sur l’excellence future de l’équipe. Le refuser, c’est parier sur une décentralisation plus radicale… mais potentiellement au prix d’un ralentissement stratégique.
Dans les deux cas, la communauté Aave s’apprête à prendre l’une des décisions les plus importantes de son histoire récente. Et comme toujours en crypto : les prochains jours, les prochaines semaines et surtout les prochains votes sur Snapshot et on-chain seront déterminants.
À suivre de très près.
